Les candidats démocrates à la présidence: une évaluation socialiste

Elizabeth Warren adopte une politique économique nationaliste alignée sur celle de Donald Trump

Par Patrick Martin
19 juillet 2019

Notre site web commence une série d'articles décrivant les principaux candidats à l'investiture du Parti démocrate à l’élection présidentielle de 2020. Les journalistes du WSWS examineront l'histoire politique et le programme de chaque candidat et avanceront une alternative socialiste pour la classe ouvrière, tant face aux démocrates qu’à l'administration Trump.

La sénatrice Elizabeth Warren, du Massachusetts, n'a cessé de monter parmi les candidats à la l’investiture démocrate depuis qu'elle a lancé, à la Saint-Sylvestre 2018, un comité "exploratoire" plus tôt que tout autre rival important, puis une campagne officielle en février. Au moment d'écrire ces lignes, la plupart des sondages publiés la placent parmi les quatre premiers candidats, avec le sénateur Bernie Sanders, le sénateur Kamala Harris et l'ancien vice-président Joe Biden.

Elizabeth Warren, partisane du nationalisme économique, en campagne à Las Vegas [Crédit: Gage Skidmore]

Warren a attiré une attention démesurée des médias bourgeois dont la couverture du magazine Time (9 mai). Cela a culminé à la mi-juin où elle a fait l’objet de trois profils flatteurs en une semaine ; dans le New York Times avec l’article «Elizabeth Warren est tout à fait sérieuse», dans le New Yorker qui pose la question «Elizabeth Warren, peut-elle tout gagner?» et dans Politico avec «Warren émerge comme candidat potentiel de compromis».

Ce dernier article était particulièrement important ; il comprenait un éloge de Warren de la part de la faction démocrate démocrate droitière regroupée dans l’organisation «La troisième voie», qui l’avait vivement critiquée durant une grande partie de sa carrière sénatoriale. Matt Bennett, cofondateur du groupe, a déclaré à Politico qu’il y avait deux discours concurrents dans la campagne à la nomination présidentielle: «L’un est un récit capitaliste démocrate. L’autre est un récit socialiste.» Warren, à son avis, représente clairement la première alternative.

Nonobstant son image publique de représentante de l’aile «gauche» du Parti démocrate et les fréquents échanges de compliments – et de propositions politiques – entre elle et le sénateur Bernie Sanders, Warren est une partisane ultra-consciente du capitalisme et de l’économie de marché. Elle se déclare comme telle, «capitaliste jusqu’à l’os», selon ses propres paroles dans une interview, et adversaire du socialisme.

Bloomberg News a publié le 5 juillet un article intitulé «Elizabeth Warren gagne le respect réticent de certains à Wall Street» qui cite un certain nombre de banquiers et de patrons de fonds spéculatifs, principalement partisans d’autres candidats démocrates, qui «ont exprimé leur sympathie pour ses appels à renforcer la réglementation après la crise financière dans les limites du raisonnable et pour ses inquiétudes au sujet des inégalités de revenus». «Les Wall Streeters craignent que si les écarts de richesse continuent à se creuser, cela déclenchera une réaction plus radicale, ce qu’ils appellent sinistrement les fourches», poursuit l’article.

Warren et son mari, Bruce Mann, professeur de droit à la Harvard University, sont solidement ancrés dans le premier pour cent des Américains en fait de revenu. Leur revenu brut ajusté l’an dernier a été de 846.394 de dollars, presque la moitié venant du salaire harvardien de Mann. Le revenu brut de Warren était presque le double de son salaire du Sénat, 176.280 de dollars.

Des amis l’ayant connue jeune adulte décrivent Warren comme une «conservatrice pure et dure» à une période à où cela voulait dire soutenir le droitier sénateur Barry Goldwater et s’opposer au mouvement des droits civiques. Elle a été adhérente ‘inscrite’ du Parti républicain [pouvant voter dans les procédures d’investiture présidentielles] jusqu’en 1996 – à l’age de 47 ans – bien qu’elle ait récemment déclaré dans une interview qu’elle avait voté pour un seul candidat républicain à la présidence, Gerald Ford, en 1976. Son adhésion à un parti correspondait vraisemblablement à ce qui prédominait dans les université où elle enseignait l’économie: républicaine lorsqu’elle qu’elle habitait au Texas; républicaine votant quelque parfois démocrate à l’Université de Pennsylvanie; Démocrate jusqu’au bout des ongles après avoir obtenu un poste permanent à Harvard.

