Le rapporteur de l'ONU sur la torture, Nils Melzer, démasque la propagande et la censure dans les reportages sur Assange

Par Chris Marsden
2 juillet 2019

Lorsque le rapporteur spécial des Nations unies sur la torture, Nils Melzer, a publié le 31 mai une déclaration exigeant la fin immédiate de la «persécution collective» de Julian Assange, elle a fait les gros titres dans le monde entier.

Assange, a écrit Melzer, «a été délibérément exposé, pendant plusieurs années, à des formes progressivement sévères de peines ou traitements cruels, inhumains ou humiliants, dont les effets cumulatifs ne peuvent être qualifiés que de torture psychologique.»

«En vingt ans de travail auprès des victimes de guerre, de violence et de persécution politique, je n'ai jamais vu un groupe d'États démocratiques se rassembler pour isoler, diaboliser et maltraiter délibérément un seul individu au cours d’une si longue période de temps et avec si peu de respect pour la dignité humaine et la primauté du droit», a-t-il ajouté.

Dans la perspective de la Journée internationale pour le soutien aux victimes de la torture, mercredi dernier, Melzer a écrit une tribune libre intitulée «Démasquer la torture de Julian Assange». Il a présenté cet article percutant à des publications de premier plan, notamment The Guardian, The Times, le Financial Times, le Sydney Morning Herald, l'Australian, le Canberra Times, le Telegraph, le New York Times, le Washington Post, la Fondation Thomson Reuters et Newsweek.

Professeur Nils Melzer, Rapporteur spécial de l’ONU sur la torture, s’adresse à une conférence de presse au siège de l’ONU à New York [source: Nations unies]

Tous ont refusé de la publier, laissant Melzer, l'un des plus éminents experts juridiques en matière de torture, la seule option de publier son article sur la plate-forme de blogging en ligne Medium.

Melzer a déclaré à RT que les rédacteurs de journaux lui avaient proposé diverses raisons pour le refus de publier sa tribune libre. «Certains d'entre eux ont dit que cela ne figurait pas parmi leurs priorités concernant les actualités, d'autres ont déclaré que cela ne faisait pas partie de leurs centres d'intérêts», a-t-il déclaré.

Rejetant avec mépris leurs excuses, Melzer a noté que les mêmes responsables de médias avaient publié avec plaisir des articles sur Assange «quand il était question de son chat et de son skateboard et… d'allégations selon lesquelles il aurait maculé des murs d’excréments […] Mais quand vous avez un article sérieux qui tente réellement de démasquer ce récit public et de révéler les faits en dessous, alors cela ne les intéresse plus intéressés.»

La «pertinence» du billet de Melzer - écrit pour la défense du plus célèbre prisonnier politique de la planète - ne fait aucun doute. Les avis de fin de non-recevoir ne font que confirmer l’opposition unie continue des médias grand public privés et d’États contre un éditeur qui a dévoilé ce qu’eux n’en voulaient pas: des preuves de crimes de guerre commis par les États-Unis en Irak et en Afghanistan.

La tribune de Melzer était d'une importance exceptionnelle pour révéler l'impact de la calomnie proférée contre Assange par les médias.

«Comme la plupart des gens», a-t-il écrit, «j'avais été inconsciemment empoisonné [contre Assange] par la campagne de diffamation incessante, diffusée au fil des ans».

Mais «une fois que j’ai examiné les faits de cette affaire, ce que j’ai trouvé me remplissait de répulsion et d’incrédulité. Assange n'était ni un "violeur", ni un "pirate informatique", ni un "espion russe". Ni même le "narcissique égoïste", dont il a été traité par le magistrat en chef Emma Arbuthnot alors qu'elle le condamnait pour violation de la liberté provisoire.

«Au bout du compte, j'ai finalement compris que j'avais été aveuglé par la propagande et qu'Assange avait été systématiquement calomnié pour détourner l'attention des crimes qu'il avait dénoncés. Une fois déshumanisé par isolement, ridicule et honte, tout comme les sorcières que nous brûlions sur le bûcher, il était facile de le priver de ses droits les plus fondamentaux sans provoquer l'indignation publique dans le monde entier. Et ainsi, un précédent juridique est en train d'être créé, à travers la porte dérobée de notre propre complaisance, qui à l'avenir pourra et sera également appliquée aux divulgations du Guardian, du New York Times et d’ABC News.»

