Allemagne: après l'assassinat du politicien Walter Lübcke – des appels à un État fort

Par Johannes Stern
8 juillet 2019

Après l'assassinat du haut fonctionnaire territorial de Cassel, Walter Lübcke (élu de l’Union chrétienne-démocrate, CDU), par un néo-nazi notoire, des représentants de tous les partis parlementaires appellent à un État plus fort. Bien qu'il soit de plus en plus clair que le suspect, Stephan Ernst, n’a pas agi seul, mais dans le cadre d’un vaste réseau néo-nazi qui s’étend jusqu’au sein de l’appareil de l’État, ils appellent à un renforcement massif des pouvoirs des services de sécurité, lesquels sont étroitement liés aux réseaux terroristes.

Dans un entretien avec la Passauer Neue Presse, le ministre de l'Intérieur, Horst Seehofer (Union chrétienne-sociale, CSU), a exigé que «nos autorités en matière de sécurité continuent d'être renforcées en personnel et en équipement. Les services secrets doivent être développés». Il ne s'agit pas seulement de «surveiller les individus dans les milieux extrémistes et terroristes, mais aussi de révéler les connexions aux réseaux». Pour cela, il faut «plus de personnel» et les «capacités d'analyse des services de sécurité» doivent être augmentées.

Walter Lübcke

Seehofer souhaite avant tout renforcer la surveillance et la censure d'Internet par les services de renseignements nationaux allemands. «L’échange d’informations et la préparation d’actes de violence […] se font souvent aujourd’hui sur Internet. Nous devons disposer de meilleurs outils de contrôle pour détecter les auteurs de violence de manière numérique avec la même intensité que dans le monde analogique, comme avec la surveillance téléphonique. Nous manquons de personnel et de pouvoirs pour les services secrets».

Seehofer a en tête un État policier de surveillance. Les lois en cours d'élaboration par le ministère de l'Intérieur élimineront «les dernières restrictions imposées aux activités des services secrets, ancrées dans la constitution et les lois de la République fédérale après la terreur du Troisième Reich», comme nous l'avons écrit dans un article précédent (en anglais).

Par exemple, le projet de loi actuel n'abroge pas seulement les droits fondamentaux élémentaires tels que la confidentialité de télécommunications et de la poste, et l'inviolabilité du domicile, mais permet même aux services secrets d'espionner numériquement les journalistes et les médias. Entre autres choses, le service secret va être officiellement autorisé à pirater les serveurs, ordinateurs et smartphones d'éditeurs, de radio-télé diffuseurs et de journalistes indépendants.

L’assassinat de Lübcke est utilisé par la grande coalition des démocrates chrétiens (CDU / CSU) et des sociaux-démocrates (SPD) pour faire avancer ses projets réactionnaires et réprimer toute critique. Lors de la «séance de questions au gouvernement» organisée par la CDU / CSU et le SPD jeudi dernier au Bundestag (parlement), Seehofer a déclaré: «Nous ne devrions pas redire superficiellement (...) que nous voulions un État de surveillance, si nous voulons protéger notre État que nous voulions restreindre les droits civiques, mettre sur écoute les journalistes». Au lieu de cela, «nous devrions tous nous unir et donner aux agences de sécurité le pouvoir de combattre et de prévenir de crimes capitaux, qui deviennent de plus en plus complexes et s’aggravent».

En dernier recours, le ministère de l'Intérieur prévoit de priver les extrémistes de leurs droits fondamentaux. «Nous sommes le département constitutionnel. Nous examinerons sérieusement les possibilités», a récemment commenté Seehofer à propos d'une initiative similaire de l'ancien secrétaire général de la CDU, Peter Tauber, qui occupe actuellement le poste de secrétaire d'État parlementaire au ministère de la Défense. Dans une tribune libre de Die Welt, Tauber avait demandé à tous ceux qui «luttaient contre l'ordre fondamental de la démocratie libre» de se voir refuser leurs droits fondamentaux, conformément à l'article 18 de la constitution.

