Québec: le lock-out à l’ABI entre dans son 18e mois

Par Laurent Lafrance
24 juin 2019

Alors que les quelque 1000 employés de l’Aluminerie de Bécancour (ABI) sont toujours sans emploi depuis que la compagnie a déclenché un lock-out il y a près de 18 mois, il devient encore plus évident que la stratégie du Syndicat des Métallos est dans l’impasse.

Les dirigeants des Métallos ont maintenu le silence sur les enjeux réels du conflit et ont fait croire aux travailleurs qu’en exerçant une pression suffisante, le gouvernement droitier de la Coalition Avenir Québec (CAQ) et son premier ministre, l’ex-PDG et multi-millionnaire François Legault, viendraient en aide aux lock-outés d’ABI. Pendant des mois le syndicat a pressé Legault d’intervenir. Celui-ci a répondu en prenant ouvertement position, sans surprise, pour le patronat. Il a dénoncé les demandes «exagérées» des travailleurs et pleinement appuyé la compagnie dans sa tentative d’imposer des coupures d’emplois et des reculs dans les conditions de travail.

Les chefs syndicaux ont toujours maintenu qu’ils avaient fait d’importantes concessions à l’entreprise et seraient prêts à accepter d’autres reculs dès que la direction voudra revenir à la table de négociation. La contre-offre syndicale de mars proposait l’élimination de 103 emplois (10% de la main-d’œuvre); l’abandon d’un système de pension à prestations déterminées pour un système à financement salarial où les risques financiers sont portés par les travailleurs; et des changements dans l’organisation du travail pour accroître la «flexibilité» dans l’usine et accélérer les cadences de production au détriment des conditions de travail.

Le syndicat cherche maintenant à dissimuler la faillite de sa stratégie. Dans un contexte où le Parti québécois, le parti de la grande entreprise soutenu pendant des décennies par la bureaucratie syndicale, a été discrédité aux yeux des travailleurs à cause de ses brutales mesures d’austérité et de son tournant prononcé vers le chauvinisme anti-immigrants, les Métallos se tournent vers Québec solidaire (QS) pour se donner une couverture «de gauche».

Il y a deux semaines, les députés de QS Alexandre Leduc et Ruba Ghazal ont invité le président de la section locale 9700 qui représente les travailleurs d’ABI, Clément Masse, ainsi que des représentants du syndicat des chauffeurs de taxi, pour un point de presse à l’hôtel du Parlement. Là, Ghazal a parlé de la nécessité de «créer des nouveaux liens de solidarité» et a présenté QS comme le parti qui va «protéger les conditions de travail et les emplois».

Lors d’une manifestation en soutien aux lock-outés d’ABI organisée par le Syndicat des Métallos le 25 mai denier, les chefs syndicaux avaient invité Leduc, lui-même ancien conseiller syndical, à s’adresser à la foule. Il y a déclaré que les travailleurs jouissaient d’une «solidarité au parlement», semant ainsi l’illusion que les partis d’opposition – le Parti québécois, le Parti libéral et QS – allaient venir à l’aide des travailleurs. Ce sont des partis qui ont directement imposé l’austérité capitaliste lorsqu’ils étaient au pouvoir, ou l’ont soutenue lorsqu’ils étaient à l’opposition.

QS est déterminé à maintenir la domination des syndicats sur la classe ouvrière alors que ce sont ces appareils pro-capitalistes qui ont systématiquement divisé les travailleurs, étouffé leur résistance à l’offensive patronale sur les emplois et les services publics, et trahi chacune des luttes qui ont éclaté malgré eux au cours des dernières décennies. En tant que parti nationaliste et pro-indépendance, QS rejette l’unité des travailleurs de l’aluminium et de l’acier au-delà des frontières du Québec et cherche à canaliser l’opposition des travailleurs d’ABI et de l’ensemble de la classe ouvrière derrière l’establishment politique.

