Plus de 3000 travailleurs du Canadien National en grève partout au Canada

Par Roger Jordan
21 novembre 2019

Plus de 3000 chefs de train, opérateurs de train et travailleurs de la voie ferrée du Canadien National (CN) ont entamé un débrayage mardi, les négociateurs n’ayant pas réussi à s’entendre avant minuit. Les travailleurs, qui sont sans contrat depuis juillet, protestent contre les conditions de travail dangereuses et les longs quarts de travail, qui entraînent un fort épuisement.

Trois jours seulement avant la grève, la direction du CN a dévoilé une autre attaque contre la main-d'œuvre avec 1600 suppressions de postes, qui toucheront principalement les cols blancs. Les licenciements vont exacerber la crise de dotation en personnel de la compagnie de chemin de fer très rentable, où les travailleurs sont régulièrement envoyés dans des allers-retours de 42 heures avec seulement deux heures de préavis.

Des piquets de grève du CN à Windsor

Les travailleurs en grève qui ont parlé aux journalistes du World Socialist Web Site à Windsor ont également expliqué que la surveillance accrue par l'entreprise pour accroître la productivité est devenue une préoccupation majeure. La direction du CN a ordonné aux cheminots d’utiliser des tablettes au lieu de manuels. Les appareils électroniques ont une connexion 4G constante, permettant à la direction de surveiller chaque mouvement des travailleurs. Ils sont également utilisés pour éliminer les emplois des travailleurs qui redirigeaient autrefois les wagons de marchandises.

Résumant les conditions de travail, Paul, un travailleur en grève, a déclaré au WSWS: «Ils veulent ajouter plus de travail et obtenir plus d'heures de notre part sans augmenter notre salaire. La phrase est: “À tout moment, c'est l'heure du train”, ce qui signifie que vous pouvez aller vous coucher à 22 h, après avoir travaillé toute la journée, et recevoir un appel téléphonique au milieu de la nuit pour vous informer que vous devez rentrer. Certains gars sont debout pendant 22 heures.»

La direction du CN Rail fait de nouvelles demandes provocatrices, notamment celle d'imposer aux employés un plafond sur les médicaments d’ordonnance. Cela empêcherait les travailleurs du CN et leurs familles d'être traités efficacement pour un certain nombre de maladies.

La direction souhaite également consolider la pratique des trains opérés par un seul conducteur, ce que les travailleurs ont vivement critiqué en raison du risque pour la sécurité.

Des attaques similaires se produisent au niveau international. Aux États-Unis, un reportage de l'AP a révélé le mois dernier que les principaux exploitants de chemins de fer s'efforçaient d'éliminer les équipages composés de deux personnes lors de la prochaine ronde de négociations. En France, en Allemagne et en Grande-Bretagne, les cheminots ont fait grève à plusieurs reprises ces dernières années pour protester contre la détérioration des conditions de travail et faire part de leurs préoccupations en matière de sécurité, y compris l'introduction de trains à conducteur unique au Royaume-Uni.

La grève a lieu au CN alors que les chemins de fer britanniques menacent de faire grève 27 jours le mois prochain et que les cheminots français devraient se joindre aux transports en commun, aux aéroports, aux postes et à d’autres travailleurs de la fonction publique pour organiser une grève générale le mois prochain afin de s’opposer à l’attaque du gouvernement Macron contre les retraites.

Le gouvernement libéral fédéral canadien a cherché jusqu'au dernier moment à empêcher la grève du CN. Le ministre des Transports, Marc Garneau, et la ministre du Travail, Patty Hajdu, ont rencontré les deux parties lundi. Mardi, Hajdu a publié une déclaration demandant instamment la conclusion rapide d'un accord.

Dans des conditions où les gouvernements provinciaux du pays imposent des mesures d'austérité féroces, l'élite dirigeante est déterminée à intensifier l'exploitation impitoyable des cheminots, quels que soient les coûts pour la sécurité. Dès le premier jour de la grève, des représentants de grandes exploitations pétrolières et agricoles de l'Ouest canadien ont demandé aux libéraux d'intervenir en proposant une loi de retour au travail afin de mettre fin à la grève et de garantir la mise en marché des barils de pétrole et d'autres produits.

«Nous demandons au premier ministre de rappeler immédiatement le Parlement pour promulguer une loi de retour au travail d'urgence pour le CN», a déclaré la ministre de l'Énergie de l'Alberta Sonya Savage du Parti conservateur uni. La Chambre des communes ne devrait revenir de sa pause postélectorale que le 5 décembre.

La demande de Savage montre clairement le caractère réactionnaire des efforts postélectoraux des libéraux pour trouver un «terrain d’entente» avec les gouvernements provinciaux de la droite dure en Alberta et en Saskatchewan, au nom de «l’unité nationale». En réalité, la coopération que Trudeau recherche avec le premier ministre de l’Alberta Jason Kenney et Scott Moe de la Saskatchewan a pour objectif d'intensifier l'assaut contre la classe ouvrière à travers le pays dans l'intérêt des secteurs les plus prédateurs de la grande entreprise.

Les gouvernements libéraux ont montré à maintes reprises leur volonté de criminaliser les grèves pour faire respecter les exigences des grandes entreprises. Cependant, rappeler le Parlement en avance créerait des problèmes politiques qu’ils espèrent éviter et préfèrent se fier aux Teamsters pour arrêter la grève selon conditions de la direction. Trudeau sera assermenté à la tête d'un gouvernement minoritaire libéral qui est universellement décrit par les grands médias, les néo-démocrates et les syndicats comme une alternative «progressiste» aux conservateurs. Cette image frauduleuse, qui servira à appliquer les politiques de droite d'austérité et de guerre, subirait un grave coup si le premier geste des libéraux au pouvoir était de réunir le Parlement afin d’interdire une grève.

