Le Canada se rendra aux urnes dans un contexte de crise géopolitique et de résistance croissante de la classe ouvrière

Par Roger Jordan
2 septembre 2019

À moins de deux mois de l'élection fédérale du 21 octobre, il est déjà évident que la campagne officielle n'abordera pas sérieusement les questions pressantes auxquelles la classe ouvrière est confrontée.

Alors que les libéraux de Justin Trudeau cherchent à s'accrocher au pouvoir face au défi posé par les conservateurs de droite d'Andrew Scheer, tous les partis de l'establishment canadien, y compris le NPD social-démocrate, se tournent davantage vers la droite.

Élu en 2015 sur les promesses de «solutions harmonieuses» et de changements «progressistes», les quatre années de Trudeau comme premier ministre ont été caractérisées par le prolongement du programme militariste, pro-entreprises et anti-travailleurs mené par les conservateurs de Stephen Harper pendant près d'une décennie, de 2006 à 2015.

Le gouvernement libéral de Trudeau s'est employé à équiper les forces armées canadiennes de nouvelles flottes de navires et d'avions de guerre et a l'intention d'augmenter les dépenses militaires de 70% pour atteindre plus de 32,6 milliards de dollars d'ici 2026. Il a intégré davantage le Canada dans les principales offensives militaires et stratégiques de l'impérialisme américain à travers le monde: contre la Russie et la Chine, et dans le Moyen-Orient riche en pétrole. Il fournit également une couverture pseudo-démocratique pour l'opération de «changement de régime» de l'administration Trump au Venezuela.

Les libéraux ont maintenu les services publics à un minimum, notamment en imposant des réductions de dizaines de milliards de dollars dans les transferts qu'Ottawa fera aux provinces pour financer les soins de santé entre 2017 et 2027. Ils ont maintenu des impôts peu élevés pour les grandes entreprises et les riches, ont appuyé la chasse aux sorcières anti-immigrante de Trump, et, tout comme Harper l'a fait en 2011, ont criminalisé la grève des travailleurs des postes de l'automne dernier.

Comme son père, Pierre Trudeau, qui, lors des élections fédérales de 1974, avait dénoncé la menace des conservateurs d'imposer un gel des salaires de 90 jours, puis, à son retour au pouvoir, avait imposé trois ans de contrôle des salaires contre les travailleurs, Trudeau prévoit utiliser la tactique bien rodée des libéraux de dénoncer les prescriptions politiques de droite des conservateurs durant la campagne électorale, seulement pour les reconditionner et les mettre en oeuvre une fois que les votes seront comptés.

Cependant, ce stratagème devient de plus en plus difficile à concrétiser. Il y a un mécontentement populaire croissant à l'égard de l'ensemble de l'establishment politique et une reconnaissance généralisée parmi les travailleurs que les politiques «progressistes» de Trudeau sont une imposture, puisqu’elles consistent en des prétentions creuses de préoccupation au sujet des inégalités sociales et de l'emploi précaire, et la promotion de formes manifestes de politique identitaire qui expriment les préoccupations et les aspirations professionnelles des diverses sections de la classe moyenne supérieure.

Une étude publiée la semaine dernière par l'Université Simon Fraser a révélé que près de 70% des répondants croient que les politiciens se fichent de ce que pensent les gens ordinaires, et près de 50% disent que le Canada n'est pas gouverné comme une démocratie. Entre-temps, un sondage du Forum Research, dont les résultats ont été publiés dans le Toronto Star de mardi, a révélé que 58% des quelque 2000 personnes sondées avaient une vision «positive» du socialisme. Plus encore qu'en 2015, la tentative des libéraux, principal parti gouvernemental de l'élite capitaliste depuis le début du siècle dernier, de se faire passer pour une alternative «progressiste» aux conservateurs dépend de leurs «alliés» syndicaux. Unifor, le plus grand syndicat industriel du pays, et la Fédération canadienne des enseignants ont pratiquement transformé leurs congrès respectifs cet été en rassemblements préélectoraux libéraux, où Trudeau été placé au centre du congrès pour prononcer des discours clés. Dans l'ensemble, les appareils syndicaux investissent des millions de dollars dans une campagne «n’importe qui sauf les conservateurs».

Le message fondamental de ces organisations nationalistes de droite, qui ont réprimé la lutte des classes pendant des décennies, est que pour empêcher le retour au pouvoir des conservateurs, il faut appuyer un gouvernement libéral d'austérité, de militarisme et de guerre.

Guerre et assaut sur les droits démocratiques: la bourgeoisie canadienne vire à droite

Les libéraux, quant à eux, ont mené une campagne alarmante contre la prétendue menace d'«ingérence étrangère» dans les élections fédérales. Cela a notamment inclus la mise en œuvre de mesures de censure en collaboration avec les géants des médias sociaux Facebook et Twitter, et l'adoption précipitée du projet de loi C-59, qui, au nom d’une réforme de la loi «antiterroriste» draconienne de 2015 du gouvernement Harper, le projet de loi C-51, donne encore plus de pouvoirs à l'appareil national de sécurité du pays.

