L'extrême droite espagnole exige le départ du gouvernement du Parti socialiste

Par Alejandro López
25 décembre 2019

Le général quatre étoiles à la retraite Fulgencio Coll Bucher, chef d'état-major de l'armée espagnole entre 2008 et 2012 et porte-parole du parti fasciste Vox à Palma de Majorque, a appelé l'armée à évincer le Premier ministre par intérim Pedro Sánchez. Selon El País, l'article de Coll circule largement dans le corps des officiers via les groupes de WhatsApp.

Coll a présenté ses argument dans un article intitulé «Pedro Sánchez, un problème pour la sécurité nationale», publié dans l'édition régionale des Baléares du quotidien de droite El Mundo. Coll appelle les «pouvoirs de l'Etat» non identifiés - apparemment l'armée - à «empêcher» Sánchez de réunir une majorité pour son gouvernement si celui-ci inclut la Gauche républicaine catalane (ERC) séparatiste. Selon lui, on ne devrait pas permettre à Sánchez «de mettre impunément en danger la légitimité institutionnelle de l’État.»

Pablo Iglesias (au centre) riant avec la dirigeante du parti de droite Cuidadanos Inés Arrimadas (à droite) et le porte-parole parlementaire du parti franquiste Vox, Iván Espinosa de los Monteros (à gauche).

Le Parti socialiste espagnol (PSOE) de Sánchez n'a pas réussi à former un gouvernement depuis les élections du 10 novembre, bien qu'il ait obtenu le soutien du parti de pseudo-gauche Podemos.

Cependant, le PSOE et Podemos n'ont pas de majorité parlementaire entre eux et ont toujours besoin des 15 sièges de l'ERC pour former officiellement une majorité parlementaire et un gouvernement.

Se référant aux discussions entre le PSOE et l'ERC, Coll a déclaré que «le comportement du premier ministre en exercice n'est pas légitime, et on ne peut pas l'accepter d'un Premier ministre [...] Pedro Sánchez cherche une satisfaction personnelle sans remarquer les dommages institutionnels évidents, car il va négocier une réforme de l’État de contenu et de portée inconnus avec une minorité afin de briser l'ordre constitutionnel.»

Coll accuse également le PSOE d'être insuffisamment agressif dans la répression des manifestations de masse contre le procès-spectacle des politiciens nationalistes catalans de cette année. La répression a fait plus de 600 blessés et des centaines d'arrestations parmi les manifestants. Pourtant, Coll accuse Sánchez de trahison pour avoir «confondu une insurrection organisée avec un problème d'ordre public», «mis en danger les membres de la sécurité de l'Etat afin d'éviter le risque politique» et «traité la défense de la Constitution comme facultative».

Coll déclare que l'article 102 de la Constitution permet, à l'initiative d'un quart des parlementaires et à la majorité absolue du Parlement, d'inculper Sánchez devant la Cour suprême «pour trahison ou tout autre crime contre la sécurité de l'État.»

Le chef de Vox, Santiago Abascal, a défendu l'article de Coll, dénonçant Sanchez comme «le traître qui habite le palais du premier ministre de la Moncloa». Sur Twitter, il a écrit: «Ils sont vraiment inquiets que l'Espagne se défende contre l'imposition d'une dictature progressiste. Ils ont raison de s'inquiéter, car l'Espagne se défendra.»

La déclaration de Coll est une menace pour les travailleurs non seulement en Espagne, mais aussi dans toute l'Europe et au-delà. Des sections de l'armée et des services de renseignement britanniques ont dénoncé le dirigeant travailliste Jeremy Corbyn comme inapte à gouverner. En France, le chef de l'état-major récemment retraité, le général Pierre de Villiers, a exigé une répression plus sévère d'une grève nationale, déclarant «Il n'y a pas assez de fermeté dans notre pays.» Au milieu des grèves et des protestations croissantes en Europe et dans le monde, les factions de la classe dirigeante discutent de la possibilité de lancer des coups d'État et d'imposer des dictatures militaires.

Après avoir mené quatre coups d'État au 20e siècle - en 1923, 1932, 1936 et 1981, le coup d'État de 1936 ayant conduit à une guerre civile de trois ans et à une dictature fasciste de 39 ans sous la direction de Francisco Franco - l'armée espagnole envisage à nouveau d'intervenir dans la vie politique. Sous couvert de menaces contre les protestations de masse qui s'opposent à la répression espagnole en Catalogne, elle est en train d'installer un appareil d'État policier visant la classe ouvrière.

