Selon Bernie Sanders, «certaines guerres sont nécessaires»

Par Tom Hall
13 janvier 2020

Depuis que l'assassinat d'un haut général iranien par l'administration Trump a amené les États-Unis au bord de la guerre, le sénateur Bernie Sanders a fait de fréquentes déclarations et apparitions dans lesquelles il a dénoncé l'imprudence de l'administration Trump et s'est opposé à une nouvelle guerre avec l'Iran.

En plus d'une activité intense sur les comptes des médias sociaux de sa campagne présidentielle, Sanders a également fait le tour des talk-shows, notamment le Late Show sur CBS, le Today Show sur NBC, et une interview à la radio publique.

Bernie Sanders

Cela s'est accompagné de la promotion systématique de Sanders, au sein de publications de la pseudo-gauche et de la gauche libérale, comme le seul candidat antiguerre à l'élection présidentielle. Des articles avec des titres tels que «Trump veut nous entraîner dans une guerre avec l'Iran. Bernie est le candidat pour l'arrêter» dans Jacobin et «Bernie Sanders est le candidat antiguerre» dans Nation sont typiques.

Beaucoup de gens supposent naturellement que le «socialisme démocratique» professé par Sanders signifie aussi que le sénateur de 78 ans est un opposant à la guerre impérialiste. Mais en réalité, depuis sa première entrée au Congrès en 1991, Sanders a accumulé un lourd passé de soutien à la guerre et à la défense des intérêts prédateurs de l'impérialisme américain.

Dans une déclaration politiquement révélatrice faite lors de son interview du 8 janvier sur NPR, Sanders a déclaré:

«Nous devrions utiliser nos richesses et nos ressources, par la technique de la carotte et du bâton, pour rassembler les pays, pour mettre fin au genre de conflits terribles que nous voyons partout dans le monde, pour renforcer les organisations internationales où les gens peuvent s'asseoir et discuter plutôt que de tirer des coups de feu ou lâcher des bombes les uns sur les autres.» En clair, cela signifie que Sanders soutient l'utilisation de la puissance militaire, combinée à la pression diplomatique, pour faire respecter un ordre géopolitique international dominé par les États-Unis.

«Mais je ne suis pas un pacifiste», s'est-il empressé d'ajouter. «Il y a des moments où la guerre peut être nécessaire. Mais je crois, en tant que jeune qui s'est opposé à la guerre du Vietnam, qui a été un tel désastre pour ma génération, en tant que personne qui a aidé à diriger l'effort contre la guerre en Irak, qui a été un tel désastre pour nos jeunes, que je vais faire tout ce que je peux pour résoudre les conflits internationaux par la diplomatie, par des négociations et non pas par la poursuite de guerres sans fin. Assez, c'est assez.»

Lorsque Sanders parle ici de «guerres nécessaires», il ne fait pas référence aux révolutions populaires contre les ordres sociaux en faillite ni aux révoltes des peuples coloniaux contre leurs maîtres impérialistes. Il fait plutôt référence aux guerres qui sont «nécessaires» pour faire avancer les intérêts de l'impérialisme américain.

Le bilan de Sanders démontre ce qu'il considère comme des «guerres nécessaires». En premier lieu, cela comprend l'intervention américaine de 1993 dans la guerre civile somalienne, au cours de laquelle les États-Unis ont déployé des escadrons de la mort des Army Rangers, de la Delta Force et d'autres unités des forces spéciales dans ce pays africain appauvri, mais stratégiquement situé pour décapiter les factions opposées à l'établissement d'un régime fantoche américain. Cela inclut également les attaques aériennes de l'OTAN contre la Serbie en 1999, lancées sous le prétexte d'arrêter un nettoyage ethnique imminent des Kosovars.

En 2001, Sanders a participé à un vote presque unanime en faveur de l'invasion de l'Afghanistan. Aujourd'hui – alors que la guerre de près de 20 ans est largement impopulaire – Sanders déclare de façon pratique que son vote précédent était une «erreur». Mais il continue de soutenir les guerres américaines au Moyen-Orient, y compris la guerre par procuration des États-Unis en Syrie.

Sanders soutient également les assauts répétés d'Israël contre Gaza, des crimes de guerre impérialistes rendus possibles grâce au soutien des États-Unis. Lors d'une réunion publique en 2014, Sanders a fait taire un manifestant antiguerre qui contestait son soutien à Israël alors que l’État hébreu commettait des crimes flagrants contre la population palestinienne.

De plus, Sanders a publiquement exprimé son soutien à l'utilisation d'assassinats et d’«extraditions extraordinaires» dans la soi-disant «guerre contre le terrorisme». En 2015, lorsqu'on lui a demandé si les politiques antiterroristes sous une administration Sanders incluraient des drones et des forces spéciales, Sanders a répondu qu'il soutenait les drones, «tout cela et plus encore». Dans son entretien avec NPR, Sanders a esquivé la question lorsqu'on lui a demandé s'il laisserait les forces des «opérations spéciales» en Irak après le retrait des troupes terrestres.

Là où Sanders a voté contre le conflit militaire, comme lors de son vote contre la guerre en Irak en 2002, il a voté avec la majorité des démocrates du Congrès. Mais cela n'a pas empêché Sanders de voter à plusieurs reprises pour des projets de loi de dépenses militaires massives dans les années qui ont suivi l'invasion de l'Irak. Sanders décrit à plusieurs reprises la guerre en Irak comme un «désastre» ou une débâcle de la politique étrangère, mais jamais comme un crime dont les architectes devraient être poursuivis.