Le gouvernement libéral et les médias corporatifs ont passé la dernière année à diaboliser la Chine en l'accusant de s'en prendre aux intérêts canadiens. En réalité, Ottawa a provoqué le conflit en alignant le Canada sur la campagne croissante de pression économique et militaire de l'administration Trump sur Beijing.

Trudeau a signé la demande de Trump de renégocier l'ALENA pour en faire un bloc de guerre commerciale plus explicitement dirigé par les États-Unis, comprenant des dispositions visant spécifiquement la Chine. Puis, à la demande de Washington, il a essentiellement ordonné l'enlèvement de la directrice financière de Huawei, Meng Wanzhou, sur de fausses accusations. Les libéraux, s'appuyant sur l'accord secret de coopération militaire entre le Canada et les États-Unis dans le Pacifique de 2013, ont déployé des navires de guerre dans les mers de Chine méridionale et orientale, et ils ont appuyé la répudiation par Washington du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), qui vise à ouvrir la voie au déploiement de telles armes contre la Chine.

Scheer se présente comme un disciple de la droite dure d’Harper, et lui et ses conservateurs comme des exécuteurs plus impitoyables des intérêts de la classe dirigeante canadienne au pays et à l'étranger. Il a cyniquement et hypocritement attaqué les libéraux pour «corruption» dans l'affaire SNC-Lavalin, affirmant qu'ils ont fait passer les intérêts des entreprises québécoises avant ceux des entreprises de l'Ontario et, surtout, du secteur énergétique de l'Ouest canadien. Sa campagne combine des demandes de droite de réduction d'impôts et d'austérité dans les dépenses publiques à une démagogie cynique sur la défense des gens ordinaires, résumée dans le slogan électoral tout à fait malhonnête des conservateurs, «Plus. Pour vous. Dès maintenant.»

Dans un important discours de politique étrangère prononcé en mai, Scheer a promis qu'un gouvernement conservateur alignerait encore plus étroitement le Canada sur Washington, notamment en suivant Trump en déplaçant l'ambassade d'Israël du Canada à Jérusalem et en se joignant au bouclier antimissile balistique américain (MBD). Le développement du MBD, nonobstant son nom, vise à rendre «gagnable» une guerre nucléaire menée par les États-Unis contre la Chine, la Russie ou tout autre rival géostratégique. Scheer s'est également engagé à adopter une position plus dure à l'égard de la Chine, notamment en bannissant immédiatement Huawei du réseau 5-G du Canada et en investissant davantage dans l'armée.

Le fait que ce programme réactionnaire jouisse d'un soutien croissant au sein de l'élite politique et corporative reflète le tournant de la bourgeoisie canadienne encore plus vers la droite. Elle a déjà propulsé des gouvernements dirigés par des populistes de droite au pouvoir dans trois des quatre principales provinces du pays au cours des quatorze derniers mois: Doug Ford en Ontario, François Legault au Québec et Jason Kenney en Alberta.

Le virage de la politique bourgeoise vers la droite est un processus international, illustré par la montée de Trump aux États-Unis, Salvini en Italie, Le Pen en France, et Boris Johnson en Grande-Bretagne. Dans des conditions d'aggravation de la crise capitaliste mondiale, de croissance de la guerre commerciale et, surtout, de résurgence de la résistance de la classe ouvrière, les élites dirigeantes de chaque pays se préparent à utiliser les moyens les plus réactionnaires pour défendre leurs intérêts.

Le Nouveau Parti démocratique (NPD), le parti social-démocrate en crise du Canada, s'inscrit dans ce virage à droite. Il a réagi à l'appui croissant de la classe dirigeante à un gouvernement conservateur dirigé par Scheer en signalant qu'il soutiendrait les libéraux de la grande entreprise dans un gouvernement minoritaire.

Cela est conséquent au bilan réactionnaire du NPD. Les sociaux-démocrates ont appuyé la participation du Canada à une série de guerres menées par les États-Unis, de la Yougoslavie à l'Afghanistan et à la Libye, et appuient le réarmement. Chaque fois que le NPD a été au pouvoir au niveau provincial, il est entré en conflit direct avec la classe ouvrière, imposant l'austérité et utilisant des lois antigrèves.

Au cours des derniers mois, le chef du NPD fédéral, Jagmeet Singh, a imité les démocrates soi-disant «progressistes» aux États-Unis en demandant un «nouveau pacte vert» et un régime national d'assurance-médicaments. Mais, de façon révélatrice, Singh a évité comme la peste d'utiliser le mot «socialisme».

