Un prix du cinéma allemand est décerné à Margarethe von Trotta, réalisatrice de Rosa Luxemburg (1986) et Rosenstrasse (2003)

Par Bernd Reinhardt
24 août 2019

La réalisatrice Margarethe von Trotta a reçu un prix honorifique pour l'ensemble de sa carrière lors de la cérémonie de remise des prix du cinéma allemand en mai de cette année. La réalisatrice est surtout connue pour The Lost Honour of Katharina Blum (1975, avec Volker Schlöndorff), Marianne & Julianne (1981), Rosa Luxemburg (1986), The Promise (1994), Rosenstrasse (2003) et Hannah Arendt (2012).

Une grande partie de la couverture médiatique entourant la cérémonie de remise des prix a donné l'impression que la principale contribution de von Trotta au cinéma a été de présenter des personnages féminins forts à l'écran. Mais la réalisatrice ne s'est jamais considérée comme une «cinéaste pour femmes». Les œuvres de Von Trotta n'ont jamais été exclusivement consacrées aux questions féminines, mais ont toujours traité des problèmes et des conflits des femmes dans le contexte de questions sociales plus larges. La réalisatrice a dit qu'elle considérait les dénonciations associées à #MeToo comme «une sorte de chasse aux sorcières inversée: les femmes étaient traquées, maintenant des hommes sont la cible».

Margarethe von Trotta

Margarethe von Trotta est l'une des cinéastes allemandes les plus importantes de l'après-guerre. Née à Berlin en 1942, elle appartient à une génération – née à l'ombre du fascisme et de l'Holocauste – qui a délibérément décidé de s'opposer aux conditions sociales et politiques qui prévalaient dans les années 1960. Elle faisait partie d'une génération qui a également manifesté contre la présence continue d'anciens nazis dans la politique allemande et s'est opposée à la guerre américaine au Vietnam. Comme beaucoup d'autres de sa génération, elle a placé beaucoup de son espoir dans le Parti social-démocrate (SDP).

Von Trotta a passé son enfance et sa jeunesse à Düsseldorf avant de devenir actrice. Dans le téléfilm Brandstifter (1969) de Klaus Lemke, elle incarne une jeune femme, Anka, qui met le feu à un grand magasin dans le cadre d'une manifestation politique. Le rôle a été modelé sur les incendies dans les grands magasins de Francfort en 1968, perpétrés par des individus qui allaient plus tard devenir des terroristes de la Faction Armée Rouge (RAF, mieux connue aux États-Unis sous le nom de Groupe Baader-Meinhof), tels que Gudrun Ensslin et Andreas Baader. Von Trotta a collaboré avec d'autres réalisateurs du mouvement du Nouveau Cinéma allemand, comme Rainer Werner Fassbinder et Volker Schlöndorff, qu'elle épousa en 1971.

Elle a commencé à réaliser ses propres films au milieu des années 70, influencée par les films français de la Nouvelle Vague, entre autres. Un certain nombre de films du cinéaste suédois Ingmar Bergman ont également été importants pour elle, en particulier The Seventh Seal (1957), une oeuvre qui, comme certains des autres films de Bergman, reflétait le doute et le pessimisme concernant les conditions de vie prévalant après la Deuxième Guerre mondiale. Une autre source d'inspiration importante pour son travail est Sawdust and Tinsel de Bergman (1953). Le film sur le directeur vieillissant d'un cirque itinérant et sa jeune maîtresse pose la question: peut-on être plus qu'une simple victime des circonstances? L'année dernière, von Trotta a publié son propre hommage cinématographique à Bergman.

Margarethe von Trotta dans Le soldat américain de Fassbinder (1970)

Comme beaucoup de sa génération, Trotta méprisait l'hypocrisie, l'apitoiement sur soi et la répression du passé exposés par les anciens nazis ou leurs apologistes. Au lieu de cela, elle voulait créer une nouvelle société démocratique par une critique éclairée et souvent radicale.

