Fin du lock-out de 18 mois à l’Aluminerie de Bécancour:

La lutte des travailleurs d’ABI trahie par le syndicat des Métallos

Par Laurent Lafrance
6 juillet 2019

Après plus de 18 mois de résistance aux efforts de l’Aluminerie de Bécancour (ABI) pour leur imposer des concessions majeures, les employés d’ABI ont accepté mardi dernier l’ultime offre patronale dans une proportion de 80%, mettant ainsi fin à l’un des plus longs conflits de travail dans le secteur privé au Québec. Cette défaite, qui sera utilisée pour abaisser les conditions de travail dans toute l’industrie, est le résultat de l’isolement systématique de la lutte courageuse des travailleurs d’ABI par la direction syndicale.

Dans l’acte final de sa trahison, le Syndicat des Métallos a refusé de faire des commentaires publics sur l’ultimatum patronal et a attendu à la dernière minute lors de l’assemblée pour recommander un rejet de l’offre – laissant ainsi à l'entreprise et aux médias capitalistes toute la latitude pour intensifier leur campagne d'intimidation. Quant à la décision de recommander un rejet, elle était uniquement motivée par le fait que l’entente n’avait pas été «négociée» et que la compagnie avait ainsi contourné les services de la bureaucratie syndicale pour imposer les reculs. En fait, le syndicat avait déclaré à maintes reprises qu'il était prêt à faire d'importantes concessions, notamment en acceptant des pertes d’emplois et la suppression graduelle du régime de retraite à prestations déterminées.

Même si peu de détails ont été rendus publics, on sait que les trois conventions collectives signées contiennent d’importants reculs pour les travailleurs. L'«offre de contrat final» que l'entreprise a présentée en laissant planer la menace de fermer l’usine si les travailleurs la rejetaient, ne diffère que légèrement de celle que les travailleurs ont massivement rejetée en mars dernier.

Le régime de retraite à prestations déterminées sera remplacé par un régime à cotisations déterminées en vertu duquel les travailleurs assumeront tous les risques financiers. La seule modification par rapport à l'offre de mars est que l'entreprise ajoutera 8 millions de dollars au régime de retraite existant avant d’y mettre fin. La direction prétend avoir retiré sa demande de suppression de plus de 100 emplois, mais depuis le début du lock-out, 130 travailleurs ont pris leur retraite, plusieurs de manière hâtive, et ces emplois ne seront pas remplacés: de 1030 employés, ils sont passés à 900 en un an et demi.

ABI, qui est une copropriété des géants de l’aluminium Alcoa (75%) et Rio Tinto Alcan (25%), a également réussi à imposer des changements majeurs à l’organisation du travail afin d'accélérer la production au détriment des conditions de travail. La compagnie prétende que la clause de sous-traitance dans son «offre finale» lui est moins favorable que dans l’offre de mars, mais elle aura tout de même une plus grande «liberté» de sous-traitance dans divers secteurs d’activité de l’usine. ABI a également réussi à réduire le nombre d’heures annuelles accordées aux libérations syndicales.

Pour faire passer la pilule aux travailleurs, la compagnie a annulé une poursuite de 19 millions de dollars qu’elle avait intentée dans les premiers mois du lock-out sous prétexte que le syndicat avait mené des moyens de pression «illégaux» ayant causé des ralentissements au niveau de la production. Elle a légèrement assoupli son protocole de retour au travail comparé à celui de mars qui n’offrait aucune date de retour officielle ni de garantie d’heures pour les travailleurs. Selon le syndicat, le nouveau protocole qui s’échelonne sur 10 mois, fera quand même en sorte que «beaucoup d’employés vont demeurer sans travail, donc sans salaire et sans assurance, pendant plusieurs mois encore».

La classe dirigeante a accueilli l’acceptation de l’entente avec enthousiasme. Sur Twitter, le premier ministre du Québec François Legault, qui est intervenu en appui total à la compagnie durant le conflit en dénonçant les salaires «excessifs» des employés d’ABI, a qualifié l'issue du vote d'«excellente nouvelle». Après l’annonce de la fin du lock-out et la conclusion d’un contrat rempli de concessions pour les travailleurs, les actions d'Alcoa ont augmenté de 1,5 % pour atteindre 23,26 $ US à la Bourse de New York.

Tout au long du conflit, le Syndicat des Métallos, la section locale 9700 et leurs alliés de la Fédération des Travailleurs du Québec (FTQ) n’ont fait aucun appel à leurs centaines de milliers de membres à travers la province et aux travailleurs du Canada et de l’étranger pour qu’ils se portent à la défense des travailleurs d’ABI. Ils n’ont pas cherché à mobiliser les travailleurs d’Alcoa en Australie et en Espagne qui luttaient au même moment contre l’offensive de la compagnie sur les emplois et les salaires, ni à lier la lutte chez ABI à celle des 5.000 travailleurs des usines d'Alcoa et d'Arconic (une filiale d’Alcoa) aux États-Unis qui ont voté en faveur d'une grève contre des demandes de concessions similaires.

Durant le lock-out à l’ABI, les Métallos ont ouvert la voie à de nouveaux reculs pour les travailleurs de Rio Tinto à Alma en acceptant de rouvrir la convention collective en plein contrat. Il y a quelques semaines seulement, la Confédération des syndicats nationaux (CSN), qui représente les travailleurs d’Alcoa à l’usine de Baie-Comeau, a signé un contrat de concessions, affaiblissant du coup les lock-outés d’ABI et permettant à la compagnie de maintenir la ligne dure à Bécancour.

Les dirigeants des Métallos ont fait croire aux travailleurs que la compagnie pourrait reculer sur ses demandes si les travailleurs mettaient suffisamment de pression sur les actionnaires de la compagnie et sur les élus politiques. Ils ont menti en disant que le gouvernement de droite de la Coalition Avenir Québec (CAQ) et son premier ministre, l’ancien PDG d’Air Transat François Legault, viendraient à leur aide. Et même après que celui-ci soit intervenu en appui à la compagnie, tout en profitant de l’occasion pour dénoncer les salaires «trop élevés» dans tout le secteur industriel du Québec, le syndicat a continué de courtiser Legault tout en refusant de mobiliser la classe ouvrière contre l’assaut patronal et gouvernemental sur les emplois, les pensions et les programmes sociaux.

Le syndicat des Métallos a reçu l’appui crucial de Québec Solidaire, qui lui a donné une couverture «de gauche», particulièrement après que la faillite de sa stratégie d’appels à Legault a été révélée au grand jour. Cherchant à camoufler le rôle traître de la direction syndicale, le député de QS, Alexandre Leduc, a refusé de qualifier l’entente finale de défaite pour les travailleurs et s’est contenté de déclarer qu’ils sortent du conflit «avec une entente contenant moins de reculs que celle proposée précédemment par l’employeur».

La principale leçon à tirer du conflit à ABI est la nécessité pour les travailleurs de rompre avec la bureaucratie syndicale pro-capitaliste. Il faut bâtir des comités de la base chargés de mobiliser toute la force sociale de la classe ouvrière dans une contre-offensive unifiée pour la défense des emplois, des pensions et des services publics. Une telle lutte doit être animée d’une perspective socialiste: la réorganisation complète de l’économie afin de satisfaire les besoins sociaux, et non les profits de la minorité possédante.