Puisque que le meurtre de Lübcke a provoqué l'horreur et suscité une opposition énorme parmi les travailleurs et les jeunes en Allemagne et dans le monde, la classe dirigeante justifie ses mesures autoritaires au nom de la «lutte contre la droite». Le commentaire de Tauber s'intitulait «Cet ennemi est sur notre droite».

Mais personne ne devrait en être dupe. Comme dans la République de Weimar, l'octroi de pouvoirs accrus à l'appareil d'État de droite permettra d'intensifier ses actions contre la «gauche» et d'intimider et réprimer l'opposition généralisée au retour du militarisme et du fascisme.

En témoigne le dernier rapport de l'Office pour la protection de la Constitution – c’est ainsi que s’appellent les services secrets allemands – commandé par la grande coalition et publié jeudi dernier par Seehofer et le président des services secrets en exercice, Thomas Haldenwang. L’objectif déclaré des services secrets et du ministère de l’Intérieur est la criminalisation et la poursuite des partis socialistes.

Une fois encore, le rapport décrit le Sozialistische Gleichheitspartei (Parti de l'égalité socialiste allemand, SGP) comme un «parti extrémiste de gauche» et «sujet à surveillance». La raison invoquée par les services secrets, comme dans son dernier rapport, est simplement l'opposition politique du SGP à «l’État et l’ordre social existants – généralement qualifiés de "capitalisme" – contre l'UE, contre le nationalisme, l'impérialisme et le militarisme présumés et contre la social-démocratie, les syndicats et également contre le parti Die Linke [parti de gauche]».

En même temps, l'Alternative pour l'Allemagne d’extrême droite (AfD), qui a une aile ouvertement fasciste et des liens étroits avec des terroristes de droite et des néo-nazis violents, est à nouveau décrite simplement comme la «victime» de supposés «extrémistes de gauche». Le rapport indique: «Outre les membres des partis d'extrême droite en 2018, l'Alternative pour l'Allemagne (AfD), que les extrémistes de gauche ont catégoriquement qualifiée d'extrémiste de droite, à l'instar du "Mouvement identitaire allemand" (...) est au centre de l'agitation extrémiste de gauche».

Dans son rapport, les services secrets cachent également systématiquement les vastes réseaux terroristes de droite au sein de la police et de la Bundeswehr (forces armées). On cherche en vain des références à l'officier de l'armée extrémiste de droite Franco A. ou à la NSU 2.0 (cellule d'extrême droite de la police de Francfort dont le nom fait référence au groupe terroriste néo-nazi clandestin). Le groupe terroriste Révolution Chemnitz, qui, en plus d’attaquer des étrangers et des dissidents politiques, avait prévu une «action» armée et une révolution de droite lors de la Journée de l’unité allemande en 2018, a été banalisé par les services secrets en tant que «milice citoyenne», dans laquelle ils ne voit que «des indications vers le terrorisme de droite».

Le réseau terroriste d'extrême droite «Combat 18», qui entretenait des liens étroits avec la NSU et avec lequel le présumé meurtrier de Lübcke, Stephan Ernst, était en contact étroit, n'est même pas mentionné dans le nouveau rapport des services secrets.

Tout cela n’est pas une surprise. On sait depuis longtemps que les services secrets sont profondément enracinés dans le marais d'extrême droite et sont impliqués dans des actes de violence extrémistes de droite. Par exemple, plusieurs dizaines d’informateurs confidentiels gérés par les services de renseignement et la police étaient actifs à la périphérie immédiate de la NSU, tuant neuf immigrés et une policière. Un responsable des services secrets de Hesse était même présent sur les lieux du crime lors d'un meurtre. La Thuringia Homeland Security, à partir de laquelle la NSU a recruté un soutien, a été construite avec des fonds fournis par les services secrets.