Elle est attirée par des personnalités dynamiques, résilientes, qui ont le sens de la justice sociale et qui cherchent à comprendre et à changer leur environnement, tant dans la sphère privée que sociale. Plusieurs de ses films explorent de près les relations intimes. Un thème récurrent est le conflit entre sœurs, comme dans ses films Sisters, or The Balance of Happiness (1979), Marianne & Juliane (1981) et le téléfilm Die Schwester («La Sœur») (2010).

Mario Adorf et Angela Winkler dans The Lost Honour of Katharina Blum (1975)

Le premier film dont von Trotta est la coréalisatrice est The Lost Honour of Katharina Blum, d'après une histoire de l'auteur allemand Heinrich Böll, qui a également travaillé au scénario. Le thème du film est l'atmosphère hystérique des années 1970, lorsque les membres de Baader-Meinhof ont été pourchassés par l'État et que de nombreux intellectuels, dont Böll, ont été dénoncés comme des sympathisants «terroristes».

Un soir, Katharina Blum (Angela Winkler), une jeune femme, ramène chez elle un jeune homme, Ludwig (Jürgen Prochnow), qui est surveillé par les autorités. Lorsque la police tente d'arrêter Ludwig le lendemain matin, il a déjà disparu. Katharina est immédiatement accusée d'être sa complice. Entièrement innocente, elle est impuissante face à une campagne médiatique massive de haine et de mensonges. Désespérée, elle tire sur la journaliste de tabloïd qui mène la campagne. Lors des funérailles qui ont suivi, son acte désespéré est cyniquement condamné par le rédacteur en chef du journaliste comme une atteinte à la liberté de la presse. Le film, qui mettait en garde contre une conspiration de la police, de la justice, des grandes entreprises et de la presse, a connu un grand succès en Suisse et à l'étranger. (Certains thèmes similaires apparaissent dans Maman Küsters s’en va au ciel de Fassbinder, également en 1975).

L'effort de Schlöndorff et von Trotta a démontré la fragilité de la démocratie allemande d'après-guerre et la persistance des idées et des pratiques autoritaires. C'était vrai non seulement dans les années 1960, lorsque le leader étudiant Rudi Dutschke a été abattu dans le cadre d'une campagne médiatique anticommuniste frénétique, mais aussi au cours de la décennie dite «sociale-démocrate», qui a vu une série d'attaques contre les droits démocratiques au nom de la lutte au terrorisme.

Le premier film de Von Trotta en tant que réalisatrice unique fut The Second Awakening of Christa Klages (1978). Christa (Tina Engel) est une jeune femme impulsive au grand cœur qui parle trop, qui cherche à se venger socialement et fait un vol de banque pour sauver la garderie de ses enfants de la catastrophe financière. En fuyant la police, elle se rend compte que l'«expropriation» à petite échelle ne peut pas aboutir à un changement fondamental. Être étiqueté comme un criminel qui risque la vie d'innocents ne peut pas servir des objectifs progressistes. «Sois patiente», écrit-elle enfin sur le mur de sa chambre.

Marianne & Juliane

L'un des films les plus significatifs de von Trotta est Marianne & Juliane, qui a remporté le Lion d'or au festival de Venise en 1981. Le film met en scène deux sœurs très différentes, Marianne et Juliane, et est basé sur l'histoire du terroriste Gudrun Ensslin et de sa sœur Christiane, du Baader-Meinhof.

Nées, comme la cinéaste, durant la Deuxième Guerre mondiale, Marianne (Barbara Sukowa) et Juliane (Jutta Lampe) grandissent dans une famille de pasteurs et vivent l'atmosphère bigote et conservatrice des années 1950. Leur père montre un film à ses jeunes paroissiens. C'est le premier documentaire sur l'Holocauste projeté en Allemagne de l'Ouest, Night and Fog (1956, réalisé par Alain Resnais).

Le film frappe les sœurs au plus profond d'elles-mêmes et devient une expérience clé pour elles. Les crimes nazis ne doivent plus jamais se reproduire. Par la suite, elles sont toutes deux alarmées par des images tout aussi horribles de l'invasion du Vietnam par les États-Unis, qui est soutenue par le gouvernement allemand. Sur le plan international, les mouvements fascistes gagnent du terrain, un développement auquel les sœurs décident de s'opposer de toutes leurs forces.