Les députés de QS parlent d’unir les travailleurs, mais comme les chefs syndicaux, ils n’ont jamais fait appel aux autres sections des travailleurs au Québec et au Canada pour venir en aide aux lock-outés d’ABI au moyen notamment de grèves de solidarité. Ils ne tentent pas aujourd’hui de rejoindre les milliers de travailleurs d’Arconic aux États-Unis qui ont voté massivement pour une grève que leurs propres dirigeants syndicaux refusent de déclencher. QS n’a pas non plus soulevé la nécessité d’unir les travailleurs d’ABI à leurs confrères australiens ou espagnols qui subissent les mêmes attaques contre les emplois et les conditions de travail par Alcoa.

Dans une autre tentative de camoufler la faillite de sa stratégie, le Syndicat des Métallos a déposé une plainte contre le gouvernement du Québec à l’Organisation internationale du travail (OIT), un organisme rattaché aux Nations unies et contrôlé par la classe dirigeante. Comme l’a affirmé Masse, cette plainte ne vise qu’à «essayer de changer l'attitude de notre gouvernement».

Le syndicat continue de lancer des appels non seulement à Legault, mais aussi à la compagnie, aux actionnaires et aux politiciens bourgeois pour qu’ils convainquent Alcoa et Rio Tinto que le lock-out est une mauvaise décision d’affaires et qu’ils devraient plutôt utiliser les services de leurs partenaires syndicaux pour imposer les concessions exigées. Masse et ses acolytes ne cessent de répéter fièrement que «le syndicat n'est pas en demande chez nous».

Il existe une autre stratégie pour les travailleurs d’ABI: un tournant vers la classe ouvrière internationale. Partout au monde, les travailleurs confrontent la même offensive du patronat contre les salaires, les emplois et les conditions de travail dans le but d’enrichir les super-riches et accroître les profits de la grande entreprise. Ces mesures rencontrent une résistance grandissante parmi la classe ouvrière, mais les syndicats maintiennent les travailleurs isolés.

C’est le cas des Métallos, qui continuent d’isoler les lock-outés d’ABI et refusent de lancer une véritable lutte contre le gouvernement populiste de droite de Legault, même si celui-ci prépare une offensive majeure contre l’ensemble de la classe ouvrière. Au cours des dernières semaines seulement, Legault a dénoncé les salaires et conditions de tous les travailleurs du Québec; donné son appui à la décision de la compagnie Velan de supprimer 200 emplois et de transférer sa production en Inde; et imposé des politiques anti-immigrants pour diviser les travailleurs et détourner l’attention de son propre programme d’austérité.

Si les Métallos et la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), à qui ils sont rattachés, refusent de mobiliser leurs centaines de milliers de membres en défense des travailleurs d’ABI et de faire du lock-out la bougie d’allumage d’un vaste mouvement de la classe ouvrière contre l’austérité et les coupures d’emplois, c’est parce qu’ils craignent qu’un tel mouvement menace le système capitaliste qu’ils défendent bec et ongles.

La politique de division menée par l’ensemble des syndicats a été une fois de plus révélée il y a quelques semaines lorsque la CSN (Confédération des syndicats nationaux), qui représente les travailleurs d’Alcoa à l’usine de Baie-Comeau, a signé une nouvelle convention collective alors que les travailleurs d’ABI sont dans la rue depuis un an et demi.

Face aux efforts du syndicat et de son allié politique Québec solidaire pour saboter la lutte à l’ABI, les travailleurs doivent prendre la lutte entre leurs propres mains et adopter une nouvelle stratégie politique. Contre le gouvernement de la CAQ qui sert les grandes entreprises comme Alcoa et Velan, les travailleurs doivent unir leurs forces au Canada et à l’échelle internationale. Une contre-offensive contre l'austérité, les concessions, les lois anti-grève et la guerre doit être animée d'une perspective socialiste: la lutte pour réorganiser la vie socio-économique afin de satisfaire les besoins sociaux de tous et non pas enrichir la classe capitaliste.