Depuis lors, la conspiration néo-fasciste dans l'appareil d'État continue de s’élargir. Ces dernières années, il est apparu clairement qu'il existait de vastes réseaux terroristes au sein de la Bundeswehr et de la police, qui faisaient des réserves d’armes, créaient des arrêts de mort et préparaient un coup d’État fasciste pour le «Jour X».

En outre, de nombreux agents de la police, des services secrets et de la Bundeswehr soutiennent l'AfD, votent pour eux ou siègent à leur nom même dans les parlements fédéraux et des États. Les services secrets ont été dirigés pendant de nombreuses années par Hans-Georg Maaßen, partisan de ce parti extrémiste de droite. Depuis sa retraite forcée par Seehofer en novembre dernier, après avoir nié l’évènement des émeutes d'extrême droite à Chemnitz et ses paroles en l’air sur les «forces de gauche au sein du SPD», l'homme de droite de la CDU milite pour des coalitions gouvernementales avec l'AfD.

Le SPD, le Parti de gauche et les Verts réagissent au complot néo-fasciste dans l'appareil d’État en soutenant inconditionnellement les agences de sécurité et en les défendant agressivement contre les critiques. La vice-présidente du groupe parlementaire du SPD, Eva Högl, a applaudi le discours de Seehofer au Bundestag et a déclaré: «C’est correct et bien, comment les agences de sécurité agissent maintenant et que le Procureur fédéral, contrairement à ce qui se passait lors de la série de meurtres de la NSU à l’époque, a immédiatement pris en mains l’enquête». Il y a eu «de nombreuses conclusions tirées» et «une approche et une coopération très différentes».

Le chef adjoint du Parti vert Konstantin von Notz a déclaré: «C’est bien de visiter des centres de renseignement conjoints, mais nous avons besoin d’un groupe de travail qui analyse immédiatement et corrige les défaillances, rassemble les compétences et assiste ceux qui sont victimes de la haine et la terreur de droite, mesdames et messieurs.»

S'agissant des tendances d'extrême droite dans l'appareil d'État, il s'agissait de «généralisations banales», a poursuivi Notz. Bien sûr, il y a eu «des cas inquiétants d'extrême droite, y compris dans les agences de sécurité allemandes». Cependant, quiconque «déclare de manière générale que la majorité de la police et de la Bundeswehr s’écarte de l'ordre fondamental de la démocratie libre et se tourne vers un parti sous surveillance par les services secrets va à l’encontre du but recherché». Ceci était «scandaleux et non-fondé sur des faits».

André Hahn, du Parti de gauche, qui, comme Notz, siège à la commission de contrôle parlementaire et entretient ainsi des liens étroits avec les services de renseignement, a chanté sur la même partition. Bien sûr, il y avait «toujours de nouvelles informations sur la présence de tendances de droite au sein des agences de sécurité en Allemagne, et même de celles qui ont accès aux armes à feu». Mais en même temps, il y avait «pas de doute: la grande majorité des officiers de police et les soldats font leur devoir et sont attachés aux principes démocratiques».

Pour paraphraser Léon Trotsky: le SPD, le Parti de gauche et les verts craignent davantage l'opposition croissante des travailleurs et des jeunes que la menace fasciste. Pour cette raison, ils agissent en solidarité avec l'appareil d'État et les agences de sécurité. Celles-ci devraient être renforcées pour réprimer un mouvement indépendant de la classe ouvrière contre le militarisme, les coupes sociales et la montée de la droite.

Le SGP est le seul parti à appeler le complot d'extrême droite par son nom, à refuser le renforcement massif des pouvoirs de l'État et à ne pas se laisser intimider. Il a engagé une action en justice contre les services secrets et fait appel à la seule force sociale capable d'empêcher le retour de la classe dirigeante au fascisme, au militarisme et à la guerre – la classe ouvrière allemande, européenne et internationale.