Le rapport de MacKinnon en Alberta prépare l’austérité et la répression.

Par Roger Jordan
27 septembre 2019

Le groupe d'experts sur les finances de l'Alberta nommé par le gouvernement du Parti conservateur uni (UCP), récemment élu, a publié un rapport final de 77 pages qui préconise des mesures d'austérité radicales et le recours à la répression étatique pour les imposer à la classe ouvrière dont l’opposition est anticipée.

Sous la houlette de l'ancienne ministre des Finances de la Saskatchewan, Janice MacKinnon, le comité propose de réduire de 20% par habitant les dépenses provinciales à long terme, ce qui passe par des réductions budgétaires draconiennes, des licenciements et des réductions de salaire dans le secteur public, des privatisations et l'élimination programmes gouvernementaux entiers.

Le comité MacKinnon a conclu que, pour respecter le vœu de l'UCP d'équilibrer le budget de l'Alberta d'ici 2022-2023, le budget de fonctionnement du gouvernement devrait être réduit de 600 millions de dollars canadiens au cours des quatre prochaines années. Lorsque l'inflation et la croissance de la population sont prises en compte, cela signifie une réduction en termes réels de plus de 10%.

Le premier ministre Jason Kenney a commandé le rapport «indépendant» dans le but avoué de fournir une couverture politique aux projets de son gouvernement visant à réduire les dépenses sociales et à porter atteinte aux droits des travailleurs. La perspective imminente d’une récession mondiale, conjuguée à l’incapacité de l’élite dirigeante canadienne de construire des oléoducs jusqu’aux eaux côtières en raison de l’opposition populaire généralisée, a alimenté les demandes des grandes pétrolières, des banques et d’autres secteurs de la grande industrie en faveur du démantèlement des services publics, d’une réduction additionnelle des impôts et du gonflement des coffres des sociétés et de leurs riches investisseurs.

Kenney et son gouvernement UCP ont déjà commencé à mettre en œuvre ce programme. Plus tôt cet été, le gouvernement a annoncé qu'il abaisserait le taux d'imposition des sociétés de 12 à 8% au cours de son premier mandat.

De plus, dans une province réputée depuis longtemps pour avoir les taux d'imposition les plus bas pour les grandes entreprises les plus riches, les riches et les très riches, le premier ministre a stipulé que le panel MacKinnon ne pouvait pas recommander des augmentations d'impôts dans le cadre d'une stratégie d'élimination du déficit.

Les 26 recommandations du rapport MacKinnon ne négligent aucun aspect des dépenses sociales du gouvernement. Les soins de santé, l'éducation, la prestation de services publics, les salaires des travailleurs et le financement des autorités locales sont tous ciblés par des réductions dévastatrices.

Pour aller de l’avant, le rapport commandé par l'UCP brosse le tableau d'une crise budgétaire menaçante. Il commence par déclarer sans ambages que «des choix difficiles et des actions audacieuses» sont nécessaires et que «tout retard ne fera qu'aggraver le problème».

Le rapport MacKinnon, sachant pertinemment que l'austérité sauvage qu'il préconise déclenchera des scandales et une opposition de masse, décrit diverses mesures antidémocratiques que le gouvernement pourrait adopter pour les faire respecter. Il s’agit notamment de légiférer un gel des salaires dans le secteur public et d’appliquer des lois de retour au travail pour criminaliser les grèves dans le secteur public.

Enfin, afin d'éviter une contestation judiciaire de la constitutionnalité de la législation qui porte atteinte aux droits de négociation collective des travailleurs et aux moyens de pression au travail, le panel MacKinnon a proposé à Kenney d'invoquer la «clause dérogatoire». Cette disposition constitutionnelle réactionnaire permet aux gouvernements fédéral et provinciaux de fouler aux pieds les droits «garantis» par la Charte canadienne des droits et libertés, tels que la liberté d'expression, la liberté de réunion et la négociation collective.

Il n’est pas exagéré d’appeler le rapport de MacKinnon un projet de loi dictatorial visant à garantir les marges bénéficiaires et les dividendes de l’élite fortunée des entreprises.

Le gouvernement conservateur de l'Alberta s'est efforcé de contenir son enthousiasme devant les recommandations du comité. Le ministre des Finances, Travis Toews, a réagi à la publication du rapport en déclarant dans un discours à la Chambre de commerce qu'il l'utilisait comme base du premier budget de l'UCP. Kenney a tout fait pour retarder le dépôt du budget après les élections fédérales du 21 octobre, craignant que les mesures d'austérité brutales annoncées puissent nuire aux perspectives électorales de ses alliés du Parti conservateur fédéral.