Jutta Lampe et Barbara Sukowa dans Marianne & Juliane (1981)

Juliane choisit consciemment la voie ardue de la politique des petits pas et rejette le radicalisme anarchiste de Marianne. Juliane est la personnalité la plus forte du film. Elle est plus terre à terre que sa sœur qui a plus en commun avec un martyr chrétien. Juliane se rend compte que la lutte pour une société juste demande de la patience pour gagner la majorité de la population.

Marianne, qui était une enfant si gentille, monte aux barricades. Juliane devient journaliste, rejoint le mouvement des femmes et lutte contre l'interdiction de l'avortement. Quand Marianne est arrêtée, sa sœur lui rend visite en prison. Au début, Marianne refuse de lui parler, mais Juliane persiste et les souvenirs de leur enfance les rapprochent. Lors des visites en prison, Marianne accuse sa sœur de lui faire perdre son temps sur des questions insignifiantes. Juliane répond que Marianne idéalise l'action révolutionnaire d'une manière arrogante. Néanmoins, elle reste fidèle à sa sœur et reconnaît l'énergie avec laquelle Marianne s'efforce de résoudre les problèmes qui les ont poussés tous les deux en politique, même si leurs méthodes politiques sont totalement différentes.

Après la mort de Marianne en prison, Juliane démontre avec la ténacité et l'énergie de sa sœur que sa mort ne pouvait pas être un suicide, allant ainsi bien au-delà des horizons étroits du mouvement des femmes de la classe moyenne. La mort des trois prisonniers de la RAF (Andreas Baader, Gudrun Ensslin et Jan-Carl Raspe) à la prison de Stammheim à Stuttgart en octobre 1977 a fait l'objet de vifs débats à l'époque et demeure incertaine jusqu'à ce jour. Il y a certainement des indications que les dirigeants du groupe Baader-Meinhof ont été assassinés dans la prison de Stammheim. Il est également possible que le trio de la RAF se soit suicidé dans une protestation désespérée contre ce qu'ils prétendaient être un État fasciste.

La journaliste Christiane Ensslin, sœur de Gudrun Ensslin, a rencontré von Trotta personnellement en 1977, lors des funérailles de Gudrun et d'autres membres de la RAF.

Alarmés par l'évolution de la société, mais pleins de préjugés politiques à l'encontre des travailleurs dits «embourgeoisés», de nombreux intellectuels ont non seulement sympathisé avec la lutte armée des mouvements de libération nationale, comme l'Organisation de libération de la Palestine au Moyen-Orient, mais aussi exprimé leur sympathie pour les actions menées par la Faction de l'Armée rouge. Von Trotta a temporairement caché une valise appartenant à une personne associée à la RAF et s'est impliqué dans une campagne pour améliorer les conditions de détention des membres de la RAF.

Dans une interview au Tagesspiegel, elle a parlé de cette période: «J'avais peut-être trop envie de suivre une idéologie, au lieu de penser jusqu'au bout. Aujourd'hui, je crois que je me suis laissé emporter, même si je ne rejette pas tout ce en quoi nous croyions à l'époque.»

Comme Fassbinder (avec qui von Trotta a travaillé au début de sa carrière, dans trois de ses films), qui a tourné la série télévisée Eight Hours Don't Make a Day sur les jeunes travailleurs au début des années 1970 (et dans trois des films qu'elle a réalisés au début de sa carrière), von Trotta démontre une sensibilité envers le sort des gens ordinaires. Enfant d'immigrés (sa mère était une ancienne noble femme allemande de la Baltique qui a fui Moscou), von Trotta a appris les difficultés de la vie quand elle était enfant. Elle est restée apatride jusqu'au milieu des années 1960 et n'a obtenu la pleine nationalité allemande qu'après son mariage avec Schlöndorff.

Le film de Trotta, Rosa Luxemburg, est apparu à un moment où un vaste mouvement antiguerre s'opposait activement aux efforts accrus de réarmement militaire de l'Allemagne dans les années 1980. Basé sur des textes réels, le film traite des 20 dernières années de la vie de Rosa Luxemburg, socialiste et révolutionnaire exceptionnelle. Luxembourg a été assassiné avec Karl Liebknecht par des soldats mercenaires en 1919 lors de la contre-révolution sanctionnée par le gouvernement social-démocrate de l'époque.

