Cinquante ans après le premier pas sur la Lune

Par Patrick Martin
26 juillet 2019

Il y a cinquante ans, à 16 h 17, heure avancée de l'Est, le 20 juillet 1969, Neil Armstrong et Edwin (Buzz) Aldrin étaient les premiers hommes à atterrir sur la Lune. Une audience télévisée estimée à 650 millions de personnes a vu les deux astronautes d'Apollo sortir du module lunaire et devenir les premiers êtres humains à mettre les pieds sur un autre monde dans notre système solaire.

Quatre jours plus tard, Armstrong, Aldrin et Michael Collins ont terminé leur mission avec un amerrissage réussi dans l'océan Pacifique, revenant sains et saufs de leur voyage de 387.000 kilomètres vers le plus proche voisin de la Terre.

Un demi-siècle plus tard, le premier alunissage demeure une réalisation scientifique, technique et organisationnelle historique, une démonstration inspirante de deux vérités puissantes qui, à notre époque, sont constamment attaquées par des tendances réactionnaires et irrationnelles, du fondamentalisme religieux au postmodernisme: 1) la raison humaine est capable de comprendre le monde, par le développement des connaissances scientifiques de ses lois et propriétés objectives; et 2) grâce à une technologie scientifique et un effort commun organisé au niveau social, l'humanité est capable de maîtriser la nature pour ses propres fins.

Neil Armstrong fait les premiers pas de l'humanité sur la Lune. Source: Apollo 11, NASA

Dans une allocution prononcée depuis l'espace alors qu'Apollo XI approchait de la Terre lors de son voyage de retour, à la veille de la rentrée dans l'atmosphère terrestre, peut-être le segment le plus dangereux d'une mission périlleuse, Armstrong a tout d'abord rendu hommage aux «géants de la science qui ont précédé cet effort» et a «remercié tout particulièrement les Américains qui ont construit le vaisseau spatial, qui l’ont dessiné, testé, et y ont mis leur coeur et toutes leurs capacités...»

Copernic, Galilée, Kepler, Newton, Faraday, Maxwell, Einstein: ce sont les pionniers intellectuels de l'alunissage. Vient ensuite la panoplie d'ingénieurs brillants qui ont résolu d'innombrables problèmes techniques impliquant un processus en sept étapes de voyage de la surface de la Terre à la surface de la Lune, et au retour.

Comme le décrit Charles Fishman dans son récent compte rendu du programme Apollo, en mai 1961, lorsque le président John F. Kennedy a appelé à un alunissage avant la fin de la décennie:

La NASA n'avait pas de fusées pour lancer des astronautes vers la Lune, pas d'ordinateur assez portable pour guider un vaisseau spatial vers la Lune, pas de combinaisons spatiales à porter en route, pas de module pour faire atterrir les astronautes à la surface (encore moins une voiture lunaire pour se promener et explorer), aucun réseau de stations pour suivre les astronautes en route et leur parler. Le jour du discours de Kennedy, aucun être humain n'avait jamais ouvert une écoutille dans l'espace et n'était sorti; jamais deux vaisseaux spatiaux habités n'avaient été dans l'espace ensemble ou n'avaient jamais essayé de se rencontrer. Personne n'avait la moindre idée de la surface de la Lune et du type de vaisseau de débarquement qu'elle supporterait... (Charles Fishman, One Giant Leap, 2019 Simon & Schuster, p. 6)

Jusque-là, l'expérience humaine dans l'espace extra-atmosphérique se limitait à l'orbite autour de la Terre par le cosmonaute soviétique Yuri Gagarin et au vol suborbital de l'astronaute américain Alan Shepard, en avril et mai 1961 respectivement.

Une fois lancé, le programme Apollo est devenu une vaste entreprise sociale, absorbant plus de la moitié des dépenses de recherche et développement aux États-Unis. C'était trois fois la taille du projet Manhattan, qui a mis au point la bombe atomique, soit dix fois l'ampleur de l'effort requis pour construire le canal de Panama:

Dans les trois années de pointe de l'emploi d'Apollo, plus d'Américains travaillaient sur la mission de la Lune que dans les combats au Vietnam. En 1964, 380.000 personnes travaillaient déjà sur Apollo et seulement 23.300 étaient déployées au Vietnam. En 1965, Apollo comptait 411.000 employés, comparativement à 184.300 soldats américains au Vietnam. Même en 1966, lorsque les forces américaines au Vietnam ont doublé pour atteindre 385.300 hommes, 396.000 Américains travaillaient sur Apollo…

Au cours des trois années de pointe de l'emploi à la NASA – 1964, 1965, 1966 – la NASA et Apollo étaient plus importants en termes de personnel et d'entrepreneurs que toutes les entreprises du Fortune 500, sauf General Motors, qui comptait plus de 600.000 travailleurs. La NASA était plus grande que Ford, GE et US Steel. (Ibid., p. 21)

Fishman calcule que «Chaque heure de vol spatial a nécessité plus d'un million d'heures de travail au sol – un niveau étonnant de préparation.»

