Alexei Navalny, avec le soutien des pablistes russes, se tourne vers un soutien au PCRF stalinien

Par Clara Weiss
10 septembre 2019

Bien que pratiquement occulté par les médias occidentaux engagés dans une campagne d'un an pour soutenir le politicien d'opposition «libéral» de droite, Alexei Navalny, l'élection avant hier du conseil municipal de Moscou a été accompagnée d'un changement remarquable d'orientation de Navalny vers un soutien au Parti communiste de la Fédération de Russie (PCRF) stalinien.

Les élections ont été précédées par deux mois de manifestations dans la capitale russe, demandant que les candidats de l’opposition libérale soient autorisés à y participer. Les manifestations à Moscou ont été dominées par des couches de la classe moyenne et des forces nationalistes de droite orientées vers une alliance avec l'impérialisme américain.

Les autorités russes ont délibérément organisé une répression massive qui a transformé certaines parties de la ville en un quasi zone de guerre. Leur objectif n'était pas simplement de réprimer les partisans de Navalny, mais surtout d'intimider les millions de travailleurs et de jeunes qui bouillonnent de colère face à la pauvreté de masse et aux politiques réactionnaires du gouvernement Poutine.

Peu de temps après que les manifestations aient atteint leur apogée avec près de 60.000 personnes présentes le 10 août, Navalny a demandé instamment qu'elles se terminent. Au lieu de manifester, tout le monde devrait maintenant se concentrer pour «voter intelligemment» lors des élections, a déclaré Navalny sur son blog. «Notre tâche minimale», a-t-il écrit, «est maintenant que [le parti au pouvoir], Russie unie, reçoive moins de mandats qu'aujourd'hui [38]. Notre tâche maximale consiste à priver le RU de sa majorité.»

Sur les 45 candidats recommandés par l'équipe de Navalny, pas moins de 35 venaient du PCRF stalinien. Les autres se présentent aux couleurs du parti libéral Yabloko aligné sur les États-Unis, et la Russie juste, plus un indépendant. Plusieurs personnalités de «l'opposition libérale» soutenue par les États-Unis, dont Garry Kasparov et l'ex-oligarque Mikhail Khodorkovsky, ont critiqué la stratégie de «vote intelligent» de Navalny.

Justifiant son appel à voter pour les candidats du PCRF, Navalny a écrit: «Ce sont [les candidats PCRF] différentes personnes qui cherchent une place dans l'opposition au sein du système. Où qu’il existe l’occasion pour se faire élire, ils se servent de nous et nous pareil. Si nous faisons élire beaucoup de leur camp alors ils deviendront plus hardis et commenceront à mieux défendre nos intérêts. Si nous ne faisons élire que quelques-uns, ils resteront tranquilles et nous recevrons peu d'aide de leur part. Voter sur la base de convictions idéologiques (c'est-à-dire pour ceux dont les points de vue se rapprochent des nôtres) n'a plus de sens maintenant.»

L’orientation de Navalny en faveur d’un appui au PCRF lors de cette élection repose sur une logique politique bien précise. Comme l'a expliqué le WSWS, Navalny, que la presse occidentale a présentée comme une alternative «démocratique» à Poutine pendant des années, parle au nom de sections de l'oligarchie russe et de la classe moyenne supérieure qui cherchent à remplacer le régime de Poutine par un autre directement aligné sur l’impérialisme américain. Cependant, quelles que soient leurs différends en matière de politique étrangère et de répartition de la richesse et du pouvoir au sommet, ils partagent une hostilité et une peur commune envers la classe ouvrière.

Dans des conditions du développement de la lutte de classe sur le plan international, ils sont avant tout résolus à empêcher une offensive des travailleurs russes et sa jonction avec la lutte de la classe ouvrière internationale. C’est ce qui anime Navalny à former une alliance avec les forces politiques qui ont la plus grande expérience dans la répression et de la désorientation politique de la classe ouvrière: les staliniens et les pablistes.

Le PCRF est une organisation ultra-stalinienne et pro-capitaliste. Il a été fondé par des fonctionnaires de l'ancien Parti communiste de l'Union soviétique (PCUS), qui a dissout l'Union soviétique après avoir trahi la classe ouvrière et la révolution d'octobre pendant des décennies sur la base du programme du «socialisme dans un seul pays». Le PCRF loue encore de nos jours Staline et défend ses crimes les plus horribles, notamment le meurtre de masse de révolutionnaires et de quelque 30.000 trotskistes dans les années 1930.

Au cours des années 1990, le PCRF soutenait une faction nationaliste de l'oligarchie montante qui s'opposait à Eltsine, craignant que lui et les oligarques qui l’entouraient ne provoquent une explosion sociale avec leur «thérapie de choc» et qu'ils ne réservent le plus gros morceau du gâteau pour eux-mêmes dans ce qui était une orgie de pillage sans précédent dans l'histoire. Au cours des deux dernières décennies, son rôle principal dans la politique russe a été celui d’un parti «loyal» de l’opposition à Poutine, tâchant de détourner le mécontentement social dans des voies nationalistes.

Bien que le PCRF ne soit pas d’accord avec Navalny sur l’orientation de la politique étrangère russe en raison d’une majorité du PCRF opposée au genre d’alliance étroite avec l’impérialisme américain que préconise Navalny, les deux défendent de manière agressive le nationalisme russe et ont une histoire commune de promotion de sentiments anti-migrants et de collaboration avec des organisations d’extrême droite.