Le film présente des épisodes politiques et personnels clés de la vie de la révolutionnaire, démontrant son énorme courage et sa détermination politique.

En 1905, la révolution éclate en Russie. Une vague de grèves de masse spontanées se répand dans tout le pays. La direction allemande du SPD, dominée par son aile syndicale conservatrice, réagit de manière défensive. De retour de Russie à Berlin en 1906, Luxembourg (remarquablement joué par Sukowa) salue la révolution. Des figures de proue du SPD affirment que la situation en Allemagne n'est pas mûre pour le type d'actions de masse associées à la révolution russe de 1905. Même le chef vieillissant du parti, August Bebel (Jan Biczycki) déclare: «On ne peut pas comparer la situation russe à celle de l'Allemagne».

Luxembourg reconnaît que la Révolution russe est l'expression d'une nouvelle ère historique qui met fin à une période relativement paisible qui a duré 40 ans. Il ne s'agit pas de manipuler les actions de masse d'en haut, comme le prétend l'une de ses critiques, mais plutôt de «participer consciemment à l'époque historique». Restreindre le travail politique au syndicalisme et aux manœuvres parlementaires, c'est isoler le parti de sa véritable base ouvrière internationale, affirme Luxemburg. Le nouveau développement du capitalisme mondial exige que le SPD embrasse le mouvement de masse en Russie comme le sien.

Peu après, lors du Congrès du Parti de Mannheim en 1906, Luxembourg critique la retenue de Bebel quant à la position du SPD en cas d'attaque militaire allemande contre la Russie. Sa contribution au congrès suggère que rien ne peut être fait. Elle se félicite de la prise de position du Parti socialiste français de l'époque, qui a déclaré en cas de déclenchement d'une guerre: «Plutôt un soulèvement populaire qu'une guerre».

Le discours passionné du Luxembourg lors d'une assemblée ouvrière à Francfort-sur-le-Main en 1913 serait encore d'actualité aujourd'hui: «L'illusion d'une tendance progressive vers la paix s'est dissipée. Ceux qui évoquent 40 ans de paix en Europe oublient les guerres qui se sont déroulées hors d'Europe et dans lesquelles l'Europe a joué un rôle. Les responsables du danger de guerre qui plane sur le monde culturel sont les classes qui ont soutenu la manie du réarmement en mer et sur terre sous prétexte d'assurer la paix. Mais les partis libéraux qui ont renoncé à toute opposition au militarisme partagent également la responsabilité. (...) Les dirigeants pensent qu'ils ont le droit de décider d'une question aussi vitale au-dessus de la tête du peuple tout entier. (...) Quand on nous demande de lever les armes du crime contre nos frères français et autres, nous déclarons: Non, nous refusons!» [1]

L'octroi de crédits de guerre au gouvernement allemand par la faction parlementaire du SPD en août 1914 est un coup dur pour Luxembourg et l'ensemble du mouvement ouvrier socialiste. D'un seul coup, il annule le travail éducatif patiemment accompli par le parti au cours des 40 dernières années. Justifiant la trahison du SPD, le nouveau chef du parti, Hugo Haase, déclare au nom de son groupe parlementaire: «En cette nouvelle période de besoin, nous ne devons pas concéder le patriotisme à la droite».

Karl Liebknecht (Otto Sander) et Luxembourg ont formé une opposition de gauche au sein du SPD, qui adopte peu après le nom de «Spartacus» (Spartakusbund). Dans un second vote, Liebknecht refuse d'accorder d'autres crédits de guerre. En août 1914, il vote en faveur des crédits pour maintenir la discipline de parti.

