Dans leur lutte contre GM, Ford et Chrysler, les travailleurs de l'automobile ont besoin d’une stratégie mondiale

Par Jerry White
12 septembre 2019

Les accords salariaux de l’automobile aux États-Unis, d’une durée de quatre ans, expireront le 14 septembre pour les 158 000 travailleurs de General Motors (GM), Ford et Fiat Chrysler.

Ces travailleurs sont déterminés à lutter contre la baisse des salaires réels, la prolifération des emplois précaires à bas salaire, et l’attaque de leurs emplois et prestations sociales. Début septembre, ils ont voté à 96 pour cent pour lancer ce qui serait la première grande grève nationale de l'automobile depuis 1976.

Les travailleurs font face, au moment où expirent ces accords, à une situation extraordinaire. Le syndicat United Auto Workers (UAW), l'organisation censée les représenter, a été démasquée comme outil corrompu de la grande entreprise. Ses principaux dirigeants, dont le président, risquent d’être inculpés pour crimes.

Alors que les travailleurs américains se préparent à cette bataille, 10 000 travailleurs de GM entament en Corée du Sud la première grève à grande échelle de ce pays depuis 22 ans. Cette grève de trois jours touche les usines de montage de GM de Incheon, à l'ouest de Séoul, et Changwon, à 250 km au sud-est de la capitale, ainsi que le centre technique de GM. Elle fait suite à des menaces répétées de GM d’arrêter ses activités du à des coûts de main-d'œuvre trop élevés.

Les travailleurs de l'automobile en grève en Corée (AP Photo - Ahn Young-joon)

Dans son plan mondial de restructuration, GM a fermé son usine de montage de Gunsan en mai 2018, supprimant 2 000 emplois dans la production et des milliers d’autres dans les industries connexes. Avec l’aide de la section coréenne de GM du Syndicat coréen de la métallurgie (KMWU), GM a fait pression sur les travailleurs restants pour qu'ils acceptent un gel des salaires et des primes et une augmentation des quotas de production afin d'accroître sa rentabilité.

Dans les négociations en cours, GM exige une prolongation du gel des salaires. Lors d'une visite en Corée du Sud le mois dernier, le vice-président des opérations internationales de GM a déclaré que la société était « extrêmement déçue » de cette grève. Elle transférerait la production dans ses usines d'autres pays pour compenser les manques. GM allait aussi revoir l’attribution des futurs modèles à ses usines coréennes, a-t-il menacé.

En Amérique, des travailleurs de GM au complexe de fabrication géant de Silao, au Mexique, ont annoncé lundi que la direction locale accélérait la production et persécutait les travailleurs militants qui y résistaient. Selon eux, cette augmentation des cadences fait partie de la stratégie internationale de GM pour accroître la production des camionnettes, très rentables, avant une éventuelle grève aux États-Unis.

Ces travailleurs mexicains sont persécutés parce qu'ils ne veulent pas être des briseurs de grève pour GM. « Nous espérons soutenir les Américains et obtenir de l'aide de là-bas » a déclaré Israel Cervantes, l'un des travailleurs licenciés, dans un commentaire au World Socialist Web Site. Un de ses collègues ajoute qu'une lutte commune avec des travailleurs américains « serait une excellente stratégie ».

Ces luttes des travailleurs de l'automobile se déroulent dans un contexte de conflits sociaux importants et en hausse et de luttes de classes dans le monde entier, des manifestations de masse à Porto Rico et Hong Kong à la grève cette semaine de 4000 pilotes de British Airways.

Les travailleurs commencent à reconnaître qu'il n'est pas possible de lutter sur une base nationale étriquée contre des sociétés transnationales. Au début de l’année, 70 000 travailleurs fabriquant des pièces et de l’électronique automobiles dans les usines maquiladoras à Matamoros, au Mexique, se sont révoltés contre les syndicats à la botte des entreprises, ont monté des comités de grève et lancé des grèves sauvages. Appelant à la solidarité des travailleurs américains, ils se sont dirigés vers Brownsville, au Texas, de l’autre coté de la frontière, en scandant: «Gringos, réveillez-vous! ».

L’aspiration objective des travailleurs à unifier et coordonner leurs luttes par-delà les frontières nationales est le plus puissant antidote au nationalisme malsain et à la xénophobie prônée par les gouvernements capitalistes, que ce soit l'administration Trump aux États-Unis ou ses homologues d'extrême droite en Europe, le gouvernement Modi en Inde ou le Congrès national africain en Afrique du Sud.

