Les négociations sur la fusion Fiat Chrysler-Renault s’effondrent

Par Will Morrow
17 juin 2019

Fiat-Chrysler (FCA) et Renault ont interrompu leurs négociations sur le projet de fusion la semaine dernière. L’accord final sur la fusion des géants italo-américains et français de l’automobile n’a pu être conclu. Les deux groupes semblent avoir abandonné la fusion, au moins pour l’instant. Cela aurait créé le troisième plus grand constructeur automobile au monde en termes de ventes de voitures.

Les rapports des dirigeants de Renault et de la FCA indiquent que le gouvernement français du président Emmanuel Macron a bloqué l’opération à la dernière heure du soir du 5 juin. L’État français, anciennement propriétaire du groupe, détient 15 pour cent du capital de Renault et dispose d’un droit de vote double au conseil d’administration, ce qui en fait l’actionnaire le plus puissant.

Le ministre français des Finances, Bruno Le Maire, a demandé un délai de cinq jours pour le vote afin de laisser le temps à Renault de solliciter le soutien de Nissan pour la fusion. Nissan est en partenariat avec Renault et Mitsubishi. La demande de Le Maire aurait fait suite à l’annonce faite par les représentants de Nissan lors de la réunion qu’ils s’abstiendraient lors du vote sur la fusion. Ils ont déclaré qu’ils avaient besoin de plus de temps pour étudier son effet potentiel sur ses propres activités et sur son alliance avec Renault.

Peu après l’annonce du Maire, la FCA a annoncé qu’elle se retirait des pourparlers. L’exécutif John Elkmann a envoyé jeudi soir une note aux actionnaires indiquant que «lorsqu’il devient clair que les discussions ont été menées aussi loin qu’elles peuvent raisonnablement aller, il est nécessaire d’être tout aussi décisif pour mettre un terme aux affaires».

Les dirigeants des deux sociétés ont critiqué le gouvernement Macron pour avoir empêché la fusion. Mercredi, lors de la réunion annuelle de Renault à Paris, Jean-Dominique Senard, PDG de Renault, a déclaré selon Reuters que le projet reste, dans sa tête «absolument remarquable et exceptionnel». Senard a continué que c’était la première fois qu’il y avait une chance de créer un champion d’Europe à une époque où les gens continuent de se plaindre que cela n’existe pas.

Senard a déclaré que le gouvernement Macron a fait la proposition à Renault d’entamer des discussions avec la FCA sur une éventuelle fusion huit mois auparavant.

Mercredi, Le Maire a insisté dans un entretien accordé à la radio France Info sur le fait que l’accord n’était pas sur la table et que le gouvernement restait ouvert à une fusion. Le Maire a dit que cela reste une opportunité intéressante mais qu’il avait toujours dit que c’était dans le cadre d’une stratégie de renforcement de l’alliance entre Renault et Nissan.

La décision du gouvernement Macron semble être le résultat d’une série de calculs géopolitiques et patronales. La fusion de Renault et de FCA aurait conduit à la réduction de moitié de la participation de 15 pour cent du gouvernement et à la perte de son droit de vote double. Actuellement, la guerre commerciale se développe entre les États-Unis et la Chine. De surcroît, l’Administration Trump menace d’imposer des tarifs douaniers aux constructeurs automobiles européens. Dans ce contexte, il est fortement probable que le gouvernement Macron n’ait pas souhaité voir sa participation dans la société Renault diminuer.

Les calculs de Renault et du gouvernement français dans le cadre d’une fusion avec la FCA ont toujours pris en compte un autre besoin stratégique: le renforcement de la position de l’entreprise dans l’alliance avec Nissan. Dans le cadre de l’alliance complexe entre Nissan, Mitsubishi et Renault, le constructeur automobile français détient plus de 43 pour cent des parts de Nissan. Cependant, un accord de 2015 qui limite son droit de vote au conseil d’administration de Nissan bloque sa capacité à contrôler directement les décisions de Nissan.

Nissan, la plus grande des deux sociétés par capitalisation boursière, ne détient que 15 pour cent du capital de Renault. Toute fusion avec FCA réduirait évidemment davantage le contrôle de Nissan sur Renault. Un communiqué publié la semaine dernière par Nissan notait qu’une fusion avec la FCA «modifierait considérablement la structure de notre alliance avec Renault. Cela nécessiterait une révision complète des relations entre Nissan et Renault». Nissan aurait demandé à Renault et à FCA de réduire leur participation dans Nissan en échange du soutien du constructeur automobile japonais à une fusion.

