La suspension du Parlement par Johnson: la classe dirigeante britannique déclare la guerre aux droits démocratiques

Par Chris Marsden
31 août 2019

La décision du Premier ministre Boris Johnson d'une prorogation (suspension) du Parlement est une attaque historique contre les droits démocratiques et une tentative d'imposer une politique de Brexit qui aura des conséquences dévastatrices sur les emplois, le niveau de vie et les droits démocratiques de la classe ouvrière.

Confronté aux plans d'une majorité de députés visant à empêcher au moins un Brexit sans accord, une sortie de l'Union européenne (UE) sans arrangement commercial et douanier, Johnson a décidé de suspendre la séance du Parlement du 9 septembre pour une période de cinq semaines de sorte que tout accord avec Bruxelles ou l’absence d’un accord qu’il pourrait conclure avec Bruxelles devienne un fait accompli le 31 octobre.

Les mesures prises par Johnson pour mettre au rebut les normes constitutionnelles britanniques font partie d'un assaut mondial contre les droits démocratiques. Partout dans le monde, les élites dirigeantes, face à une crise sociale, politique et économique insoluble, se tournent vers des formes de régimes de plus en plus autocratiques et dictatoriaux. La prorogation par Johnson de la «Mère de tous les parlements» est à l’instar du gouvernement d'urgence de Trump, sans parler du renforcement des pouvoirs policiers et du réarmement militaire de l'Allemagne, de la France et du reste de l'Europe.

Partout en Europe, les gouvernements réagissent à la crise croissante du capitalisme mondial en renforçant l'austérité, en attisant le nationalisme et la xénophobie anti-immigrés, en recourant à des formes de régime autoritaires et en cultivant la droite fasciste.

Johnson agit au nom de cette partie de la classe dirigeante britannique qui voit dans le fait de quitter l'UE un moyen de mener à son terme la «révolution de Thatcher». Son objectif est de consolider le Royaume-Uni en tant que paradis fiscal déréglementé sans aucune restriction de l'exploitation de la classe ouvrière et à veiller au démantèlement du peu de ce qui reste de l’Etat-providence, ou à sa privatisation. Le fondement de sa perspective est une alliance politique et militaire avec le gouvernement de Trump aux états-unis, destinée à appuyer les ambitions de l’impérialisme britannique sur la scène mondiale.

President Donald Trump and Britain’s Prime Minister Boris Johnson (left) speak to the media before a working breakfast meeting at the Hotel du Palais on the sidelines of the G7 summit in Biarritz, France (Credit: Erin Schaff, New York Times, Pool)

Cette prorogation du Parlement par Johnson révèle la politique anti-démocratique et nationaliste des factions de la classe dirigeante britannique qui ont fait pression pour le Brexit. De nombreux travailleurs qui ont voté pour le Brexit l’ont fait pour manifester leur hostilité envers l’élite dirigeante parlementaire, qui a présidé la transformation de vastes zones des grandes agglomérations britanniques en friche industrielle. Mais ce sentiment a été exploité par les conservateurs pro-Brexit et Nigel Farage, alors chef du Parti de l'indépendance du Royaume-Uni et désormais du parti du Brexit, qui ont affirmé que la «libération» du carcan de Bruxelles et des mesures anti-immigrés mettraient des fonds à la disposition du Service de santé national (NHS) et fourniraient «des emplois britanniques pour les travailleurs britanniques». C’était le plus gros mensonge de tous. Le Brexit signifiera plus d’austérité, le retour à la répression étatique et l’empoisonnement de la société par la xénophobie et le nationalisme.

La prorogation du Parlement par Johnson montre qu'il n’hésitera devant rien pour supprimer l'opposition politique et sociale provoquée par l'austérité brutale tributaire de la «compétitivité mondiale» qui sera en vigueur post-Brexit au Royaume-Uni. L'«Opération Yellowhammer» (plan de sécurité policière) met en garde contre «des émeutes », des «tensions communautaires» et des grèves. Pour faire face à ce risque, 10.000 policiers anti-émeute seront mobilisés, renforcés par 30.000 soldats de l'armée régulière et 20.000 réservistes.

La reconnaissance de la grave menace qui pèse sur les droits démocratiques et le niveau de vie a galvanisé l’opposition politique à Johnson parmi des millions de travailleurs et de jeunes.

Mais la tâche politique décisive que devront accomplir ceux qui s'engagent dans la lutte contre Johnson est une orientation vers la classe ouvrière internationale, dans une lutte indépendante de toutes les factions de la classe dirigeante. Bien que la faction de la bourgeoisie britannique en faveur de rester (Remain) dans l’UE se drape d’invocations sur le caractère sacré du Parlement, elle n'en est pas moins hostile à la classe ouvrière et aux droits démocratiques que Johnson lui-même.

Elle est composée de conservateurs pro-UE qui, jusqu'en 2016, étaient les alliés les plus proches des partisans du Brexit, de libéraux-démocrates anciens partenaires des conservateurs dans une coalition jusqu'en 2015 et des larbins blairistes des grandes entreprises au sein du Parti travailliste. Leur seule raison pour vouloir promouvoir l’UE, réside dans le fait que la vision dominante des entreprises et de la finance est que l’adhésion et l’accès au marché unique constituent le meilleur moyen pour la Grande-Bretagne de poursuivre une guerre commerciale, tout en proposant d’être le principal allié de Washington sur le continent. S'ils l’emportent contre Johnson, l'offensive contre la classe ouvrière se poursuivrait sans relâche - comme cela a été démontré en Grèce, au Portugal et en Espagne où l'austérité était imposée par le diktat de l'UE.

