Après l'interview du prince Andrew à la BBC, le scandale Epstein s’étend à la famille royale britannique

Par Chris Marsden
21 novembre 2019

Une tentative de limiter les dégâts de la part du Palais et de la BBC a eu un effet dramatiquement contraire. L'entrevue du Prince Andrew avec Emily Maitlis pour l'émission Newsnight visait à réfuter les allégations selon lesquelles ses rapports avec Jeffrey Epstein, le délinquant et trafiquant sexuel milliardaire décédé, incluaient des relations sexuelles tarifées avec une mineure. Mais ses réponses ont été saluées par une dérision générale et la demande qu’il aille aux États-Unis pour témoigner sous serment.

Le prince Andrew [crédit: commons.wikimedia.org]

Epstein était au centre d'un cercle social de l’élite et procurait des femmes et des filles mineures pour des abus sexuels par lui et d'autres. Le prince a maintenu ses relations avec Epstein longtemps après que ce dernier eut été condamné pour ses crimes.

En 2008, Epstein a purgé une peine de 13 mois pour proxénétisme avec une mineure et sollicitation de prostituée. Une enquête de trois ans avait permis d'identifier 36 filles, certaines n'ayant que 14 ans, agressées sexuellement par lui. Epstein fut arrêté de nouveau le 6 juillet 2019 pour des accusations de trafic sexuel de mineurs en Floride et à New York. Il est mort dans sa cellule le 10 août 2019. Sa mort fut déclarée être un suicide, mais ses avocats et bien d'autres ont allégué qu'il avait été assassiné pour protéger ses amis en haut lieu, dont le Duc d'York.

L'amitié d'Andrew avec Epstein était étroite et alla jusqu’à un arranger le remboursement des dettes de la Duchesse d’York, Sarah, son ex-épouse.

En janvier, Virginia Roberts, aujourd'hui mariée sous le nom de Giuffre, a allégué dans un procès qu'Andrew, « un ancien premier ministre » et l'avocat Alan Dershowitz avait eu des relations sexuelles avec elle quand elle était adolescente. Epstein lui avait payé 10 000 livres sterling pour des rapports sexuels avec le duc à trois reprises, notamment lors d'un voyage à Londres en 2001, alors qu'elle avait 17 ans, à New York et sur une île privée des Caraïbes.

Les registres de vol ont confirmé qu'Andrew et Roberts/Giuffre se trouvaient dans tous les endroits où elle prétend avoir eu des rapports sexuels. Il y a une photo de lui, le bras autour de sa taille, prise à l'appartement londonien de Ghislaine Maxwell, « maquerelle » alléguée d'Epstein et amie du prince Andrew. Une deuxième fille, Joanna Sjoberg, allègue qu'Andrew lui a touché le sein alors qu'il était assis avec Roberts dans le manoir d'Epstein.

En août 2019, le magazine New Republic a publié un échange de courriels entre l'associé d'Epstein John Brockman et le journaliste Evgeny Morozov à partir de septembre 2013, dans lequel Brockman mentionne avoir vu un Britannique nommé « Andy » recevoir un massage des pieds de deux jeunes femmes russes au manoir d’Epstein à New York, en 2010. Plus tard, il a « réalisé que le destinataire » du massage des pieds « était Son Altesse royale, le prince Andrew, duc d'York ».

Le pilote David Rodgers affirme que le prince était passager sur des vols avec le financier et Roberts/Giuffre, y compris vers les îles Vierges américaines, le 11 avril 2001.

Le mois dernier, le site Web de droite Project Veritas a publié une vidéo fuitée révélant qu'ABC News avait supprimé pendant trois ans les informations sur le trafic sexuel d'Epstein. La présentatrice de Breaking News et la co-animatrice de Good Morning America Amy Robach y déclarait hors caméra, « puis le Palais a découvert que nous avions [de Roberts/Giuffre] des allégations complètes sur le prince Andrew et nous a fait toutes sortes de menaces. Nous étions si inquiets que nous ne pourrions pas interviewer Kate[Middleton] et Will[Prince William], ce qui a fait que l'histoire a été supprimée ».

C'est dans ce contexte que s'est déroulée l'entrevue du 16 novembre avec Maitlis, enregistrée au Palais de Buckingham, le 14 novembre.

Pour donner une idée de ce douloureux épisode, Andrew a dit qu'il avait rencontré Epstein pour la première fois en 1999 par l'intermédiaire de sa petite amie Ghislaine Maxwell, fille du magnat des médias disgracié, feu Robert Maxwell. Il avait entretenu des relations avec lui uniquement parce qu'il voulait en savoir plus sur le « monde des affaires internationales » en sa qualité de représentant spécial pour le commerce international et l'investissement. Epstein avait assisté au 18e anniversaire de la princesse Béatrice, la fille d'Andrew, au château de Windsor en juillet 2006, mais seulement en tant qu’« accompagnement » de Maxwell.

