Macron lance un Grenelle réactionnaire sur les «féminicides»

Par Frank Dubois
11 septembre 2019

Confronté à la profonde impopularité de sa politique d’austérité et de répression militaro-policière, le gouvernement Macron a lancé à Paris le 3 septembre un projet majeur de sa rentrée politique, le «Grenelle contre les violences conjugales». Celui-ci doit siéger près de trois mois, jusqu’au 25 novembre. La ministre de l‘Égalité hommes-femmes, Marlène Schiappa avait annoncé le projet en juillet, lors d’une manifestation contre les «féminicides», un néologisme censé définir le meurtre de femmes par leurs conjoints ou ex-conjoints.

Le même jour, Macron signalait l’importance qu’il accorde à cette initiative en écrivant sur son compte Facebook que «la République» n’avait «pas su protéger ces femmes». La Maire de Paris Anne Hidalgo (PS) s’est jointe à l’initiative lors d’une manifestation devant l’Hôtel de ville disant que «la violence à l’égard des femmes n’est pas un fait domestique, c’est un fait politique».

Les meurtres de femmes par leur conjoint ou ex-conjoint sont un élément tragique de la vie sociale. Ils font 141 victimes par an en moyenne en France, selon un article de la journaliste Titou Lecoq dans Slate. Toutefois, la campagne du gouvernement Macron là-dessus n’est qu’une tentative de se donner un vernis faussement progressiste, fondée sur la réactionnaire théorie du genre, alors qu’il intensifie la misère sociale qui produit ces crimes par sa politique d’austérité draconienne.

A l’ouverture du «Grenelle» le 3 septembre, le premier ministre Édouard Philippe a expliqué ces meurtres par un sexisme généralisé parmi les hommes qui nourrirait un climat d’impunité totale. Il a dénoncé «un processus d’emprise sexiste tellement ancré dans nos mentalités et dans nos pratiques que certains hommes se sont habitués à l’impunité», battant la coulpe de la gent masculine: «Depuis des siècles, ces femmes sont ensevelies sous notre indifférence, notre déni, notre incurie, notre machisme séculaire, notre incapacité à regarder cette horreur en face».

Ceci est une falsification drastique des processus sociaux catastrophiques qui, dans les cas d’une très petite minorité des couples les plus fragiles, poussent la vie ou la rupture d’un couple à aboutir dans d’atroces violences. Quelles sont les réalités révélées par ces meurtres?

Dans l’Essonne, Mélissa, une jeune femme de 19 ans, est morte sous les coups de son compagnon de 32 ans après l’avoir quitté. Fou de rage, celui-ci a roué son corps de coups de poing et de bâton avant de l’étrangler puis de piétiner son visage. L’auteur du crime, qui avait une histoire de violences envers des compagnes successives, de relations brisées et de drogue, a déclaré lors de son procès: «En cellule je ne peux pas faire de mal. La limite entre moi et un animal n'est pas grande. Le pardon ça se mérite. Pour l'instant, je ne le mérite pas». Il ne fut pas condamné à la perpétuité en raison d’une enfance «pour le moins difficile».

Près de Toulouse, Serge Dader, un agriculteur de 51 ans a poignardé et égorgé sa compagne Brigitte Labeda, qu’il a frappée 26 fois, au thorax, à l’abdomen, et aux membres supérieurs et inférieurs. Il a ensuite tué la mère de Brigitte en la frappant au visage.

Dader, qui avait arrêté ses études jeune, sans brevet ni certificat d’études, avait laissé son exploitation de plus en plus à l’abandon et souffrait d’une dépression après la mort de ses parents. Il ne prenait pas ses médicaments. Il reprochait à sa compagne, qui s’était occupée de son père malade, d’être responsable de sa mort. Dader expliqua à son procès qu’il avait voulu que sa compagne, qui avait quitté sa famille quelques années auparavant pour s’installer avec Dader avant de le quitter à son tour, revienne à lui.

Des crimes aussi horribles, souvent commis par des personnes elles-mêmes opprimées sous l’emprise de la rage et du désespoir, ne sont pas le simple fait de l’emprise de stéréotypes sexistes sur la mentalité d’une personne. De pareils meurtres sont invariablement l’aboutissement désastreux d’un enchevêtrement complexe de causes psychiques et sociales liées aux problèmes et aux faillites de toute la société capitaliste.