L'un des paradoxes du programme Apollo était que le même impératif politique qui l'avait lancé – le conflit de la guerre froide entre les États-Unis et l'Union soviétique – devait créer les conditions de son érosion et de sa disparition définitive. Dans le même temps, les énormes réalisations technologiques étaient, sous le capitalisme, continuellement subordonnées à la guerre et à la destruction.

Les premiers succès soviétiques dans l'espace, à commencer par le lancement de Spoutnik en 1957 et culminant avec le premier homme dans l'espace, Gagarine, en 1961, furent considérés par l'impérialisme américain comme une menace mortelle. Les missiles qui pourraient mettre des satellites en orbite pourraient transporter des armes atomiques.

Kennedy a fait campagne pour la présidence en 1960 sur le «retard des missiles» avec l'Union soviétique. Il a livré son message au Congrès appelant à un débarquement sur la Lune un mois seulement après la débâcle humiliante de la Baie des Cochons, lorsqu'un corps expéditionnaire d'exilés cubains soutenu par les États-Unis a été vaincu et forcé de se rendre par le régime Castro, soutenu par les Soviétiques.

Kennedy et son vice-président, Lyndon Johnson, qui a poursuivi le programme Apollo après l'assassinat de JFK en 1963, s'intéressaient principalement aux avantages politiques et stratégiques de la «course spatiale» contre l'URSS. La Lune était une priorité pour des raisons purement terrestres, n'ayant rien à voir avec le caractère historique de l'effort ou sa signification scientifique.

Une image panoramique de la Mare Tranquillitatis de la Lune, le site d'atterrissage surnommé la Base de la Tranquillité. Source:Neil Armstrong, Apollo 11, NASA

Les chiffres comparatifs de l'emploi à la NASA et du déploiement au Vietnam sont révélateurs: en 1967, les exigences de l'escalade de la guerre absorbaient tellement de ressources de l'Amérique que les réformes sociales initiées dans le cadre du programme «Great Society» de Johnson et la course vers la Lune initiée par Kennedy ont commencé à en sentir l'impact.

De plus, une fois le débarquement sur la Lune achevé, donnant aux États-Unis une immense victoire de propagande sur l'Union soviétique, les dirigeants de l'impérialisme américain ont perdu tout intérêt. Les six alunissages ont été effectués sur une période de trois ans, au cours du premier mandat d'un président américain, Richard Nixon. Après 1972, politiquement assailli par le scandale du Watergate et confronté à la défaite au Vietnam et à une crise économique mondiale croissante, enracinée dans le déclin relatif du capitalisme américain, Nixon a déclassé le programme spatial, rejetant les propositions pour une base lunaire permanente ou tout vol ultérieur. Ses successeurs lui ont emboîté le pas.

Cette histoire suggère un autre paradoxe: alors que le programme Apollo a accompli des progrès historiques en utilisant une technologie qui serait considérée comme primitive aujourd'hui, les énormes progrès scientifiques et technologiques des 50 dernières années n'ont entraîné aucune reprise de l'exploration habitée du système solaire, ni même de la Lune.

L'ordinateur de guidage Apollo, qui faisait fonctionner l'engin spatial pendant que les astronautes donnaient des instructions, a été le premier appareil informatique à utiliser des circuits intégrés. Tous les ordinateurs précédents étaient construits avec des transistors, trop encombrants et peu fiables pour être utilisés dans l'espace. L'AGC avait 73 kilo-octets de mémoire, dont seulement 3840 octets de RAM (mémoire vive), moins que le four à micro-ondes actuel.

Apollo a contribué à déclencher la révolution numérique, en particulier par le développement de la fabrication de précision des circuits intégrés, qui a amélioré la fiabilité des puces, passant d'une défaillance sur 10.000 à une défaillance sur 312 millions pour les puces utilisées dans les ordinateurs embarqués et autres systèmes de la NASA.