Andrew avait rompu le contact avec Epstein après sa première condamnation, jusqu'en décembre 2010 où il a rendu visite au financier, quatre mois seulement après qu'il eut purgé sa peine. Le duc a prétendu qu'il ne l'avait fait que pour rompre (encore une fois) ses relations. Il avait envisagé de parler à Epstein par téléphone mais avait décidé de le rencontrer face à face « pour faire preuve de leadership ».

Lorsqu'on lui a demandé pourquoi il était alors resté au manoir d'Epstein et avait assisté à un dîner, Andrew a répondu: C'était un endroit commode pour rester... avec tout le recul qu'on peut avoir, c'était certainement la mauvaise chose à faire, mais à l'époque je pensais que c'était la chose bonne et honorable à faire.

« J'avoue que mon jugement a probablement été influencé par ma tendance à être trop honorable », a-t-il ajouté.

L'interrogeant sur la rencontre sexuelle présumée avec Roberts/Giuffre, Maitlis a déclaré: « Elle dit qu'elle vous a rencontré en 2001, qu'elle a dîné avec vous, qu'elle a dansé avec vous au Tramp Nightclub de Londres. Elle a ensuite couché avec vous dans une maison de Belgravia appartenant à Ghislaine Maxwell, votre amie. Votre réponse ? »

Andrew a répondu: « Je n'ai aucun souvenir d'avoir rencontré cette dame, vraiment aucun ».

Les accusations de Roberts/Giuffre étaient « très précises », a dit Maitlis, « y compris que le prince avait ‘sué profusément ». Il a répondu: « Je ne transpirais pas à l'époque parce que j'avais souffert ce que j'appellerais une surdose d'adrénaline pendant la guerre des Malouines quand on m'a tiré dessus et que simplement je… il m’était presque impossible de transpirer ». Il avait seulement commencé à pouvoir transpirer à nouveau « dans un passé récent ».

« Personne ne peut prouver si cette photographie a été falsifiée ou non, mais je ne me souviens pas qu'elle ait jamais été prise, dit-il. Il n'avait jamais été à l'étage de l'appartement de à Belgravia et « quand je sors à Londres, je porte un costume et une cravate ». On le montrait la main sur la taille [de Roberts] mais il n’était pas « du genre, pour ainsi dire, à étreindre ».

Plus important encore, le jour où sa rencontre avec Roberts/Giuffre devait avoir lieu, le 10 mars 2001, il était « à la maison avec les enfants ». Il avait emmené la princesse Béatrice à une fête dans un restaurant Pizza Express à Woking vers 16h ou 17h, « Et puis, parce que la duchesse était absente, nous avons une règle simple dans la famille: quand l'un est absent, l'autre est là ».

« Aller au Pizza Express à Woking est une chose inhabituelle pour moi, dit-il. « Je m'en souviens d’une facon étrangement distincte ».

Il n'avait jamais soupçonné le comportement criminel d'Epstein et jamais rien vu d'inhabituel dans le grand nombre d'invités assistant à ce qu’on a dit être des d'orgies. « Je vis dans une institution au Palais de Buckingham où des membres du personnel vont et viennent tout le temps et je ne veux pas paraître grand, mais il y avait beaucoup de monde allant et venant dans la maison de Jeffrey Epstein. Autant que je sache, c'était du personnel ».

Andrew ne regrettait toujours pas d'avoir été ami avec Epstein. Connaître Epstein a eu « des résultats très bénéfiques... Les personnes que j'ai rencontrées et les occasions que j'ai eues d'apprendre, soit par lui, soit grâce à lui, ont été en fait très utiles ».

Maitlis a conclu l'entrevue en demandant: « Seriez-vous prêt à témoigner ou à faire une déclaration sous serment si on vous le demandait ? » Il a répondu: « Dans le pire des cas, si le conseil juridique était de le faire, je serais tenu de le faire ».

Cela peut encore s'avérer être la déclaration la plus préjudiciable faite par le prince. Des avocats représentant dix des victimes d'Epstein ont exigé qu'il parle maintenant au FBI.

Gloria Allred, représentant cinq des victimes d'Epstein, a déclaré au Guardian : « Il est juste et honorable que le prince Andrew accepte de son plein gré d'être interrogé par le FBI et les procureurs du district sud de New York ».

Lisa Bloom, qui représente cinq autres victimes, a déclaré que certaines des réponses du prince n'étaient « tout simplement pas crédibles ».

Anna Rothwell, du cabinet d'avocats Corker Binning, a déclaré : « Le prince Andrew n'a droit à aucune forme d'immunité en raison de son statut de membre de la famille royale. Son amitié avec le délinquant sexuel Jeffrey Epstein fait l'objet d'une enquête du FBI et il est susceptible d'être extradé ».

(Article paru en anglais le 20 novembre 2019)