Le contraste entre deux destitutions

Par Barry Grey et Andre Damon
4 novembre 2019

À la lumière du vote jeudi à la Chambre des représentants des États-Unis d’officialiser l’enquête de destitution contre Donald Trump, il convient de mettre en contraste les événements qui se déroulent actuellement à Washington avec ceux qui ont conduit à la démission de Richard Nixon il y a 45 ans.

En juillet 1974, la Chambre des représentants approuva trois articles de destitution contre Nixon. La cause directe de la destitution était le scandale du Watergate, dans lequel Nixon avait ordonné à un groupe de cambrioleurs connu sous le nom de «plombiers de la Maison Blanche» de faire effraction dans les bureaux du Comité national du Parti démocrate et de le mettre sur écoute.

Membres du comité d'enquête du Sénat sur le Watergate à Washington, DC, le 17 mai 1973 [source: photo AP]

Toutefois, l’enquête de destitution a dévoilé un éventail beaucoup plus large de crimes de la part du gouvernement. Parmi les cinq articles de destitution discutés à la Chambre, l'un accusait Nixon de «la soumission au Congrès de déclarations fausses et trompeuses concernant l'existence, la portée et la nature des opérations de bombardement américaines au Cambodge» dans le cadre de la guerre du Vietnam.

Avant Watergate, la première tâche des «plombiers» de Nixon consistait à cambrioler le bureau du psychiatre de Daniel Ellsberg. L’objectif était de discréditer l’homme qui avait publié les Pentagon Papers, documentant que la Maison-Blanche «avait menti systématiquement, non seulement au public, mais aussi au Congrès», sur la conduite de la guerre.

Comme l’a souligné un commentateur, ce cambriolage a associé «Vietnam et Watergate dans une histoire continue de 1961 à 1975.»

«En 1973, l'enquête du comité sénatorial sur le Watergate révéla que le pouvoir exécutif avait enjoint aux agences de renseignement nationales de mener des opérations de sécurité intérieure douteuses en vertu de la Constitution», note l'histoire officielle du Sénat des États-Unis. «En 1974, le journaliste Seymour Hersh, lauréat du Prix Pulitzer, a publié un article à la une du New York Times, affirmant que la CIA espionnait les militants pacifistes depuis plus d'une décennie, en violation de la charte de l'agence de sécurité.»

Cela a conduit à la formation du comité Church, qui a enquêté sur les abus commis par la CIA, la NSA et le FBI. Le sénateur Frank Church, commentant les conclusions des comités, a averti que la NSA avait la capacité «de faire de la tyrannie totale en Amérique, et nous devons veiller à ce que cette agence [...] fonctionne dans le respect de la loi et sous la supervision nécessaire de sorte qu’on ne tombe jamais dans cet abîme.»

Douze ans plus tard, une autre crise éclata à Washington, qui faillit mener à la destitution de Ronald Reagan, sauvé uniquement par le refus des démocrates de le renvoyer.

La crise a été déclenchée par la révélation que le gouvernement Reagan avait concocté un projet de vente d'armes à l'Iran afin d'acheter des armes pour financer une guerre illégale contre le régime sandiniste au Nicaragua. Selon l'officier de la CIA chargé de la guerre secrète, les Contras assassinaient régulièrement «des civils et des responsables sandinistes dans les provinces, ainsi que des chefs de coopératives, des infirmières, des médecins et des juges.»

L'enquête a révélé que le gouvernement Reagan avait violé de manière flagrante l'amendement Boland, adopté par le Congrès pour interdire l'assistance du gouvernement américain aux Contras.

L’enquête de destitution de Nixon et les scandales Iran-Contra impliquaient de vastes crimes, qui trouvaient leur source dans la poursuite de guerres illégales dans le but de défendre des intérêts politiques américains prédateurs. Ils ont révélé les violations massives des droits démocratiques, de l'opération COINTELPRO révélée par le comité de Church à la révélation du plan Rex 84 pour la détention massive d'éléments «subversifs» documentés par les audiences Iran-Contra.

Il suffit de passer en revue ces antécédents pour constater que la présente audience de destitution est exactement le contraire de l’enquête de Watergate et d’Iran-Contra. Au lieu de révéler et de freiner les activités criminelles des agences de renseignement et de l'armée américaines, elle vise à les développer et à les habiliter.

La présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a résumé comme suit le fondement de l’enquête de destitution: «Par le biais d’une conversation téléphonique, il [Trump] a porté atteinte à notre sécurité nationale en suspendant toute assistance militaire à un pays [Ukraine] votée par le Congrès des Etats-Unis, à l’avantage des Russes.»

Trump, comme l'a récemment déclaré l'ancien directeur de la CIA, David Petraeus, est accusé d'avoir «bloqué une aide dont ont désespérément besoin les personnes qui se trouvent en première ligne» d'une guerre menée par le gouvernement ukrainien soutenu par les États-Unis contre des forces alignées sur la Russie. Petraeus a ajouté: «C'est la Première Guerre mondiale […] c'est une guerre très chaude qui se poursuit encore.»

La large impopularité de la guerre à l'étranger a créé une crise de légitimité pour le processus de destitution des démocrates. Comme on pouvait s'y attendre, les démocrates n'ont pas pu mobiliser un soutien populaire important sur cette base. Selon le chroniqueur David Brooks du Times, a écrit: «Pour la plupart [des Américains], la destitution n’est pas une priorité. C'est un sourd bruit de fond […] la réalité fondamentale est que beaucoup d'Américains restent indifférents là-dessus.»

En fait, l'enquête de destitution des démocrates a plus de points communs avec celle de Bill Clinton par les républicains, dans laquelle un scandale sexuel inventé servait de couverture à une politique de droite.

Dès le début, comme l'a expliqué le World Socialist Web Site, l'opposition des démocrates à Trump n'a rien de commun avec l'opposition populaire à son gouvernement fascisant. C'est une des parties d'une guerre civile au sein de la classe dirigeante capitaliste et de l'État, principalement au sujet des questions de politique étrangère.

Depuis le jour de l'investiture de Trump, lorsque des millions de personnes ont manifesté à travers le pays, le Parti démocrate s'est efforcé de contenir la colère populaire et de la canaliser vers une politique pro-guerre. Il a cherché à bloquer l'opposition à l'assaut fascisant de Trump sur les immigrés, ses démarches vers la dictature, ses louanges aux néo-nazis, ses réductions d'impôt pour les riches et ses attaques contre les prestations sociales destinées aux travailleurs et aux pauvres.

Les démocrates ne sont ni capables ni disposés à faire un quelconque appel démocratique pour conforter la haine populaire de Trump. Ayant depuis longtemps abandonné tout programme de réforme sociale en faveur de la classe ouvrière, le Parti démocrate est devenu une organisation fondée sur une alliance des agences de renseignement, des sections de la finance et de la classe moyenne aisée.

La campagne de destitution actuelle n’a aucun contenu progressiste ni démocratique. Les démocrates tentent de destituer Trump sous de faux prétextes en dissimulant leurs véritables objectifs. En d’autres termes, elle contient tous les éléments d’un coup de palais.

Comme l'a écrit le Comité politique du Parti de l'égalité socialiste dans sa déclaration le 14 octobre: «Non au fascisme américain! Développer un mouvement de masse pour faire tomber Trump! »:

«Tant que le conflit se limite aux divisions au sein de la classe dirigeante, il ne peut y avoir d’issue démocratique ou progressiste. Si la campagne de destitution des démocrates échoue, cela renforcera la position politique de Trump. En cas de succès, cela élèvera le factotum de Trump, Mike Pence, à la présidence. En outre, la destitution renforcera en réalité l’influence politique de la CIA et du FBI sur la Maison-Blanche. Cela légitimera une politique étrangère fondée sur une hystérie anti-russe qui justifiera un affrontement dangereux avec une puissance dotée d'armes nucléaires. Les deux issues représentent un immense danger pour la classe ouvrière.»

La lutte contre Trump ne peut revêtir un caractère progressiste que dans la mesure où elle est complètement séparée et hostile au coup du palais orchestré par les démocrates au nom des services de renseignement et de l'armée.

Elle doit être menée par la classe ouvrière à travers l’extension de la lutte de classe contre la guerre, la dictature et les inégalités sociales. Elle doit être éclairé par une lutte consciente visant à mettre fin au capitalisme, source de guerre et d’inégalité, et à établir une société socialiste.

(Article paru en anglais le 2 novembre 2019)

Barry Grey and Andre Damon