L'assassinat de Bagdadi et la crise de Washington au Moyen-Orient

Par Bill Van Auken
29 octobre 2019

Le discours du dimanche matin de Donald Trump annonçant l’assassinat ciblé d’Abu Baker al-Baghdadi, dirigeant de l’État islamique d’Irak et de Syrie (EI), était un autre spectacle dégradé qui exprimait la criminalisation du gouvernement américain et la crise finale de la démocratie américaine.

Trump a révélé ce qu’il a décrit comme le meurtre «impitoyable», «vicieux» et «violent» du dirigeant de l’État islamique, affirmant qu’il était mort comme un «lâche» et un «chien».

Décrivant Bagdadi et ses partisans comme des «perdants» et des «monstres sauvages», Trump a affirmé qu’à la suite des opérations spéciales des États-Unis en Syrie, «le monde est un endroit plus sûr».

Bien sûr, tout cela n’a aucun sens. La valeur stratégique de la mort de Bagdadi est négligeable. De l’avis général, au moment de son assassinat, il était un homme malade qui avait été grièvement blessé lors d’une frappe aérienne en 2017, contraint de se cacher et de jouer un rôle mineur dans les opérations de l’État islamique. Tout ce qui découlera de son assassinat et de la rhétorique de Trump, c’est une autre vague de violence terroriste.

Abou Bakr al-Baghdadi prononçant un sermon dans une mosquée en Irak. (Vidéo militante via AP, Fichier)

Le seul intérêt réel de Trump à ordonner l’assassinat était de s’assurer un «endroit plus sûr» dans le Bureau ovale, dans des conditions où il a été de plus en plus durement attaqué par l’establishment américain au pouvoir et son appareil militaire et de renseignement sur sa politique au Proche-Orient.

Comme dans le cas de l’assassinat ciblé du chef d’Al-Qaïda, Oussama ben Laden, au Pakistan en 2011, c’est probable que le récit de la mort de Bagdad sera, avec le temps, largement fabriqué de toutes pièces.

Quant aux «monstres», il ne fait aucun doute que Bagdadi et l’État islamique ont commis des actes monstrueux. Surtout, au cours de l’ascension du mouvement et de sa conquête subséquente de grandes parties de l’Irak et de la Syrie. Mais les deux ont finalement été la création des guerres sans fin de l’impérialisme américain au Moyen-Orient. Cela a commencé par la guerre du golfe Persique en 1991 et suivi par l’invasion de l’Afghanistan en 2001. Ensuite, il y avait la campagne de «choc et effroi» en Irak en 2003, les guerres pour le changement de régime en Libye et en Syrie et la guerre dite contre ISIS elle-même.

Ces guerres ont tué des millions de personnes, tout en chassant des dizaines de millions d’autres de leurs foyers, créant ainsi la pire crise de réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale. Les crimes de guerre commis par l’impérialisme américain au Moyen-Orient éclipsent de loin les atrocités commises par l’État islamique, qui n’étaient que l’un de ses sous-produits toxiques. L’idéologie brutale et rétrograde de Bagdadi et de l’EI ne pouvait gagner de partisans que par l’anéantissement de la société irakienne et la provocation délibérée des conflits sectaires.

La propre trajectoire de Bagdadi le montre clairement. Il a rejoint la rébellion sunnite contre l’occupation américaine de l’Irak en 2003 et les forces américaines l’on arrêté en 2004 pendant le siège de Fallujah. Il a été détenu pendant 11 mois dans la tristement célèbre prison et centre de torture d’Abu Ghraib, puis au camp Bucca. C’était là, où les islamistes capturés par l’armée américaine ont été autorisés à recruter et former des fidèles. Ensuite, Il a été libéré.

Il est devenu le chef d’un groupe en Irak qui était affilié à Al-Qaïda, une organisation qui était elle-même le produit de la guerre orchestrée par la CIA en Afghanistan dans les années 1980. Le groupe a pu se développer dans un climat de désaffection sunnite à l’égard de l’occupation américaine. Par la suite, soutenu par les États-Unis, le nouveau régime de Bagdad des partis chiites à caractère sectaire a mené des politiques répressives contre les sunnites qui ont renforcé l’EI.

En 2013, l’EI s’est installée en Syrie. Il a obtenu des armes, des fonds et des recrues grâce à l’opération de renversement de régime soutenue par les États-Unis et l’OTAN, qui s’est appuyée sur des milices islamistes comme troupes terrestres par procuration. Ce n’est que grâce aux décennies de crimes perpétrés par les États-Unis contre des pays à prédominance musulmane que l’idéologie sectaire réactionnaire de ce pays a pu gagner un public désorienté sur la scène internationale.

L’organisation connue sous le nom d’EI n’est devenue un problème pour Washington qu’après avoir franchi la frontière occidentale de l’Irak, saisissant environ un tiers du pays au régime corrompu soutenu par les États-Unis.

Bagdadi n’était pas seulement connu des services des renseignements américains, mais aussi, de toute évidence, un atout d’au moins une de leurs fractions. Il a joué un rôle utile dans la stratégie de division sectaire en Irak et dans la guerre de changement de régime en Syrie.

Sa mort n’est pas due à sa découverte soudaine dans sa cachette dans la province d’Idlib, au nord-ouest de la Syrie. C’était bien connu comme la dernière redoute des anciennes forces d’Al-Qaïda de l’«Armée syrienne libre», financée par la CIA. C’est plutôt parce que la protection antérieure a été retirée. Une fois que les éléments de la CIA ou des services de renseignement militaire ont été convaincus que Bagdadi serait plus utile mort que vif, son sort a été scellé.

Ce fut le cas aussi de Ben Laden en 2011 qui avait été installé dans une enceinte fortifiée à Abbottabad, où il était protégé par des services de renseignement militaire pakistanais.