La biographie de campagne et les profils médiatiques de Warren mettent l’accent sur l’évolution de ses opinions politiques au cours des années 1990 alors qu’elle devenait une chercheuse et écrivaine de plus en plus en vue dans le domaine de l’économie de la faillite. Elle était la plus conservatrice d’un trio d’économistes ayant entrepris une étude empirique des faillite personnelles, comprenant des études approfondies de cas individuels. Une étude qui réfute le préjugé académique dominant, que les personnes faisant faillite étaient des dépensiers et des gaspilleurs qui exploitaient le système. Ils ont au contraire constaté que la plupart des banqueroutiers étaient victimes de divers malheurs sociaux: maladie grave, perte d’emploi ou réduction de salaire inattendue, divorce, accident de voiture, etc. Au lieu de profiter du système ils en ont cruellement souffert – exploités par les prêteurs à gage et les organismes de réglementation.

Après s’être inscrite au Parti démocrate au temps de l’Administration Clinton, elle a participé à Washington à des conflits sur le droit des faillites et la réglementation des sociétés de cartes de crédit. Elle a préconisé des changements favorables aux consommateurs et aux emprunteurs en opposition aux républicains et à de nombreux démocrates, notamment le sénateur Joe Biden député du Delaware, le siège de plusieurs émetteurs de cartes de crédit.

La professeure de Harvard est devenu une figure nationale lorsque Harry Reid, alors chef de la majorité du Sénat, l’a choisie comme membre d’un comité de trois chargé de superviser le sauvetage de Wall Street en 2008-2009. Le président Obama l’a ensuite nommée pour élaborer les plans du Bureau de la protection financière des consommateurs. Mais du à l’opposition des sénateurs républicains et des démocrates de Wall Street sa nomination fut bloquée à la tête de la nouvelle agence. En 2012, elle a défié avec succès le sénateur républicain Scott Brown du Massachusetts. Elle fut réélue en 2018.

Le point de vue fondamental de Warren est celui du nationalisme économique, formulé le plus nettement dans deux documents: un article de Foreign Affairs, de janvier dernier, et une déclaration sur le «patriotisme économique» publiée par sa campagne en juin.

L’article de Foreign Affairs se distingue à cause des nombreux points communs avec la politique de Trump. Warren y adopte entièrement le nationalisme économique. À l’instar de Trump, elle prétend défendre les intérêts des travailleurs américains et condamne de ce point de vue les accords commerciaux les plus récents, tout en demandant l’inclusion des syndicats dans le processus de négociation.

Plus fondamentalement, elle adhère à la doctrine de sécurité nationale définie par le Pentagone sous la direction de l’ex-secrétaire à la Défense James Mattis. Dans celle-ci, la compétition avec les grandes puissances Chine et Russie a remplacé le terrorisme comme la principale préoccupation des stratèges américains. Elle écrit: «Que nos dirigeants le reconnaissent ou non, après des années comme seule superpuissance mondiale, les États-Unis entrent dans une nouvelle période de compétition. La démocratie se heurte aux idéologies du nationalisme, de l’autoritarisme et de la corruption. La Chine est en plein essor… La Russie provoque la communauté internationale par un harcèlement opportuniste et des attaques secrètes. Les deux nations investissent massivement dans leurs armées et d’autres outils de puissance nationale.»

Elle brosse le tableau d’un monde divisé entre le capitalisme «autoritaire», illustré par la Chine et la Russie, et le capitalisme «démocratique». Elle inclut dans ce dernier les États-Unis, les pays de l’Union européenne et des alliés américains comme le Japon, la Corée du Sud et l’Australie.

Sa proposition politique est une version prétendument plus polie et plus diplomatique de ce que Trump essaie de faire par l’intimidation et les menaces de guerre commerciale : une refonte des accords commerciaux plus favorable aux États-Unis, l’opposition à l’essor de la Chine dans l’économie mondiale et la menace du refus de l’accès au marché américain pour forcer les autres pays à se soumettre aux exigences américaines. Warren les pousserait à prendre des mesures plus drastiques pour freiner le réchauffement climatique au lieu d’exiger comme Trump qu’ils stoppent le mouvement des migrants et des réfugiés.