Les mesures que Kenney et Toews envisagent d'appliquer sont similaires à celles que le gouvernement populiste de droite de Doug Ford en Ontario a déjà commencé à mettre en œuvre. Depuis son arrivée au pouvoir en juin 2018, Ford a imposé des réductions radicales dans les domaines de la santé et de l'éducation, notamment une augmentation draconienne du nombre d'élèves par classe au secondaire et la destruction du programme d'aide aux étudiants de niveau postsecondaire de la province, a sabré l'aide sociale et juridique et s’en est pris aux normes de travail. Son gouvernement progressiste-conservateur a interdit la grève de deux groupes de travailleurs et s'est engagé à criminaliser les grèves de 250.000 enseignants et employés de soutien à l'éducation qui travaillent sans contrat depuis le 31 août.

L’évolution de la situation en Ontario rappelle que les mesures prises par Kenney dans la guerre des classes ne sont pas exceptionnelles. Partout au Canada et dans le monde, la bourgeoisie recourt à des méthodes autoritaires pour régner, anéantissant les services publics, reversant des milliards aux grandes entreprises par le biais d’allégements fiscaux et de subventions, imposant des baisses de salaire et augmentant le financement de la police et de l’armée. Qu'il s'agisse de la répression impitoyable des manifestants contre les Gilets jaunes par le président français Macron, de la suspension du Parlement par le premier ministre britannique Boris Johnson ou de la mise en place de forces fascistes par Trump contre ses ennemis politiques, la classe dirigeante évolue rapidement vers la droite.

L'unanimité au sein de la classe dirigeante sur la nécessité de mettre en œuvre l'austérité est mise en évidence par le passé politique de MacKinnon. Elle a fait ses armes politiques dans les années 90 en tant que ministre des Finances du gouvernement néo-démocrate de la Saskatchewan, Roy Romanow, qui avait imposé des fermetures d'hôpitaux et des coupes budgétaires dévastatrices pour équilibrer le budget. En 2014, MacKinnon a dirigé un groupe consultatif sur la politique économique du premier ministre conservateur Stephen Harper.

La longue liste de propositions réactionnaires du rapport MacKinnon se lit comme une liste de souhaits des factions les plus à droite de l'élite corporative. Elles incluent:

· Légiférer sur l'indemnisation des travailleurs du secteur public, c'est-à-dire l'imposition de gels et de réductions de salaires et d'avantages sociaux, par décret gouvernemental.

· Recourir à la «prestation de services alternative», c'est-à-dire à des fournisseurs privés, pour proposer des soins de jour et d'autres services de soins de santé.

· Fermer plusieurs universités et collèges jugés «non viables» dans l'avenir.

· Réduire de près du tiers le financement provincial alloué à l'éducation de la maternelle à la 12e année, le faisant passer de 25% à 17% des dépenses totales du gouvernement.

· Relever le plafond des frais de scolarité pour les étudiants et encourager les «modèles de financement alternatifs», à savoir les dons d'entreprises, pour les universités afin de réduire les subventions gouvernementales.

· Mettre à jour des politiques sur les principaux achats pour garantir le meilleur rapport qualité-prix, c'est-à-dire des partenariats public-privé. Cette tâche sera supervisée par un «conseil de l'approvisionnement» composé de représentants des entreprises et du gouvernement.

· Obliger les municipalités à assumer une plus grande part des investissements majeurs afin que les fonds provinciaux puissent être réduits.

· Imposer une règle selon laquelle les politiques fiscales de l'Alberta devraient être revues tous les quatre ans par une entreprise privée, telle que la société de comptabilité KPMG.

Comme on pouvait s'y attendre, les syndicats et le NPD se sont dits outrés par le rapport MacKinnon. Bien qu’ils décrient les propositions de réductions sans précédent, ils sont tout à fait opposés à la mobilisation du pouvoir social de la classe ouvrière et de faire de la lutte contre l'UCP de Kenney le fer de lance d'une contre-offensive de la classe ouvrière pancanadienne contre l'austérité capitaliste et l'assaut sur les droits sociaux et démocratiques des travailleurs.

Ce sont le NPD et ses alliés syndicaux qui ont ouvert la voie à l’arrivée de Kenney et de son UCP au pouvoir. Élu au pouvoir en 2015, après plus de quatre décennies de gouvernement progressiste-conservateur, le NPD a rapidement mis de côté ses promesses de réforme limitées et a appliqué les préceptes politiques des grandes pétrolières et de l'élite corporative. En effet, lorsque les Albertains se sont rendus aux urnes en avril 2019, même des commentateurs de droite comparaient la chef du NPD Rachel Notley au fondateur de la dynastie des progressistes-conservateurs, Peter Lougheed.

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[15 juillet 2019]

(Article paru en anglais le 25 septembre 2019)