Les progrès scientifiques et technologiques du dernier demi-siècle ont permis à la NASA de réaliser des exploits extraordinaires dans l'exploration sans pilote, les sondes spatiales robotisées atteignant toutes les planètes et acquérant plus de nouvelles connaissances du système solaire au cours des 40 dernières années que dans toute l'histoire précédente.

Une demi-Terre peut être aperçue tandis que Buzz Aldrin et Neil Armstrong remontent vers le module de commande, piloté par Michael Collins, mettant fin à la toute première exploration humaine de la surface de la Lune. Source: Michael Collins, Apollo 11, NASA

Mais dans l'exploration spatiale habitée, les horizons de la NASA ont été abaissés à une orbite proche de la Terre. Tous les efforts ont été concentrés sur la navette spatiale, utile pour la livraison de satellites de surveillance militaire lourds sur les orbites appropriées et la construction de la Station spatiale internationale. Après les désastres du Challenger de 1986 et du Columbia de 2003, le véhicule réutilisable, basé sur ce qui était alors une technologie extrêmement désuète, a été éliminé progressivement. Aujourd'hui, les astronautes américains sont transportés vers la Station spatiale internationale à bord de fusées russes, tandis qu'une fusée américaine reste sur la planche à dessin.

La reprise actuelle de l'activité spatiale est le produit de l'intensification des tensions géopolitiques. Les États-Unis, la Russie, la Chine, l'Inde, la France, la Grande-Bretagne et même Israël et l'Iran sont tous engagés dans des lancements de missiles et le déploiement accéléré de satellites. Comme la «course à l'espace» des années 1960, elle est alimentée par la concurrence directe de puissances rivales qui considèrent l'espace comme le «terrain élevé» de la prochaine série de guerres mondiales.

L'administration Trump, comme dans tous les autres domaines, l'exprime de la manière la plus grossière, le président annonçant fièrement la création d’une division militaire, la Force spatiale, qui devrait initialement être une unité de la Force aérienne, mais clairement destinée à devenir une institution militaire majeure à part entière. Cette action est en violation directe du consensus international établi en 1958, après Spoutnik, selon lequel l'espace ne doit pas devenir un théâtre d'opérations militaires. Toutes les différentes puissances capitalistes rompent avec cette compréhension, développant, par exemple, des missiles pour abattre les satellites dont dépendent leurs rivaux pour les données de positionnement global et d'autres supports pour les opérations militaires.

Et comme toujours avec Trump, il y a de l'argent à gagner pour les quelques privilégiés. Des douzaines d'entreprises privées offrent leurs services en tant que sous-traitants pour la nouvelle poussée américaine dans l'espace, visant à tirer profit d'un nouveau secteur en pleine croissance de dépenses fédérales.

Même à l'apogée du programme Apollo, il y avait une tension inhérente entre la recherche capitaliste du profit et la sécurité des missions. La blague sinistre qui suit a été attribuée à divers astronautes – lan Shepard, John Glenn ou Gus Grissom: «Ma vie dépend de 150.000 pièces d'équipement, chacune achetée au plus bas soumissionnaire.» Grissom est mort dans l'incendie tragique qui a coûté la vie à trois astronautes en janvier 1967.

Aujourd'hui, la recherche du profit est plus effrontée et pernicieuse. Le Wall Street Journal a rendu compte jeudi dernier de l'atmosphère de la ruée vers l'or inspirée par l'appel de Trump à une mission lunaire d'ici 2024 (avant la fin d'un second mandat). Le Journal cite un défenseur des entreprises spatiales privées, Rick Tumlinson. «“Si le gouvernement veut injecter des milliards de dollars dans le retour sur la lune”, dit M. Tumlinson de SpaceFund, il doit promouvoir les initiatives du secteur privé en cours de route. “Sinon, je le considérerai comme un échec, et l'histoire aussi.”»

Donc, si l'humanité retourne sur la Lune, mais qu'aucune société n'en tire profit, l'effort est un échec. Quelle condamnation du capitalisme, de la bouche d'un de ses propres propagandistes!

Comme toutes les tâches historiquement progressistes, l'avancée de l'humanité dans l'espace dépend de la suppression des barrières érigées par le système du profit: la propriété privée des moyens de production et la division du monde en États-nations rivaux et concurrents. En d'autres termes, cela dépend du développement d'un mouvement indépendant de la classe ouvrière mondiale, basé sur un programme socialiste.

(Article paru en anglais le 20 juillet 2019)