Le moment de la mort de Bagdadi était entièrement politique. Le feu vert de Trump plus tôt ce mois-ci à l’invasion turque du nord-est de la Syrie et son retrait partiel des troupes américaines de la région avaient déclenché une tempête politique à Washington. Cela a non seulement érodé son soutien au sein du Parti républicain face à sa destitution, mais aussi a provoqué une quasi-mutinerie parmi les militaires de ce pays.

Il a tenté de contrer cette opposition non seulement par l’assassinat de Bagdadi, mais aussi par l’envoi des troupes américaines en Syrie avec pour mission de «sécuriser» les champs pétroliers du pays. Une unité blindée, qui comprendrait 30 chars Abrams et 500 soldats de soutien, est envoyée dans le nord-est de la Syrie à cette fin.

Trump a déclaré que les troupes américaines «pourraient devoir se battre pour le pétrole» dans une région où les forces islamistes turques, russes, syriennes, kurdes et sunnites opèrent toutes à proximité. Il a ajouté qu’il pourrait «faire affaire avec une ExxonMobil ou l’une de nos grandes entreprises pétrolières» pour y aller et l’exploiter «correctement».

Trump profita de l’occasion pour réitérer sa condamnation de la guerre américaine en Irak au motif que Washington n’a pas «garder le pétrole».

Trump a ainsi confirmé le motif réel des guerres lancées au nom de la lutte contre le terrorisme et des «armes de destruction massive». À savoir: d’assurer l’hégémonie des États-Unis sur les régions stratégiques productrices de pétrole. Il a également expliqué sans détour pourquoi lui et des couches importantes de la classe dirigeante américaine veulent un changement stratégique des guerres au Moyen-Orient.

«Le Moyen-Orient maintenant nous a coûté huit mille milliards de dollars», a-t-il dit, ajoutant: «Je vais vous dire qui aime que nous soyons là: la Russie et la Chine. Parce que, pendant qu’ils construisent leur armée, nous sommes en train d’épuiser la nôtre là-bas.»

Derrière les vœux démagogiques de Trump de mettre fin aux «guerres éternelles» de Washington se cache une orientation stratégique pour préparer la guerre contre les principaux rivaux «grandes puissances» des États-Unis: la Russie et la Chine, toutes deux des puissances nucléaires.

Il y a peu de preuves que l’assassinat de Bagdadi aura même l’effet extrêmement limité sur la conscience populaire produit par l’assassinat de Ben Laden.

Au sein des médias bourgeois et de la direction du Parti démocrate, cependant, elle a produit l’effet désiré. Typique de la réaction des médias a été la déclaration du correspondant d’ABC Terry Moran, qui a décrit le meurtre comme «une grande victoire pour le président» et a affirmé que «c’est le genre d'initiative présidentielle que les gens attendent.»

C’est peut-être le leadership auquel s’attendaient les médias, mais il n’y a aucune raison de calomnier l’ensemble du peuple américain en prétendant que ce qu’ils veulent de Washington, ce sont des exécutions extrajudiciaires.

Quant aux Démocrates, tous leurs dirigeants au Congrès ont qualifié le massacre de victoire majeure, tout en l’utilisant pour plaider en faveur de la poursuite des guerres américaines au Moyen-Orient. Bernie Sanders, candidat supposé de gauche à l’investiture présidentielle du parti, a tweeté son approbation de l’assassinat du «meurtrier et terroriste» tout en saluant «les efforts courageux des Kurdes et autres alliés des États-Unis».

Adam Schiff, qui dirige l’enquête de destitution contre Trump, était typique de la réponse des Démocrates. Il a décrit le meurtre comme un «succès opérationnel», tout en déplorant le fait que Trump n’avait pas réussi à donner un préavis aux dirigeants du Congrès.

«Si la situation s’était aggravée, si quelque chose s’était mal passé, si nous nous étions lancés dans une fusillade avec les Russes, il est à l’avantage de l’Administration de dire: “Nous avons informé le Congrès que nous allions intervenir — ils étaient conscients des risques”», a-t-il déclaré.

Mais pendant que Schiff mettait en avant la valeur de la couverture du Congrès pour une opération qui aurait pu dégénérer en guerre mondiale, Trump insistait pour qu’il n’informe pas les Démocrates au Congrès du meurtre planifié parce qu’ils auraient pu divulguer l’information, c’est-à-dire que ses opposants politiques sont des «traîtres».

Dans la mesure où les médias et les Démocrates ont critiqué Trump, c’est en grande partie en mettant en contraste sa rhétorique imprudente et le traitement prétendument digne d’Obama de l’assassinat de Ben Laden.

La réalité est qu’Obama a légué à la présidence fasciste de Donald Trump un appareil et une justification pseudo-légale pour des assassinats ciblés à travers le monde, y compris contre des citoyens américains.

Dans le contexte d’une recrudescence massive, des millions de personnes descendent dans la rue pour exiger la fin de l’oppression capitaliste et des inégalités sociales — du Chili au Liban. En même temps aux États-Unis, des grèves de masse des travailleurs de l’automobile, des enseignants et des autres sections de la classe ouvrière ont eu lieu. On se trouve devant le danger que de régimes utilisent les exécutions extrajudiciaires de manière croissante comme un outil de répression sociale tant à l'échelon national qu’international.

Aidé par les Démocrates et les médias, Trump tente de promouvoir l’assassinat de Bagdadi en tant que «moment unificateur». Cependant, l’intensification inexorable de la lutte des classes aux États-Unis et dans le monde va immédiatement éclipser cette tentative. Ainsi, la tâche critique est d’armer ce mouvement grandissant d’un programme socialiste international.

(Article paru d’abord en anglais le 28 octobre 2019)