Jusqu'à présent, le PSOE et Podemos ont réagi à la menace de Coll par un silence assourdissant. Ils ont laissé à un fonctionnaire de bas rang, le porte-parole du PSOE pour les îles Baléares, Iago Negueruela, le soin de répondre. Il a qualifié l'article de Coll de «très dangereux, surtout venant de quelqu'un qui était ce qu'il était [...] Ce sont des déclarations antidémocratiques qui sont en dehors de la Constitution.» Il a ajouté: «Vox est un parti qui est un danger pour la coexistence et la démocratie.»

Le PSOE et Podemos ont tous deux participé à la campagne contre les catalans, appelant la population espagnole à accepter la condamnation réactionnaire de neuf politiciens catalans à de longues peines de prison pour avoir organisé des manifestations pacifiques et un référendum sur l'indépendance. Au gouvernement, ils ont poursuivi les politiques d'austérité, militaristes et anti-migrants du gouvernement de droite du Parti populaire. Cela n'a fait qu'alimenter l'ascension de Vox.

L'opposition politique au danger des coups d'État et de la dictature militaires en Espagne ne peut être organisée qu'indépendamment de Podemos et en opposition à celui-ci. Totalement intégré dans la machine étatique, ce parti intègre lui-même des pans entiers de l'armée et de la police espagnoles. Quelles que soient ses différences tactiques avec Vox, il est uni à Vox dans sa défense du patriotisme espagnol, du culte du nationalisme et de son opposition à un mouvement politique indépendant de la part de classe ouvrière.

En effet, il y a deux semaines, le chef de Podemos, Pablo Iglesias, a été vu en train de plaisanter et de rire avec le porte-parole de Vox, Iván Espinosa de los Monteros, et la responsable du parti de droite Ciudadanos, Inés Arrimadas, lors de la célébration du Jour de la Constitution au Parlement espagnol.

Après que des milliers d'utilisateurs de Twitter eurent critiqué les actions d'Iglesias, il a répondu que cela reflétait simplement la «condition humaine». Son affirmation selon laquelle ce serait

«humain» de fraterniser avec les politiciens d'extrême droite souligne encore une fois que son type de politique postmoderne, «populiste de gauche», et le milieu bourgeois aisé plus large d'où il émerge, n'ont rien à voir avec la politique de gauche.

Malgré le rejet de la question par Iglesias, l'extrême droite est en pleine croissance en Espagne. Le soutien du PSOE et de Podemos à l'austérité, au militarisme, à l'augmentation des dépenses militaires et à la répression en Catalogne a fourni l'atmosphère politique nécessaire à la croissance de Vox. Il est entré au parlement cette année, la première fois qu'un parti d'extrême droite est entré au parlement espagnol depuis la fin du régime fasciste en Espagne, en 1978.

En juin, la Cour suprême a rendu un arrêt approuvant le coup d'Etat fasciste de Franco en 1936, décrivant Franco comme un «chef d'Etat du 1er octobre 1936 jusqu'à sa mort en novembre 1975». Avec ce jugement sans précédent, la plus haute cour d'Espagne a affirmé que la proclamation de Franco comme chef d'État lors d'un coup d'État mené par une bande de généraux fascistes le 1er octobre 1936 était légitime.

Aujourd'hui, des officiers de haut rang se prononcent en faveur de positions fascistes. Coll a occupé le poste le plus élevé de l'armée espagnole jusqu'à il y a sept ans, ayant été nommé par l'ancien Premier ministre du PSOE José Luis Rodríguez Zapatero, qui l'a également chargé de diriger les secours en cas de catastrophe en Espagne et de superviser le retrait des troupes espagnoles d'Irak. Parmi les autres officiers à la retraite membres de Vox figurent l'ancien général de marine Agustín Rosety Fernández de Castro, l'ancien général de division Alberto Asarta et l'ancien général de l'armée de l'air Manuel Mestre. Tous les trois siègent au Congrès.

Rosety et Asarta ont tous deux signé le manifeste pro-fasciste de l'année dernière «Déclaration de respect au général Francisco Franco Bahamonde, soldat d'Espagne», avec 670 autres officiers supérieurs en activité ou à la retraite. Elle salue le «commandement unique de Franco en Espagne, assaillie et assiégée par le communisme international.»

C'est une déclaration ouverte de soutien au massacres fascistes de Franco. Son coup d'État de 1936, qui visait une radicalisation croissante de la classe ouvrière sous la Seconde République espagnole, a déclenché la guerre civile espagnole, qui a fait plus d'un quart de million de morts et imposé une dictature qui a gouverné l'Espagne jusqu'en 1978. Franco a interné des centaines de milliers de personnes dans des camps de concentration, a interdit les grèves et les partis politiques, a censuré la presse et a fait torturer des milliers de personnes par la police secrète.

La déclaration de Coll souligne que la légitimation officielle du franquisme n'est pas une question purement historique mais reflète l'évolution rapide de l'élite dirigeante européenne vers des régimes d'État policier.

(Article paru en anglais le 24 décembre 2019)