Barbara Sukowa dans Rosa Luxembourg (1986)

L'expérience barbare de la Première Guerre mondiale mène au déclenchement de la Révolution russe en 1917 et aux troubles politiques en Allemagne en 1918. Le film de Von Trotta met en scène le discours électrisant de Liebknecht dans le Tiergarten de Berlin. «La révolution en Allemagne est arrivée! (...) Nous appelons à la préparation révolutionnaire et à l'utilisation de toute notre énergie pour entreprendre la reconstruction du monde. Soit nous retournons dans le marais du passé, soit nous continuons la lutte jusqu'à ce que l'humanité entière soit libérée de la malédiction de l'esclavage. Vive la révolution mondiale ! Vive Spartacus!» [2]

Liebknecht critique violemment tous ceux qui, au sein du SPD, dénoncent la minorité des opposants socialistes à la guerre comme des traîtres en 1914 et s'opposent maintenant à Spartacus. Le SPD défend ouvertement le «marais du passé». Peu avant la chute de la monarchie, le SPD rejoint le gouvernement impérial en 1918. Quelques semaines plus tard, Liebknecht et Luxembourg sont victimes de la contre-révolution déclenchée par le nouveau gouvernement social-démocrate dirigé par Friedrich Ebert.

La figure de Rosa Luxemburg est restée source de mépris pour l'establishment ouest-allemand à la fin du 20e siècle. Dans les années 1970, un timbre avec le portrait du Luxembourg a déclenché des réactions hystériques. Von Trotta a courageusement défié la propagande anticommuniste contre «Rosa la sanglante» et s'est abstenue de transformer l'ardent révolutionnaire en pacifiste. La réalisatrice précise qu'en janvier 1919, Luxembourg ne s'oppose pas au soulèvement du Spartakusbund parce que les ouvriers ont pris les armes, mais parce que le mouvement est complètement isolé. La révolution socialiste prônée par Luxembourg n'avait rien à voir avec l'aventurisme politique, la bureaucratie stalinienne ou la terreur «révolutionnaire» de la RAF. L'utilisation révolutionnaire de toute notre énergie pour laquelle elle s'est battue n'a été possible qu'avec le soutien de la classe ouvrière, de la majorité de la population.

Le respect de la réalisatrice pour la lutte de Luxembourg contre le militarisme capitaliste imprègne le film. Les discours du film ont été tirés directement de sources originales et les scènes de la vie quotidienne sont basées sur des lettres de Luxemburg. Ces dernières traitent de ses relations personnelles et de son désir insatisfait d'avoir des enfants et la famille. Parfois, la concentration du film sur les traits de caractère «plus doux» du Luxembourg semble un peu exagérée. Les lettres qu'elle a écrites alors qu'elle était en prison donnent un aperçu de l'état mental de Luxembourg dans les dures conditions de sa détention et il serait erroné de tirer des conclusions plus générales sur son caractère et son développement en se basant simplement sur cette phase de sa vie.

À son crédit, le film de von Trotta, en fin de compte, ne le fait pas. La grande sensibilité de Luxemburg à son environnement immédiat et sa compassion pour les faibles et les sans défense sont les forces motrices de sa lutte intransigeante pour le socialisme. Profondément secouée par le fait que la Deuxième Internationale n'a pas empêché la guerre mondiale, elle envisage brièvement le suicide. Mais alors «qui d'autre fera notre travail», demande-t-elle à Clara Zetkin (Doris Schade) dans le film. En même temps, elle écrivit son fameux «pamphlet Junius» en prison. «La crise de la social-démocratie», son titre actuel, est apparue en 1916, un an avant un deuxième «éclair», la propre analyse de Lénine de l'époque impérialiste.

La réponse au Rosa Luxemburg de von Trotta en 1986 était en grande partie due à sa pertinence politique et à sa menace. La société allemande avait commencé à changer après l'effondrement du mouvement étudiant de 1968; une nouvelle couche de jeunes gens socialement critiques commençait à faire sentir leur présence. L'année 1969 est marquée par une série de grèves ouvrières. Le gouvernement de l'époque a adopté des lois d'urgence en réponse, et le SPD a réagi avec une hostilité croissante à cette évolution de la gauche. En 1972, le gouvernement dirigé par le chef du SPD Willy Brandt a adopté un décret radical interdisant aux gens de la gauche de travailler dans le secteur public.

