La répression militaire au Chili: le retour de Pinochet

Par Andrea Lobo
24 octobre 2019

Quarante-six ans après le coup d'État fasciste d'Augusto Pinochet, soutenu par la CIA, l'oligarchie chilienne revient à des formes dictatoriales de gouvernement pour réprimer les protestations croissantes de centaines de milliers de travailleurs et de jeunes.

Les manifestations sont dues à l'intense colère suscitée par des décennies de contre-révolution sociale, notamment la privatisation des pensions et des services publics, les salaires de misère et une réglementation du travail draconienne. Le gouvernement de Sebastián Piñera a réagi en invoquant vite la Constitution de 1980 datant de Pinochet. Il a utilisé un appareil d'État policier resté pour l’essentiel indemne et contrôlé par des responsables fascistes.

Une répression policière au Chili a fait au moins 11 morts lors de manifestations de masse. (AP Photo/Luis Hidalgo)

Samedi dernier, Piñera a imposé l'état d'urgence, suspendu les droits démocratiques, déployé l'armée et imposé un couvre-feu nocturne à Santiago et dans d'autres grandes villes.

Des chars et des détachements militaires armés de fusils d'assaut ont chargé des manifestants sur les principales places et ponts, accompagnés des ‘Carabineros’, de canons à eau et d'hélicoptères. Des vidéos sur les réseaux sociaux ont montré des soldats, même en civil, tirant à balles réelles en plein jour et dans la nuit, prenant des photos de manifestants et les raflant dans leur quartier.

Mardi, le Palais présidentiel de la Moneda a confirmé la mort de 15 civils. Il affirme avoir arrêté plus de 2 600 manifestants depuis vendredi, date à laquelle les manifestations déclenchées par la hausse des tarifs du métro de Santiago se sont étendues à l'ensemble du pays, intégrant des revendications plus larges contre les inégalités sociales.

Selon l'Institut national des droits de l'homme, au moins 88 personnes ont été blessées par balle, tandis que l'armée a abattu au moins deux manifestants, à La Serena dimanche et à Curicó lundi. Se référant au deuxième cas, le sous-secrétaire de l'Intérieur, Rodrigo Ubilla, a averti mardi qu’« une personne dont on ne peut rapporter la mort est celle de la nuit dernière sur la Route 5 Sud. Quand le ministère public défend d'informer de quelque chose, c'est une interdiction."

La classe ouvrière chilienne a clairement montré qu'elle s'opposerait farouchement à un retour à la dictature. Après avoir appelé à une grève générale pour mettre fin au déploiement militaire et à l'état d'urgence, les dockers ont fermé les principaux ports et les mineurs de cuivre de la mine Escondida, la plus grande du pays, se sont mis en grève lundi.

La situation qui se développe au Chili fait partie de la montée de la combativité dans la classe ouvrière à l'international. En Amérique latine, des grèves et des manifestations de masse contre l'austérité ont eu lieu en Équateur et au Honduras. Une vague continue de grèves mobilise les travailleurs de l'automobile, les mineurs et les enseignants aux États-Unis, le centre du capitalisme mondial ; en France il y a une grève sauvage de milliers de cheminots et au Royaume-Uni un vote écrasant de 110.000 travailleurs postaux a autorisé la grève.

Des soldats patrouillent avec des blindés alors que l'état d'urgence était toujours en vigueur dimanche 20 octobre à Santiago. Les protestations se sont propagées même après que le président Sebastian Pinera a annulé la hausse des tarifs du métro ayant provoqué des manifestations massives et violentes. (AP Photo/Luis Hidalgo)

Incapable d'empêcher des secteurs croissants de la classe ouvrière d'intervenir dans les manifestations et les grèves, la principale confédération syndicale du Chili, la Centrale unitaire des travailleurs (CUT), contrôlée par le Parti communiste (PC) stalinien, a été obligé de déclencher une grève générale mercredi « tant que nous ne serons pas parvenus à négocier les réponses du gouvernement et à sortir rapidement de la crise actuelle des institutions démocratiques ».

Le président du Sénat, Jaime Quintana, s'exprimant au nom de la soi-disant opposition au sein de la classe dirigeante, a déclaré mardi: « Catégoriquement, en tant qu'opposition, nous ne cherchons pas à déstabiliser le gouvernement Piñera, qui doit d'urgence permettre qu’on le soutienne et annoncer un agenda social à bénéfices immédiats ». Quintana dirige le Parti pour la démocratie ; celui-ci a dirigé les gouvernements de coalition avec le Parti socialiste, le Parti communiste stalinien et les Démocrates-chrétiens qui ont gouverné pendant 25 des 30 dernières années depuis que Pinochet a quitté le pouvoir en 1990.