Elle critique les résultats de la «guerre sans fin» où les États-Unis se sont enlisés dans tout le Moyen-Orient. Cela semble être pour bonne part de la sagesse après coup. Warren n’a aucun antécédent politique d’opposition à la guerre impérialiste. Elle est allée travailler à Washington en 2008-2009, l’une des périodes les plus sanglantes de la guerre en Irak, sans dissidence connue. Elle se vante d’avoir travaillé étroitement avec Barack Obama dans la période où il faisait escalader la guerre en Afghanistan, continuait le bain de sang en Irak et lançait des frappes de drone à grande échelle.

En 2016, après être resté neutre dans la course pour l’investiture entre Sanders et Hillary Clinton, Warren a fait une campagne agressive pour Clinton à l’élection parlementaire malgré que Clinton ait été assimilée au bombardement de la Libye par les États-Unis et l’OTAN et malgré son exigence d’une intervention plus agressive en Syrie. Après la victoire électorale de Trump, Warren a sollicité son inclusion à la Commission sénatoriale des forces armées – un effort pour remplir la case sécurité nationale de son curriculum vitae en vue d’une future campagne présidentielle – et elle s’est rendue en Irak et en Afghanistan avec John McCain et Lindsey Graham, des faucons républicains bellicistes.

Le «Plan pour le patriotisme économique» publié par la campagne de Warren le 4 juin est si à droite qu’il a inspiré un hommage effusif sur Fox News de la part de Tucker Carlson, un des alliés de cette chaîne les plus proches de Trump, un invité fréquent de son émission. Carlson a lu de longs extraits du document sur le «patriotisme économique» sans dire à ses auditeurs qui il citait, puis a reconnu que même si cela «ressemblait au meilleur Donald Trump», il s’agissait en fait d’Elizabeth Warren.

Parmi les déclarations de Warren qui ont fait vibrer cet idéologue de droite et ardent défenseur des attaques de Trump contre la classe ouvrière – camps de détention pour enfants immigrés, soutien à la brutalité policière et réductions d’impôts pour les riches, on peut citer celles-ci:

« Je suis profondément reconnaissante des opportunités que l’Amérique m’a offertes. Mais les géants ‘américains’ qui contrôlent notre économie ne semblent pas ressentir la même chose. Ces sociétés ‘américaines’ ne se comportent certainement pas comme telles... Ces sociétés ‘américaines’ ne montrent qu’une seule vraie loyauté: celle envers les intérêts à court terme de leurs actionnaires dont un tiers sont des investisseurs étrangers. S’ils croient pouvoir fermer une usine américaine et expédier les emplois à l’étranger pour économiser un sou, c’est exactement ce qu’ils feront – abandonner de loyaux travailleurs américains et vider les villes américaines en chemin… ».

« Si Washington veut mettre un terme à cela, il peut le faire. Si nous voulons une croissance plus rapide, une industrie américaine plus forte et plus d’emplois américains de qualité, notre gouvernement devrait faire ce que font les autres pays de tête. Il faut agir énergiquement pour atteindre ces objectifs au lieu de servir les intérêts financiers d’entreprises sans allégeance particulière aux États-Unis… ».

« Il est de plus en plus facile de transférer capitaux et emplois d’un pays à l’autre. C’est pourquoi notre gouvernement doit se soucier plus – pas moins – que jamais de défendre et créer des emplois aux États-Unis. Nous pouvons faire face aux changements à venir si nous adoptons le patriotisme économique et faisons des travailleurs américains notre priorité absolue, plutôt que de continuer à servir les intérêts d’entreprises et de personnes sans allégeance à l’Amérique ».

L’opposition entre travailleurs «américains» et entreprises pas si américaines fait partie du fond de commerce de Trump et des syndicats qui s’adonnent tous deux à la besogne profondément réactionnaire de monter les travailleurs américains contre leurs frères et sœurs de classe des autres pays. Warren donne à cette perspective nationaliste droitière une allure un peu plus «gauche», citant souvent l’Allemagne comme modèle de maintien de la capacité de production nationale en incorporant les syndicats à la conduite des entreprises (Bernie Sanders fait de même avec la Scandinavie). Dans les deux cas, les Démocrates saluent la structure corporatiste de la collaboration patronat-syndicat qui réprime l’opposition de la classe ouvrière aux réductions de salaire et aux fermetures d’usines.