Personne ne devrait se faire d'illusions sur le fait que l'aile Remain de la classe dirigeante britannique, même avec Corbyn à sa tête, protégerait les droits démocratiques des travailleurs. Dans toute l'Europe, les tendances pro-UE de la classe dirigeante ont mené des attaques virulentes contre la démocratie, allant de la promotion des néo-fascistes par la grande coalition allemande aux plus hauts niveaux de l'État jusqu'à la répression par Emmanuel Macron contre les manifestations pacifiques et ses louanges pour le dictateur collaborationniste nazi Philippe Pétain.

Le rôle politique joué par le chef travailliste, Jeremy Corbyn, est le plus insidieux. Il a été élu sur la base de promesses de vaincre l'austérité et le militarisme, de mettre fin à la domination de la droite blairiste sur le parti travailliste et de combattre les conservateurs. Pendant quatre ans, il a subi toutes les attaques des blairistes et des médias de droite en essayant de convaincre ses détracteurs qu’un gouvernement sous sa direction mériterait leur confiance pour protéger les intérêts du capital. Maintenant, il propose de diriger un «gouvernement de transition» afin de rassembler tous les partis de l'opposition et retarder le Brexit du 31 octobre. En d'autres termes, il se propose en tant que pantin pour diriger un gouvernement d’unité nationale sans mandat électoral en alliance avec les forces de droite.

Les banquiers de la City de Londres le comprennent très bien. C’est la raison pour laquelle le Financial Times a en effet approuvé les appels à un gouvernement Corbyn, expliquant ainsi que: «Ceux qui s’opposent au Brexit sans accord [avec l’UE] doivent alors mettre de côté leurs divergences et adopter une motion de censure à l’égard du gouvernement. Que cela soit une option désagréable pour les conservateurs les plus ardents partisans de l’UE, et de même pour les libéraux-démocrates est compréhensible, car évincer M. Johnson à temps pour influer sur le processus du Brexit pourrait également nécessiter la création d'un gouvernement d'intérim sous la direction de Jeremy Corbyn, du parti travailliste, une issue qu’ils craignent à juste titre. Cependant, la priorité absolue doit être de préserver la démocratie britannique.»

Le but de la fraction Remain de la classe dirigeante est de sauvegarder non pas la démocratie, mais les intérêts de la City de Londres. La dernière fois que l’élite dirigeante britannique a eu recours à un gouvernement d’union nationale, c’est en 1931, lorsque le dirigeant travailliste, Ramsay MacDonald, a rejoint les conservateurs pour combattre, soi-disant, les conséquences du krach de Wall Street. La classe ouvrière a payé le prix du chômage de masse, l’émergence de l’Union britannique des fascistes d’Oswald Mosley comme un écho des régimes fascistes allemand et italien et la chute de l’humanité, huit ans plus tard à peine, dans les horreurs de la guerre mondiale.

Dans ses écrits de 1929, Léon Trotsky scrutait un continent européen dans lequel la démocratie cédait déjà la place à la dictature pays par pays:

«Les institutions démocratiques ont démontré qu’elles ne peuvent résister à la pression des contradictions actuelles, qu’elles soient internationales ou nationales, plus souvent une combinaison des deux. Que ce soit bon ou mauvais, c’est un fait.»

Si l'on faisait «une analogie entre la démocratie et l'électrotechnique», écrivait-il, on pouvait «définir la démocratie comme un système d'interrupteurs de sûreté et de circuits ayant pour objectif la protection contre les tensions excessives de la lutte nationale ou sociale. Aucune période de l'histoire humaine n'a été, même de loin, aussi surchargée d'antagonismes comme la nôtre. La surtension des lignes se produit de plus en plus fréquemment à divers endroits du réseau électrique européen. Sous l'impact de contradictions de classes et de contradictions internationales trop chargées les interrupteurs de sécurité de la démocratie brûlent ou explosent. C'est ce que représente le court-circuit de la dictature.»

Cette description de la situation mondiale reste valable aujourd'hui. La crise du Brexit n'est qu'une manifestation de la façon dont l'intensification des conflits inter-impérialistes sur le contrôle de marchés et de ressources essentiels provoque une guerre commerciale et un conflit militaire, accompagnés d'une croissance sans précédent des inégalités sociales qui a amené les antagonismes de classe au point de rupture.

En même temps, les travailleurs sont entrés en lutte partout dans le monde: de la Chine et l'Inde en passant par les manifestations des Gilets jaunes en France, la lutte pour les droits démocratiques à Hong Kong et à Porto Rico, la grève des travailleurs des pièces automobiles au Mexique, et le mouvement de grève des travailleurs de l'automobile aux États-Unis. C’est vers cette force sociale, la classe ouvrière internationale, que les travailleurs britanniques peuvent se tourner pour défendre leurs droits sociaux et démocratiques.

Le seul moyen d'avancer pour les travailleurs britanniques consiste à rejeter toutes les alliances avec des sections de la classe dirigeante favorables ou non au Brexit. Au lieu de cela, ils doivent lutter pour le développement d'un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière britannique, européenne et internationale pour le socialisme, exprimé à travers la revendication des États socialistes unis d'Europe.

(Article paru en anglais le 30 août 2019)