Un article paru la semaine dernière dans Le Monde indiquait que la décision de Renault de chercher à fusionner avec la FCA visait à modifier le rapport de force avec Nissan pour permettre aux Français de reprendre le contrôle du destin de l’alliance signée en 1999.

Le conflit entre les deux sociétés s’est aggravé au cours de l’année écoulée. Il a atteint un point culminant avec la décision des autorités japonaises d’arrêter Charles Ghosn, président et directeur général de Renault, pour corruption en novembre dernier. Senard a remplacé Ghosn en janvier.

Cette semaine, Renault a révélé qu’il n’allait pas fournir les votes nécessaires à Nissan pour procéder à une restructuration planifiée de ses positions de leader, affirmant que cela affaiblirait la position de Renault.

Il est possible que les pourparlers sur la fusion reprennent et qu’un accord soit conclu. Il en résulterait des mises à pied massives et des fermetures d’usines pour les travailleurs des deux sociétés. Le but sera d’éliminer la surcapacité et d’accroître les bénéfices. Les actionnaires profiteraient d’une nouvelle augmentation de leurs portefeuilles d’actions et les dividendes versés. Selon un communiqué de presse publié par la FCA, la fusion proposée a permis d’économiser 5,6 milliards de dollars (5 milliards d’euros) en «synergies annuelles estimées».

En même temps, quelle qu’en soit la forme précise, le moteur de la fusion proposée entre les géants de l’automobile reste la restructuration mondiale en cours dans l’industrie automobile. Les travailleurs de l’automobile y font face sur le plan international à une attaque croissante contre leurs emplois, salaires et conditions.

Dix ans après l’accord sur la faillite de 2009 de General Motors et Chrysler orchestré par l’Administration Obama a généré des profits records. Ces gains venaient de l’intensification des concessions accordées par les syndicats. Notamment, on a fortement réduit les salaires d’embauche des travailleurs. Maintenant, une nouvelle étape dans cette attaque est en cours. Depuis décembre dernier, General Motors a annoncé 15.000 mises à pied en Amérique du Nord, Jaguar a annoncé 5.000 dans le monde et Volkswagen a annoncé plus de 7.000 en Allemagne. En ce qui concerne les fonds d’investissement financiers qui contrôlent les géants de l’automobile, ce n’est que le début.

Ce qui alimente le conflit de plus en plus âpre entre les géants mondiaux de l’automobile c’est le ralentissement des ventes, en particulier en Chine. Les mesures de guerre commerciale de l’administration Trump exacerbent cette situation. À cela s’ajoute le virage vers les véhicules électriques. Ces derniers nécessitent d’importants investissements dans la recherche et le développement de nouvelles technologies. C’est un domaine que la FCA cherchait à obtenir par le biais de sa fusion avec l’alliance technologiquement plus avancée de Renault et Nissan.

Les plus proches alliés des entreprises et des gouvernements pour imposer ces licenciements sont les syndicats. En France, les fédérations syndicales CGT et CFDT ont répondu au projet de fusion avec la FCA par une combinaison de corporatisme et de nationalisme. C’est les outils des syndicats pour prévenir toute résistance unifiée des travailleurs de l’automobile italiens, américains et français à l’offensive en préparation.

La CFDT a publié le 27 mai une déclaration que le PDG de Renault qui aurait tout aussi bien pu signer. Elle a déclaré que le syndicat estime que cette [fusion] est une opportunité pour l’entreprise et l’Alliance. Elle salue les synergies de nos deux groupes — le même libellé utilisé par les dirigeants de la FCA pour faire référence aux milliards de dollars qui seront retranchés des dépenses opérationnelles.

La CGT a critiqué le projet de fusion du point de vue nationaliste et pro-entreprise et affirme que la fusion profitera exclusivement à la FCA. En plus de réaliser une opération financière solide, elle bénéficiera des technologies que Renault a développées, en technologie électrique. Sa déclaration cherchait à promouvoir l’illusion que le gouvernement Macron agirait comme un allié des travailleurs français. La réalité est que Macron déploie actuellement des policiers pour tirer sur les manifestants gilets jaunes opposés à l’austérité et à l’inégalité avec des balles en caoutchouc et du gaz lacrymogène.

La plus grande crainte de ces bureaucraties corrompues est que les travailleurs de l’automobile échappent à leur contrôle et réagissent à l’assaut mondial en cours par leur propre lutte organisée au niveau international. Cela exige la formation de nouvelles organisations de lutte, de comités indépendants de travailleurs et de travailleuses, pour établir des communications directes avec les travailleurs et travailleuses de l’automobile à l’échelle internationale.

(Article paru d’abord en anglais le 15 juin 2019)