Sous prétexte de combattre les sympathisants de la RAF, le successeur de Brandt comme chancelier du SPD, Helmut Schmidt, a donné de nouveaux pouvoirs à la police. Pour la première fois, la technologie a été utilisée pour la surveillance de masse. Comme nous l'avons vu plus haut, des artistes et des écrivains comme Heinrich Böll ont été vilipendés dans la presse comme les mentors intellectuels de la «terreur rouge». Lorsque des manifestations de masse ont eu lieu contre le déploiement de missiles nucléaires américains à moyenne portée en Allemagne de l'Ouest, Schmidt et la Confédération des syndicats allemands (DGB) ont manifesté derrière l'armée allemande (Bundeswehr).

Le principal hebdomadaire allemand de l'époque, Der Spiegel, s'en prend au film de von Trotta parce qu'il souligne les liens entre les soldats contre-révolutionnaires qui ont assassiné Luxembourg et Liebknecht, et le SPD. Margarethe von Trotta et Christiane Ensslin, qui ont publié conjointement un livre sur le film, ont imprimé une partie d'une interview du capitaine Waldemar Pabst (également dans Der Spiegel!), qui a ordonné les exécutions en janvier 1919. Dans l'interview, la Pabst a clairement indiqué que les meurtres de Liebknecht et de Luxemburg n'auraient pas eu lieu sans le feu vert du gouvernement du SPD. Le SPD continue jusqu'à aujourd'hui à défendre l'assassinat de Liebknecht et de Luxembourg.

Margarethe von Trotta est restée associée au SPD pendant des années, mais cela ne l'a pas empêchée de critiquer à la fois le rôle des anciens nazis, leur accession à des fonctions politiques dans la société allemande d'après-guerre et l'incursion politique du SPD à droite dans les années 1970. Dans un documentaire télévisé projeté l'année dernière, elle dénonçait la tradition de droite de la «démocratie» allemande. Le recours à la violence à des fins politiques, qui caractérisait la politique allemande, a-t-elle dit, s'adressait principalement aux critiques de gauche et a commencé avec l'assassinat de Luxembourg et de Liebknecht.

Dans les films de von Trotta, l'appareil d'État allemand n'apparaît jamais dans son rôle privilégié d'«État paternel» et bienveillant, mais toujours comme une dangereuse base de pouvoir, prête et disposée à collaborer avec les dictatures de droite pour assurer le maintien de l'ordre public. Au début de son film The Promise (1994), qui raconte l'histoire d'un couple séparé pendant 40 ans pendant la guerre froide, on fait remarquer que le fil barbelé utilisé pour la construction du mur de Berlin a été fourni par des entreprises occidentales.

Le film Rosa Luxemburg prouve qu'une véritable démocratie n'est possible que grâce à des gens comme Rosa. Elle doit être basée sur le mouvement de masse de la population ouvrière politiquement éclairée par un mouvement socialiste international. Accusée par un procureur d'être une ennemie publique, Luxemburg se défend dans une scène en déclarant que seul le peuple, et non le gouvernement, peut décider de la question de la guerre ou de la paix: «Pas de guerre contre notre volonté.»

Katja Riemann et Jurgen Vogel dans Rosenstrasse (2003)

Von Trotta rend également hommage à la forte détermination des gens ordinaires dans son film Rosenstrasse (2003), qui traite de femmes courageuses qui luttent pour obtenir la libération de leurs maris qui avaient été arrêtés par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale.

Rosa Luxemburg est sans aucun doute le film le plus important de von Trotta. La vie et les écrits de Luxembourg confirment que l'humanité n'est pas prédestinée à rester piégée dans le temps ou à son stade actuel de développement social. C'est une question que von Trotta suit depuis son premier film. Le savoir et la science sont les conditions préalables au progrès. Von Trotta reste fascinée par des personnalités éclairées et courageuses. Ses films, quelles que soient leurs limites, sont toujours des engagements sérieux avec l'histoire et le processus social.

1] Discours de Rosa Luxemburg à Francfort, 1913, dans Rosa Luxemburg-Das Buch zum Film von Margarethe von Trotta und Christiane Ensslin, Greno Verlagsgesellschaft mbH, 1986, 59

2] Discours de Karl Liebknecht à Tiergarten, Berlin, hiver 1918, ibid. 93

(Article paru en anglais le 19 août 2019)