La première alliance ouverte entre le PCRF et Navalny a eu lieu l’année dernière à propos de la réforme des retraites. Dans des conditions où près de 90 pour cent de la population s'opposaient au recul de l'âge de la retraite, le PCRF, ainsi que le parti libéral-démocrate de Russie fascisant (PLDR) et le Parti communiste unifié stalinien (OKP) se sont alignés sur Navalny et de larges pans de la pseudo-gauche dans la soi-disant alliance «Narod Protiv» (le peuple contre) pour détourner cette opposition de masse sur des voies nationalistes et l'empêcher de se transformer en un mouvement de la classe ouvrière contre le régime de Poutine et le capitalisme.

La stratégie de «vote intelligent» de Navalny montre que cette alliance faisait partie d’une réponse consciente de la part d’éléments de l’oligarchie et de la classe moyenne supérieure à ce qu’ils perçoivent comme une menace croissante d’agitation de la classe ouvrière dirigée contre le régime capitaliste et Poutine. A cette fin, Navalny et les staliniens reçoivent un soutien crucial des pablistes qui apportent à cette alliance réactionnaire un vernis «de gauche».

Les pablistes émergèrent comme une tendance révisionniste dans la IVe Internationale trotskyste dans la période d'après-guerre. Ils rompirent avec le mouvement trotskyste sur la base du rejet du programme de la révolution socialiste internationale et de la lutte pour la construction de sections de la Quatrième Internationale pour la mener à bien. Dans l'ex-Union soviétique, ils préconisèrent une orientation de la classe ouvrière vers des factions soi-disant «réformistes» de la bureaucratie stalinienne. Cette orientation aboutit dans les années 1980 à leur soutien total à la restauration du capitalisme.

Le groupe russe actuel, affilié au Secrétariat international pabliste, le Mouvement socialiste russe (MSR), soutient Navalny depuis des années et a maintes fois formé des alliances avec les tendances staliniennes et l'extrême droite. Soulignant clairement sa détermination à former des alliances avec les tendances de droite, le MSR a insisté dans une déclaration du 14 août sur «la nécessité d'une large coalition politique, l'inclusion des régions, l’importance des revendications sociales».

Le 26 août, Krill Medvedev, l'un des dirigeants du MSR, a tacitement soutenu la stratégie de «vote intelligent» de Navalny dans un article qui concluait en affirmant avec force que ceux qui «méprisent leur peuple et le considèrent comme une masse stupide et malléable […] ne devraient pas siéger au conseil municipal de Moscou.» Cette déclaration ne pouvait être comprise que comme un appel à aller voter pour tout autre candidat que ceux de Russie unie - c'est-à-dire la ligne principale de Navalny.

Boris Kagarlitsky et son site Internet Rabkor.Ru, qui faisaient déjà partie de l'alliance «Narod Protiv» contre les coupes dans les retraites, ont adopté une position similaire. En tant que l'un des politiciens bourgeois les plus expérimentés de Russie, le rôle de Kagarlitsky revêt une importance particulière. Au cours des quatre dernières décennies, il est régulièrement intervenu chaque fois que le contrôle de la bureaucratie stalinienne ou de la nouvelle classe dirigeante russe sur la classe ouvrière était menacé. Lorsque la bureaucratie stalinienne amorça le programme de restauration complète du capitalisme avec le programme de «perestroïka» en 1985, Kagarlitsky a noué des relations étroites avec les pablistes et a ensuite promu l'élection de Boris Eltsine et sa «thérapie de choc» qui allait plonger des millions de personnes dans la pauvreté.

Alors que l'oligarchie russe traverse une crise profonde, Kagarlitsky est à nouveau appelé à la rescousse. Pour la première fois depuis 1997, alors qu'il se présentait sans succès comme candidat du Bloc de Nikolai Goncharov, alors aligné sur le président Boris Eltsine, Kagarlitsky s’est présenté comme candidat à la mairie de Moscou. Outre la promotion de sa candidature, Rabkor a publié le 1er septembre une liste de candidats recommandés, expliquant que «notre principale recommandation est d’aller aux urnes le 8 septembre».

Sur 30 des 45 cas, Rabkor.Ru a approuvé ouvertement ou implicitement les mêmes candidats que Navalny. La plupart d'entre eux se présentaient sur la liste du PCRF stalinien. Dans un cas où ses recommandations ne recoupaient pas avec celles de l'équipe de Navalny, Rabkor a recommandé aux lecteurs de ne pas voter pour le candidat stalinien, mais plutôt pour Andrei Petrov, du PLDR fasciste, décrit comme une personnalité «vivante inattendue». Ni dans cette recommandation ni dans aucune autre recommandation, ce site Web n’a fait référence à la politique du candidat ou de son parti.

Rabkor a également approuvé la candidature de Daria Mitina, cofondatrice et dirigeante du Parti communiste unifié (OKP) stalinien. Mitina, comme le WSWS l'a révélé, est une stalinienne qui entretient des liens étroits avec le Kremlin et les séparatistes de l'Est de l'Ukraine soutenus par la Russie – auxquels elle a rendu visite à plusieurs reprises au cours de sa campagne électorale - ainsi qu'avec les forces d'extrême droite.

La raison d’être de ces tendances est de s’opposer à l’émergence d’un mouvement socialiste de la classe ouvrière et doit servir d’avertissement quant aux préparatifs avancés de l’oligarchie et ses laquais pour une éruption de luttes sociales.

Les travailleurs, les jeunes et les intellectuels engagés dans la lutte pour les droits sociaux et démocratiques doivent se tourner vers la construction d'une section du Comité international de la IVe Internationale en Russie. La condition préalable politique la plus importante pour cette lutte est une assimilation des leçons de la lutte du mouvement trotskyste contre la trahison nationaliste de la révolution d'octobre par le stalinisme et contre le révisionnisme pabliste.

(Article paru en anglais le 9 septembre 2019)