Le soutien de Sanders à la guerre est étroitement lié à son soutien de longue date à la guerre commerciale avec la Chine: une position qui pose la menace d'une guerre armée avec une puissance nucléaire et le pays le plus peuplé du monde. En fait, son premier texte de loi au Congrès a été un projet de loi qu'il a coparrainé, avec Nancy Pelosi, contre l'établissement de relations commerciales favorables avec la Chine. Depuis l'élection de Trump, Sanders a alterné entre des ouvertures de soutien aux mesures de guerre commerciale de Trump avec la Chine et des attaques contre Trump et même contre ses collègues démocrates pour ne pas s'être suffisamment engagés dans un conflit avec la Chine.

Ce bilan est généralement inconnu des propres partisans de Sanders, en grande partie parce que, à l'exception de manifestations verbales occasionnelles d'opposition, qui visent à dissimuler son bilan réel et à tromper l'opposition populaire à la guerre, Sanders a gardé un silence public sur la politique étrangère tout au long de sa carrière.

Mais le soutien de Sanders à l'impérialisme américain révèle que son «socialisme démocratique» proclamé n’est qu’une fraude, puisqu'il est impossible de s'opposer aux politiques de l'oligarchie financière chez soi tout en soutenant les guerres menées en leur nom à l'étranger. Son soutien à plus d'un quart de siècle de guerre, menée par la classe capitaliste américaine dans une lutte meurtrière pour maintenir sa domination mondiale, est l'indication la plus claire que, sous sa rhétorique qui sonne de gauche, Sanders est en fait un politicien procapitaliste.

Depuis les primaires de 2016, comme Sanders est passé de la marge du Parti démocrate à l'une de ses principales figures publiques, il a été contraint de faire des déclarations publiques plus fréquentes et plus longues sur la politique étrangère, à commencer par un discours important en 2017.

Dans ce discours, prononcé sur le site du célèbre «rideau de fer» de Churchill en 1946, Sanders a proclamé son soutien aux guerres pour la «démocratie» et l'«intervention humanitaire» et s'est engagé à soutenir le bellicisme du Parti démocrate contre la Russie et la Syrie. Par son choix du lieu et les éloges qu'il a faites dans son discours aux présidents Harry Truman et Lyndon Johnson, les architectes des guerres de Corée et du Vietnam, Sanders s’est implicitement couvert du manteau de l'anticommunisme de l'époque de la guerre froide, signalant à la classe dirigeante qu'il peut être un défenseur fiable de leurs intérêts prédateurs.

Dans ses critiques de la volonté de guerre de Trump contre l'Iran, il exprime non pas la haine profonde de la population pour la guerre, mais les préoccupations tactiques du Parti démocrate. Il s'agit d'une opposition fondamentalement favorable à la guerre, qui s'inquiète surtout du fait que Trump, en assassinant le général Qassem Suleimani, a agi de façon irréfléchie sans se préparer adéquatement à une guerre avec l'Iran, tant du point de vue du déploiement de troupes au Moyen-Orient que du point de vue du conditionnement de la population américaine aux coûts matériels et humains énormes d'une telle guerre.

De plus, le Parti démocrate s'inquiète qu'une guerre avec l'Iran immobilise des centaines de milliers de soldats américains qui pourraient autrement être déployés contre la Russie, qu'il considère comme le principal adversaire de l'impérialisme américain. Leur exigence que Trump poursuive le renforcement militaire de son prédécesseur Obama contre la Russie est au cœur de leur campagne pour destituer Trump et le faire passer pour un larbin de Poutine, une campagne que Sanders soutient.

Il y a seulement un mois, même en plein vote de destitution de Trump, les démocrates du Congrès ont voté pour lui accorder un budget militaire de 738 milliards de dollars, l'un des plus importants de l'histoire. À la Chambre, les membres de «l'escouade», des femmes du Congrès alignées sur les Socialistes démocrates d'Amérique, ont pu présenter une image d’adversaires de la guerre en exprimant un vote d’opposition sans importance contre un budget dont l'adoption était déjà assurée. Au Sénat, Sanders n'a même pas fait preuve d'opposition, décidant plutôt de s'abstenir.

En se présentant comme une figure antiguerre importante, Sanders prépare un piège politique soigneusement conçu pour les dizaines de millions de travailleurs et de jeunes qui sont opposés à la guerre et profondément préoccupés par les conséquences dévastatrices, tant au pays qu'à l'étranger, d'une nouvelle guerre massive au Moyen-Orient.

Il s'agit d'une répétition du rôle que Sanders a joué lors des primaires de 2016. Il s'est présenté afin de s’emparer de l'opposition de masse à la pauvreté, à l'inégalité et à la guerre parmi les travailleurs et les jeunes, ce qui a motivé un intérêt rapide et croissant pour le socialisme, afin de le canaliser à nouveau derrière le Parti démocrate où elle pourrait être piégée et désorientée.

L'appui de Sanders à Hillary Clinton, largement décriée comme une belliciste et une représentante de Wall Street, lors des élections générales a permis à Trump de capturer une partie de cette opposition par son populisme de droite, dans des conditions où les travailleurs n'avaient aucun autre moyen de faire connaître leur opposition à l'ensemble du système politique.

Un véritable mouvement antiguerre doit être basé sur la classe ouvrière, en opposition totale avec tous les partis capitalistes et leurs facilitateurs politiques, et sur la base d'un socialisme authentique, qui cherche à mettre fin à la guerre en abolissant sa source, le système capitaliste lui-même.

(Article paru en anglais le 11 janvier 2020)