Melzer conclut qu’«il ne s'agit pas seulement de protéger Assange, mais également d'éviter un précédent susceptible de sceller le sort de la démocratie occidentale.» Il poursuit: «Dès que la révélation de la vérité est devenu un crime, tandis que les puissants jouissent de l'impunité, ce sera trop tard pour corriger le cap. Nous aurons abandonné notre voix à la censure et notre destin à une tyrannie débridée.»

A quoi le personnel éditorial de certains des plus grands journaux du monde, y compris ceux proclamant leur «libéralisme», a réagi en haussant les épaules tout en claquant la porte au visage de Melzer.

Dans de telles circonstances, une interdiction officielle de publication ne peut être exclue. Au Royaume-Uni, le World Socialist Web Site a attiré l’attention de la révélation du journaliste indépendant Matt Kennard sur le rôle joué par le rédacteur en chef du Guardian, Paul Johnson, qui siégeait au comité consultatif des rédacteurs en chef, géré par le ministère de la défense, chargé de l’application des D-Notices, un acte d’autocensure par les médias. Les D-Notices sont utilisés pour empêcher la publication d'informations préjudiciables aux intérêts de la sécurité nationale de l'impérialisme britannique.

La participation du Guardian à cette opération de censure immonde est loin d'être unique. Le comité actuel est présidé par Dominic Wilson, directeur général de la politique de sécurité au ministère de la Défense, et comprend les vice-présidents John Battle, responsable de la conformité au journal télévisé d’Independent Television News et Ian Murray, directeur exécutif de la Society of Editors (Association des rédacteurs en chef).

Les membres du comité comprennent la plupart des grands groupes de télévision et de journaux. Y figure David Jordan, directeur de la politique et des normes éditoriales de la BBC; Sarah Whitehead, responsable adjointe de la retransmission des informations de Sky News; Michael Jermey, directeur des actualités et du sport chez ITV; Peter Clifton, rédacteur en chef de la Press Association; Craig Tregurtha, rédacteur en chef du Times et du Sunday Times; Robert Winnett, rédacteur en chef adjoint du Daily Telegraph; Jess Brammer, responsable de l'information pour le Huffington Post; Charles Garside, rédacteur en chef adjoint du Daily Mail; et David Higgerson de Trinity Mirror.

Sans doute, des réunions similaires entre les responsables des médias et les services de sécurité, formels ou informels, ont lieu aux États-Unis, en Europe, en Australie et dans le monde entier.

Quiconque suit l'actualité ou effectue simplement une recherche sur Google aura remarqué le net déclin des reportages sur Assange. Depuis le 14 juin, lorsque la juge Arbuthnot a annoncé qu'il ferait l'objet d'une audience d'extradition aux États-Unis de cinq jours en février, les principaux organes de presse se sont verrouillés. Ils sont déterminés à empêcher une large connaissance publique et une discussion des accusations portées contre Assange en vertu de la Loi sur l'espionnage, accusations passibles d'une peine de 175 ans d'emprisonnement pouvant aller jusqu'à la peine de mort et qui criminalisent le journalisme et le droit à la liberté d'expression.

La déclaration faite à Melzer qu'Assange ne fait plus partie des «priorités» dans «la programmation des nouvelles» pourrait témoigner d'un veto d’autocensure officiel visant à faciliter les plans américains pour le faire taire à jamais en érigeant un mur de silence sur son sort. Ou peut-être que John Pilger avait raison quand il s’est adressé à un rassemblement de juin 2018 réclamant la liberté d'Assange appelé par le Parti de l'égalité socialiste: «L'ironie est que personne n'a dit à ces journalistes ce qu’ils devaient faire. Je les appelle les journalistes de Vichy - d'après le gouvernement de Vichy qui a servi et assuré l'occupation allemande de la France.»

Cette conspiration des médias d'Etat doit être brisée. Le 20 juin, le comité de rédaction international du WSWS a lancé un appel intitlué « Pour une campagne mondiale contre la restitution de Julian Assange aux Etats-Unis! Pour la formation d'un comité de défense mondial pour assurer sa liberté !» Le Parti de l'égalité socialiste (Royaume-Uni) tient une réunion publique à Londres ce mercredi 3 juillet. Nous invitons vivement tous ceux qui souhaitent prendre part à cette lutte à y assister.

(Article paru en anglais le 1 juillet 2019)