La coalition Frente Amplio de pseudo-gauche, dont les partis au pouvoir ont également participé aux coalitions précédentes, a justifié la répression en dénonçant les manifestants pour un « vandalisme inacceptable et injustifiable ».

Ces déclarations démontrent que les syndicats, les staliniens et les sociaux-démocrates s'efforcent de répéter leurs trahisons historiques de la classe ouvrière chilienne en maintenant une opposition sociale croissante enchaînée derrière l'ennemi de classe et son appareil répressif.

Avant le coup d'Etat de Pinochet, ces forces avaient canalisé le soulèvement révolutionnaire contre la politique pro-capitaliste du gouvernement d'Eduardo Frei, soutenu par les Etats-Unis, vers un soutien au front populaire (appelé « Unidad Popular ») mené par Salvador Allende. Le soulèvement de la classe ouvrière a culminé dans les occupations d’entreprises et de terres et la construction de cordones industriels, ou réseaux industriels d'usines sous contrôle ouvrier, entre 1969 et 1973..

Bien qu'ils aient su qu’un coup d'État militaire imminent était planifié par Washington et des secteurs fascistes de l'armée et de la classe dirigeante chilienne, les dirigeants d'Unidad Popular ont promu l'armée comme le « peuple en uniforme », tout en rejetant les appels des cordones à armer les travailleurs pour combattre le coup d’état proche. Ils ont au contraire déployé des soldats pour réprimer les grèves et les occupations. N'ayant pas leur propre parti pour lutter indépendamment pour leurs aspirations révolutionnaires, les ouvriers ont été trahis et laissés physiquement et politiquement désarmés face au coup d’État militaire de 1973 et à la répression fasciste de Pinochet.

La reprise d’une répression type Pinochet au Chili s'inscrit dans un processus international. La répression policière en Catalogne, la répression militaire en Équateur et la montée du fascisme en Allemagne, au Brésil et aux États-Unis font exploser les affirmations des idéologues capitalistes selon lesquelles la dissolution de l'Union soviétique, il y a près de trois décennies, marquait « la fin de l'histoire ». En réponse à la croissance de l'opposition sociale et de la lutte des classes, les élites dirigeantes ressuscitent toutes la saleté et la réaction politiques du XXe siècle.

Le facteur fondamental qui sous tend le tournant de la classe dirigeante vers l'autoritarisme est la croissance extrême des inégalités sociales, qui est incompatible avec des formes démocratiques de gouvernement. Au Chili, les inégalités sont revenues au niveau de 1882, où la fortune minière et bancaire de la famille oligarchique Edwards représentait 7 % du PIB du pays.

Aujourd'hui, la fortune de la famille Luksic, de 17,4 milliards de dollars, représente environ six pour cent du PIB. Une poignée d'oligarques, ayant les liens les plus étroits avec l'impérialisme américain et européen, contrôle chaque échelon du gouvernement. Cela inclut le président milliardaire, Sebastián Piñera. Les couches supérieures de la classe moyenne représentées par les syndicats, le PC, le Frente Amplio et leurs défenseurs sont hostiles à toute contestation des inégalités sociales et du capitalisme.

Les leçons de la trahison sanglante du Chili en 1973 sont d'une importance stratégique pour les travailleurs qui entrent dans la lutte de classe contre le capitalisme au Chili et au plan international.

Dans ce qui devrait être vu comme un avertissement par la classe ouvrière, le chroniqueur de Bloomberg John Authers, a écrit mardi: « Si cela peut arriver à Santiago, cela peut arriver n'importe où. C'est un message désagréable que le reste du monde devrait tirer de l'effondrement soudain de l'ordre civil au Chili ».

Alors que le FMI met en garde contre un « ralentissement synchronisé » de l'économie mondiale et l'escalade des conflits géopolitiques, la classe dirigeante démontre partout qu'elle s'opposera brutalement à toute atteinte à sa richesse.

Les événements du Chili démontrent que la classe ouvrière doit prendre l'initiative dans la défense des droits démocratiques et l'opposition aux inégalités. Mais pour éviter les trahisons catastrophiques de la politique du front populaire, la vague spontanée des luttes de classe au niveau mondial doit être consciemment armée d'un programme socialiste et internationaliste. Cela signifie la construction de sections du Comité international de la Quatrième Internationale au Chili et dans toute l'Amérique latine.

(Article paru en anglais le 23 octobre 2019)