La présentation de ces meurtres comme étant ancrée dans une mentalité machiste collective des hommes invente un antagonisme violent et inné entre les hommes et les femmes qui n’existe pas. Il n’y a pas de culture ancrée parmi les hommes de tuer les femmes avec lesquelles ils ont une relation. D’ailleurs, ces meurtres n’ont pas bénéficié d’impunité mais ont été poursuivis. C’est la politique de genre qui présente hommes et femmes comme des individus irrémédiablement hostiles, aux intérêts foncièrement incompatibles.

Ce Grenelle est d’abord une opération politique, visant à désamorcer la colère grandissante provoquée par les violences policières contre l’opposition à sa politique d’austérité et à intensifier les attaques contre les droits démocratiques, en se posant faussement en protecteur des femmes.

Les mesures du Grenelle sur les violences conjugales ont un tour clairement répressif et anti-démocratique. Des «chambres d’urgences» seront installées dans les tribunaux, ainsi que des locaux pour porter plainte dans les hôpitaux. Surtout, il y aura la généralisation de la surveillance électronique pour les conjoints suspectés d’être «violents», avant même la commission de violences et avant toute condamnation ou même ouverture d’une information judiciaire.

Ceci nécessitera une nouvelle loi, car une telle mesure peut pour l’heure être refusée par un auteur présumé de violences, qui bénéficie donc toujours de la présomption d’innocence. C’est une entrave à la liberté d’aller et venir, qui peut donc se voir attaquée sur des motifs constitutionnels. Le gouvernement compte donc créer un «délit de refus», «à l’image du délit de refus de se soumettre à des prélèvements biologiques» selon le ministère de la Justice.

Le terme même de «féminicide» provoque une levée de boucliers parmi de nombreux juristes, car il tente de justifier de profondes entorses aux droits démocratiques en inventant une nouvelle désignation pour un acte qui est déjà défini comme étant criminel.

Anne-Sophie Wallach, secrétaire nationale du Syndicat de la magistrature a dit: «Le terme est davantage utilisé depuis le début de l’année et on sent qu’il y a un enjeu politique fort en ce moment et encore plus au mois de septembre avec le Grenelle des violences conjugales. Il recouvre une qualification juridique qui existe déjà et c’est la raison pour laquelle il ne nous paraît pas nécessaire ni utile a priori... d’en faire une catégorie juridique, ou en tout cas une infraction à part».

L’argument selon lequel le gouvernement serait poussé à de pareilles mesures par un souci dévorant de protéger les femmes est un mensonge absurde. Dans les manifestations en grande majorité pacifiques des Gilets jaunes, les femmes furent en masse matraquées, gazées, mutilées, insultées par les forces de l’ordre tout comme les hommes. Le gouvernement a ensuite décoré les forces de l’ordre, y compris le chef de l’escouade dont le tir d’une grenade lacrymogène a tué une femme octogénaire, Zineb Redouane, à Marseille.

A travers ce Grenelle, le gouvernement tente de trouver sur une base réactionnaire de la théorie du genre un appui dans des couches de la petite bourgeoisie aisée pour intensifier ses attaques contre les travailleurs. Ainsi, interpellée lors de la manifestation à Paris par des militantes Femen qui réclamaient un milliard plutôt que 500 millions d’euros de subventions pour lutter contre les «féminicides», Anne Hidalgo leur a lancé: «Vous êtes les bienvenues, c’est ensemble que l’on aura ce milliard!»

Un gouffre de classe sépare ces femmes qui se disputent des parts de la manne financière versée par l’État des travailleurs, femmes ou hommes, et d’autres couches sociales opprimées parmi lesquelles se trouvent la plupart des victimes des meurtres dénoncés par le gouvernement.

Dans la mesure où le gouvernement détruit systématiquement les conditions de vie de la population, il crée des pressions économiques et sociales intenses. Pour les gens les plus fragilisés, socialement et émotionnellement, quel sera l’impact du saccage des retraites, de l’aide au logement, des réductions de l’allocation chômage ou de la fermeture des hôpitaux? Il n’est pas difficile de prédire que cela intensifiera les sentiments de désespoir qui poussent à commettre l’irréparable.