Dans ce contexte, il est à noter que la myriade des propositions politiques de Warren n’inclut pas l’immigration. Elle a parfois critiqué la brutalité de l’Administration Trump à l’égard des réfugiés, notamment la séparation des familles et le traitement des enfants, mais il n’y a pas de «plan» de la campagne Warren pour cette partie la plus opprimée de la classe ouvrière internationale. Dans le cadre du «patriotisme économique», les immigrés et les réfugiés font partie du camp ennemi, persécutés dans le cas de Trump, passés sous silence par Warren.

L’aspect le plus significatif peut-être du «Plan pour le patriotisme économique» est la description par Warren de la mondialisation non pas comme un processus économique inexorable et objectif, mais comme une simple politique des multinationales qui utilisent leur influence sur les États-Unis et les autres gouvernements, et donc, implicitement, comme quelque chose qui peut être inversé par diverses politiques.

C’est sur cette base qu’elle affirme que le capitalisme peut être réformé – par l’élection d’elle-même et de personnalités politiques similaires – et mis au service des intérêts des travailleurs. Une des fonctions de cette affirmation est de contrer la popularité croissante du socialisme parmi les jeunes et les travailleurs, de réaffirmer la fondation pro-capitaliste du Parti démocrate et pour ce qui est de la campagne de 2020, de réduire le soutien au sénateur Bernie Sanders, qui parle de «socialisme démocratique» pour décrire des politiques guère différentes de celles de Warren. Son utilité en tant qu’arme contre Sanders explique en grande partie le soutien médiatique que Warren a reçu ces derniers mois.

Une autre fonction de la foi profonde de Warren dans le marché capitaliste est son rôle d’«usine à idées» pour la sphère présidentielle des Démocrates. Sa campagne a donné lieu à la publication de plus d’une douzaine de documents d’orientation importants. Selon une récente publication du New York Times, ceux-ci concernent : l’impôt sur la fortune, les services universels de garde d’enfants, le démantèlement des grandes entreprises de technologie, l’encouragement du logement à faible revenu, l’agriculture, la responsabilisation accrue des dirigeants d’entreprises, la fiscalité des entreprises, la gestion des terres publiques, l’annulation des dettes des étudiants, l’université gratuite, la réduction de la mortalité maternelle, les logements militaires, le désendettement de Porto Rico, la crise des opioïdes, le changement climatique, le droit d’avortement, le patriotisme économique et les pratiques d’éco-industrie.

Du point de vue de l’aggravation de la crise mondiale du capitalisme, ces déclarations politiques, surtout les propositions visant à taxer la richesse accumulée et augmenter les impôts des sociétés, sont risibles. Aucun gouvernement capitaliste ne prendra 3750 milliards de dollars de richesse et de revenus à l’élite dirigeante; la classe capitaliste ignorerait de telles politiques ou supprimerait le régime qui tente de les appliquer. Mais du point de vue d’une réfection de l’image politique fanée du Parti démocrate, la campagne Warren le peint dans les couleurs vives d’un parti de la réforme sociale, injectant beaucoup de rose, de jaune, de bleu et de vert – en évitant bien le rouge.

Dans son article de fond du New York Times, Warren déclare que Teddy Roosevelt est son président préféré. Le choix est politiquement calculé. Roosevelt était un républicain qui s’est heurté aux géants de la grande entreprise – gagnant le surnom de «casseur des monopoles» – afin de mieux défendre le système capitaliste. Il était avant tout un ardent défenseur d’une politique étrangère agressive, devenant célèbre d’abord comme héros de la guerre hispano-américaine, puis comme fervent défenseur de l’entrée des États-Unis dans la Première Guerre mondiale.

La similitude entre la perspective de Warren et celle de Donald Trump comporte une importante leçon politique. Du point de vue du style et de la présentation, la professeure Warren est diamétralement opposée à l’ignorant vulgaire Trump. Mais du point de vue de leur perspective sur l’économie et la politique mondiales, ils sont étroitement liés. Cela est en soi la preuve que l’unilatéralisme irresponsable de Trump en politique étrangère n’est pas une aberration, mais une tendance générale au sein de l’élite dirigeante américaine et mondiale.

(Article paru d’abord en anglais le 11 juillet 2019)