Le syndicat des Teamsters a maintes fois prouvé qu'il était un partenaire fiable des gouvernements libéraux et conservateurs pour mettre fin aux grèves. En 2012, le syndicat s'est conformé à la loi de retour au travail imposée par les conservateurs de Harper visant à criminaliser la grève de plus de 3000 opérateurs de train à Canadien Pacifique, la deuxième plus grande entreprise ferroviaire du pays. Trois ans plus tard, la seule menace de la ministre du Travail, Kellie Leitch, d'interdire la grève était suffisante pour que les Teamsters annulent une grève planifiée.

Les cheminots du Canadien Pacifique ont quitté leur poste en mai 2018, mais les Teamsters ont sabordé la grève après moins d'une journée. Malgré le fait que les libéraux soient intervenus un mois plus tôt pour suspendre temporairement le droit de grève des travailleurs en utilisant une disposition réactionnaire du Code canadien du travail, les Teamsters, après avoir mis fin à la grève, ont félicité Trudeau pour avoir «défendu le droit de négociation des travailleurs».

La collaboration étroite des Teamsters avec la direction et le refus de contester les lois imposées par le gouvernement ont facilité les assauts des employeurs, qui durent depuis des décennies, contre les emplois et les conditions de travail des cheminots. Au milieu des années 1980, le CN employait plus de 100.000 personnes. À l'heure actuelle, il n'a que 22.000 employés en Amérique du Nord, dont 3200 conducteurs, personnel de trains et ouvriers au Canada.

Les attaques contre les salaires et la sécurité des travailleurs, ainsi que l'augmentation de la charge de travail ont eu des conséquences dévastatrices sur le réseau ferroviaire canadien. Un rapport estime que la fatigue des travailleurs a joué un rôle dans 90 enquêtes menées par le Bureau de la sécurité des transports sur des accidents ferroviaires depuis 1992.

L’accident ferroviaire le plus tristement célèbre de ces derniers temps s’est produit en juillet 2012 à Lac-Mégantic, au Québec, lorsqu'un train sans pilote, surveillé par un seul employé et transportant une cargaison de pétrole hautement volatile, a dévalé une pente, est entré dans la ville et a incinéré 48 personnes. Des enquêtes ultérieures ont montré que la catastrophe était en grande partie due à la réduction des inspections gouvernementales et à une réglementation de plus en plus laxiste.

L'impact sur la main-d'œuvre de la série d'attaques sans fin dans le secteur ferroviaire a été expliqué par des travailleurs en grève lors de discussions avec des journalistes du WSWS.

«C'est ma première grève en sept ans», a déclaré Paul, qui a travaillé pour le Canadien Pacifique avant d'être licencié et de changer pour le CN en 2012. «En 2008-09, pendant la crise économique, les chemins de fer ont supprimé de nombreux emplois. Nous voulons la sécurité d'emploi. J'ai été mis à pied plus de la moitié du temps depuis mon arrivée du CP il y a sept ans. Nous construisons les trains et commutons les voitures. Ce terminal, en particulier, dépend des usines de Chrysler et tout ralentissement de l’industrie automobile nous touchera.»

«Ce serait bien d’avoir la sécurité d’emploi», a ajouté Mitch, un jeune travailleur ayant passé cinq ans au CN. «J'ai été embauché ici en 2014, j'ai eu ma formation en cours d'emploi et puis j'ai été mis à pied pour trois ans. J'ai cinq ans d'ancienneté, mais mon emploi a été stable durant deux ans seulement.»

«Si j'étais le seul soutien de famille dans la maison, cela aurait été un désastre. Ma femme travaille pour les écoles publiques de Windsor et elles peuvent faire la grève à tout moment parce que le district veut lever le plafond des classes. Aucun d'entre nous n'a d'emploi stable. Ma femme connaît quelqu'un qui a été enseignant suppléant pendant huit ans avant d'être embauché à temps plein.»

Mitch a également attiré l'attention sur les niveaux incroyables d'inégalités sociales, qui ont entraîné une recrudescence de la lutte de la classe ouvrière dans le monde entier au cours des deux dernières années. «Vous n'êtes pas capable de planifier quoi que ce soit. Nous nous demandons toujours: “allons-nous pouvoir acheter une maison? Pouvons-nous avoir des enfants?” Alors que les travailleurs luttent, 40 milliardaires aux États-Unis ont plus de richesse que les 60% les plus pauvres de la population. Le niveau d’inégalité est simplement délirant.»

La complicité des Teamsters dans l’attaque sur les emplois, la sécurité et la réglementation, ainsi que dans l’assaut sur les salaires montre que les revendications des travailleurs du CN pour des emplois sûrs et bien rémunérés ne peuvent être obtenues en faisant appel à la bureaucratie syndicale. Au lieu de cela, les travailleurs en grève du CN doivent prendre eux-mêmes la conduite de leur lutte en constituant des comités de grève indépendants et opposés aux Teamsters. Ces comités doivent chercher à étendre leur lutte aux travailleurs des chemins de fer du CP et des États-Unis, qui sont tous confrontés aux mêmes conditions de travail épouvantables. Ils devraient également appeler à une grève de solidarité des travailleurs de l'automobile, des enseignants et d'autres couches de la classe ouvrière dont les droits et les conditions de travail font l'objet d'attaques quotidiennes.

(Article paru en anglais le 20 novembre 2019)