La colère des travailleurs entre en ébullition. Mais la lutte à venir doit être guidée par une stratégie internationale et socialiste consciente.

Il n’y a aucun doute que les constructeurs automobiles et les riches investisseurs ont, eux, une stratégie mondiale. Ils décident de mettre la production là où les syndicats leur fournissent la main-d’œuvre la moins chère et leur organisation mondiale sert à neutraliser l’impact d’une grève dans un seul pays. GM, Ford, VW et Nissan sont tous engagés dans une restructuration féroce de leurs activités. Ils ferment des usines et suppriment des dizaines de milliers d’emplois pour se positionner dans une compétition brutale pour dominer des marchés rétrécis et les nouvelles technologies comme les voitures électriques ou autonomes.

L'expansion des constructeurs automobiles en Chine, en Inde et sur d'autres «marchés émergents» s’enraye déjà du à la multiplication des conflits commerciaux et à une récession mondiale qui commence. Des centaines de milliers de travailleurs de l'automobile ont déjà perdu leur emploi en Chine et en Inde.

GM a affiché des bénéfices de 11,8 milliards de dollars en 2018 et procuré plus de 25 milliards de dollars aux actionnaires sous forme de rachats d'actions et de dividendes ces six dernières années. Mais ce n'est pas assez. Lundi, l’agence de notation Moody's a abaissé l’indice de solvabilité de Ford à la catégorie « junk » [pourri]. Cela signifie que Wall Street souhaite voir les constructeurs automobiles continuer à sabrer les coûts de main-d'œuvre, notamment par l’augmentation du nombre d’intérimaires et la suppression des prestations de santé. Forbes arécemment qualifié celles-ci de « dernier vestige du quasi-socialisme ayant dominé l’industrie automobile américaine pendant 100 ans ».

Les travailleurs de l’automobile du monde entier sont liés par un processus de production mondial. Il n’existe pas de véhicule «de fabrication américaine», pas plus que de modèle mexicain ou chinois. La Ford Mustang est une voiture emblématique construite à Flat Rock, dans le Michigan, avec des pièces de transmission originaires de Chine, de France, du Royaume-Uni et du Mexique. Entre 8 et 9 millions de travailleurs sont liés à travers une chaîne mondiale d'approvisionnement et de production, extrêmement complexe, répartie sur au moins 62 pays.

L'intégration internationale du travail de millions de travailleurs dans le monde entier donne à ceux-ci un avantage considérable, s'ils savent comment s’en servir.

Pour entreprendre ce combat, les travailleurs de l’automobile aux États-Unis et dans le monde doivent se libérer du carcan des syndicats pro-patronat nationalistes en créant de nouvelles organisations de lutte, des comités d'usine de la base, contrôlés démocratiquement par eux-mêmes.

La corruption massive de l'UAW n'est pas juste le résultat des actes de l’un ou l’autre de ses dirigeants. C'est la manifestation la plus grotesque de la transformation des syndicats en instruments du patronat. Les syndicats, fonctionnant sur une perspective nationaliste et pro-capitaliste, ont réagi à la mondialisation de la production en aidant les entreprises à abaisser les conditions de vie de la classe ouvrière.

L'UAW a colporté pendant des décennies le mensonge que les travailleurs étrangers «volent les emplois américains» tout en s'entendant avec les entreprises pour réduire les coûts de main-d'œuvre et faire des travailleurs américains une main-d'œuvre bon marché et corvéable à merci. En échange, les entreprises ont remis aux responsables de l'UAW des millions de dollars en pots-de-vin pour qu’ils signent et imposent des accords favorables aux entreprises.

Dans tous les pays, les travailleurs de l'automobile sont confrontés au sabotage de syndicats qui œuvrent sur une perspective nationale dépassée et défendent le système capitaliste de profit. Loin d’unir les travailleurs qui combattent les sociétés transnationales dans divers pays, l'UAW, Unifor au Canada, l’IG Metall en Allemagne, le KMWU et les autres, font tout leur possible pour les isoler, nation par nation.

Ce n'est qu'en se libérant des agents rémunérés du patronat que les travailleurs américains de l'automobile peuvent tisser des liens solides avec leurs collègues du Canada, du Mexique, de Corée et du monde entier et combattre les sociétés transnationales. Dans cette lutte, le Comité international de la Quatrième Internationale fera tout ce qui est en son pouvoir pour les aider à coordonner leurs luttes et à les armer de la perspective politique et de la direction révolutionnaire dont ils ont besoin pour abolir une fois pour toutes l’exploitation capitaliste.

(Article paru en anglais le 11 septembre 2019)