Le NPD étant incapable de se distinguer des libéraux, ses résultats dans les sondages ont fortement diminué, ce qui laisse croire qu'il élira encore moins de députés qu'en 2015, quand le parti, alors dirigé par Thomas Mulcair, ancien membre du cabinet libéral québécois, menait une campagne copiée sur Harper, mais en «version allégée», promettant des budgets équilibrés et des dépenses militaires accrues. Voyant ce qui semble être inévitable, plus du tiers des députés néo-démocrates ne se présentent même pas pour une réélection.

Les autres partis

Les trois plus petits partis pourraient s'avérer importants, puisque les sondages suggèrent actuellement un parlement sans majorité.

Les Verts, qui détiennent actuellement deux sièges, ont vu leur appui augmenter, certains sondages les plaçant au coude à coude avec le NPD. Les Verts ont obtenu un soutien en raison de la désaffection de la population pour les libéraux et les néo-démocrates et de l'inquiétude croissante face à l'impact désastreux du changement climatique. Mais c'est un parti capitaliste de droite, qui défend la «responsabilité financière» et qui a voté pour le projet de loi C-59 des libéraux. Plus tôt cette année, la chef du parti, Elizabeth May, a publiquement exhorté Trudeau à essayer de conserver le pouvoir si les conservateurs remportent le plus grand nombre de sièges, mais ne parviennent pas à obtenir une majorité parlementaire. Plus récemment, elle a laissé entendre que dans certaines circonstances, elle pourrait soutenir Scheer en tant que premier ministre.

Le Parti populaire du Canada, fondé l'an dernier par l'ancien ministre conservateur Maxime Bernier, mène une campagne d'extrême droite. Bernier, qui n'a perdu la course à la direction conservatrice en 2017 contre Scheer qu’au 13e tour de scrutin, réclame une réduction spectaculaire des niveaux d'immigration, la suppression de la politique canadienne du multiculturalisme, l'élimination des subventions des entreprises et la privatisation du bureau de poste. Il a cultivé des liens avec des groupes de la droite «alternative» et, dans une lettre protestant son exclusion des deux débats télévisés prévus, il a établi une comparaison entre son parti et les «partis populistes de droite» au niveau international, admettant tacitement que le PPC partage l'orientation d'extrême droite de l'Alternative néo-fasciste en Allemagne, le rassemblement national de Marine Le Pen en France et le Lega en Italie.

Le Bloc québécois, le parti frère fédéral du Parti Québécois séparatiste, allie le chauvinisme québécois à la xénophobie anti-immigrante. Il entend placer la «défense» du projet de loi 21 chauviniste québécois au centre de sa campagne électorale. Cette législation interdit le port du hijab ou d'autres symboles religieux à de nombreux employés de l'État, y compris les enseignants, et interdit aux femmes musulmanes qui portent le niqab ou la burqa de se couvrir le visage pour accéder aux services publics essentiels. Dans les gouvernements minoritaires, le BQ a traditionnellement préféré travailler avec les conservateurs. Toutefois, en 2008, il a appuyé la tentative des libéraux et des néo-démocrates de former un gouvernement de coalition déterminé à imposer l’austérité, à réduire massivement les impôts des sociétés et à faire la guerre en Afghanistan jusqu'en 2011.

Malgré le caractère soigneusement chorégraphié de la campagne officielle, il y a des signes croissants qu'une recrudescence de la lutte de classe pourrait s'imposer et perturber son cours. Près de 200.000 enseignants de l'Ontario sont en conflit avec le gouvernement conservateur de Doug Ford, qui s'est juré de réduire leurs salaires réels et d'imposer des augmentations draconiennes des effectifs dans les classes. Les enseignants de la Colombie-Britannique sont également sur le point de déclencher une grève, tandis que des dizaines de milliers de travailleurs des secteurs de l'automobile et des pièces d'automobile suivent de près le conflit contractuel entre les trois grands constructeurs automobiles de Detroit et leurs 150.000 travailleurs américains.

Les syndicats, qu'il s'agisse des syndicats d'enseignants de l'Ontario et de la Colombie-Britannique ou d'Unifor dans le secteur de l'automobile, sont déterminés à bloquer à tout prix l'opposition de la classe ouvrière. Ils se concentrent sur la réélection de Trudeau afin de défendre ce que le premier ministre lui-même a appelé le «partenariat spécial» entre les libéraux et les syndicats.

Face à ce complot corporatiste, les travailleurs doivent rejeter toute tentative visant à les pousser à appuyer un autre gouvernement de droite, quelle que soit sa composition, au nom de l'exclusion des conservateurs. Ils doivent se tourner vers la construction de leur propre parti politique indépendant, le Parti de l’égalité socialiste, pour faire avancer la lutte pour un gouvernement ouvrier et un programme socialiste.

(Article paru en anglais le 31 août 2019)