La poursuite de Glenn Greenwald et la guerre à la liberté d'expression

L'accusation de «conspiration criminelle» portée par le gouvernement brésilien contre l'éditeur et journaliste d'investigation renommé Glenn Greenwald d'Intercept Brasil est la dernière d'une série d'attaques d'État au niveau international contre le droit historique durement acquis à la liberté d'expression. L'arrestation de Julian Assange, fondateur de WikiLeaks, a ouvert la voie à une guerre mondiale contre le journalisme indépendant et critique et à l'imposition d'une censure généralisée.

Les allégations faites au Brésil contre Greenwald sont essentiellement identiques à la première accusation émise en avril 2019 par le ministère américain de la Justice pour demander l'extradition d'Assange du Royaume-Uni afin qu'il soit jugé aux États-Unis. Les deux hommes ont été accusés d'«aider» des lanceurs d'alerte à accéder à des informations qui, une fois publiées, ont mis au jour la criminalité et la corruption aux plus hauts niveaux de l'appareil d'État.

Le journaliste Glenn Greenwald écoute une question lors d'une conférence de presse [Source: AP Photo/Ricardo Borges]

Dans le cas de Greenwald, des poursuites sont en cours de préparation sous prétexte qu'il a «conspiré» avec des gens pour «pirater» des comptes de messagerie et obtenir des informations qui prouvent que de hauts fonctionnaires ont utilisé une enquête sur la corruption pour saper les opposants politiques du démagogue fascisant Jair Bolsonaro. À l'approche de l'élection présidentielle de 2018, qui a été remportée par Bolsonaro, l'ancien président Luiz Inácio Lula da Silva a été reconnu coupable de corruption et emprisonné, et son Parti des travailleurs a été embourbé dans un scandale.

Dans le cas de Julian Assange, il a été accusé d'avoir «conspiré» avec la courageuse lanceuse d'alerte Chelsea Manning en 2009-2010 pour accéder à des milliers de documents qui ont révélé les crimes de guerre américains en Irak et en Afghanistan, et les intrigues sordides menées dans le monde entier pour soutenir des régimes proaméricains et affirmer les intérêts stratégiques des États-Unis et de leurs grandes sociétés. Dix-sept autres chefs d'accusation d'espionnage ont ensuite été ajoutés à la liste des chefs d'accusation, le menaçant d'une peine de 175 ans de prison à vie s'il était extradé et condamné par un simulacre de procès aux États-Unis.

Greenwald n'a pas encore été arrêté, mais il est presque certain que les services de renseignement américains sont impliqués dans les démarches juridiques pour le poursuivre. Il aurait été sur leur liste de cibles médiatiques prioritaires depuis il a joué un rôle clé en 2013 dans la publication des fuites faites par Edward Snowden, contractant de la National Security Agency (NSA). Les fuites de Snowden ont révélé le degré stupéfiant auquel la NSA espionne les communications de pratiquement tous les citoyens américains et d'une grande partie de la population mondiale.

Julian Assange a cherché à se protéger de la vengeance de l'État américain en obtenant l'asile politique en 2012 dans la minuscule ambassade équatorienne à Londres, jusqu'à ce qu'il soit expulsé et arrêté en avril dernier. Juste avant l'expulsion d'Assange, Chelsea Manning a été renvoyée en prison pour avoir refusé de comparaître devant un grand jury et de revenir sur son témoignage catégorique lors de son procès, qui affirmait qu'elle avait agi seule, sans aucune aide d'Assange et de WikiLeaks, pour accéder aux informations qu'elle avait divulguées.

L'emprisonnement de Manning et l'arrestation d'Assange ont été rapidement suivis par le gouvernement Macron qui a pris des mesures pour poursuivre huit journalistes pour avoir révélé la complicité de la France dans la guerre illégale de l'Arabie Saoudite au Yémen. En juin 2019, des descentes de police sans précédent ont eu lieu au domicile des journalistes et dans les bureaux des médias en Australie. Trois journalistes sont menacés de poursuites pour la publication de fuites révélant les crimes de guerre commis par les troupes australiennes en Afghanistan et les projets de légalisation de la surveillance de masse.

Glenn Greenwald ne s'était pas rendu aux États-Unis depuis 2013, car il craignait légitimement d'être arrêté. Bolsanaro étant maintenant au pouvoir, les mains de la CIA, de la NSA et du FBI peuvent bel et bien atteindre le Brésil, où Greenwald a un droit de résidence par l'intermédiaire de son partenaire.

La WSWS a lancé l’avertissement en 2010 que si Julian Assange n'était pas défendu, après sa détention en Grande-Bretagne pour des allégations fabriquées de toutes pièces selon lesquelles il aurait commis des délits sexuels en Suède, cela ouvrirait la voie à une attaque de grande envergure visant à terroriser et à réduire au silence le véritable journalisme. Le vice-président Joe Biden de l'administration du Parti démocrate de Barack Obama avait alors qualifié Assange de «terroriste sophistiqué». Le gouvernement travailliste de l’Australie, dont Assange est citoyen, avait dénoncé les publications de WikiLeaks comme «activité illégale».

En quelques mois, cependant, la grande majorité de la fraternité politique et médiatique de l'ex-gauche et de l'ex-libérale s'est alignée avec l'État américain et ses alliés contre Assange. Des publications telles que le New York Times et le Guardian, qui avaient collaboré avec WikiLeaks pour publier les fuites de Manning parce qu'elles allaient être publiées de toute façon, ont consacré leurs ressources à calomnier Assange en tant que violeur «présumé» et personne narcissique égoïste, ne méritant aucune sympathie et aucun soutien populaire. Les syndicats et les organisations de la fausse gauche au niveau international se sont activement opposés à toute campagne pour sa défense, refusant de discuter de son cas et boycottant toutes les actions entreprises pour réclamer sa liberté.

Les raisons politiques de ce revirement contre WikiLeaks ne doivent jamais être oubliées. Il s'est produit à la suite de bouleversements sociaux massifs, en partie déclenchés par les informations contenues dans les fuites de Manning, qui ont fait tomber des régimes soutenus par les États-Unis. En janvier 2011, le magazine Foreign Policy a nerveusement posé la question à savoir si la Tunisie était la première «révolution WikiLeaks». Quelques semaines plus tard, la dictature apparemment toute puissante d'Hosni Moubarak était renversée par un mouvement de masse de la classe ouvrière égyptienne.

Les partis, syndicats et médias «de gauche» de l'establishment sont rattachés de mille-et-une façons à l'oligarchie financière et capitaliste et bénéficient de l'exploitation impitoyable de la grande majorité de la population mondiale. La manière dont la vérité a motivé les gens ordinaires à se révolter ouvertement contre les élites en place est considérée avec horreur dans ces milieux. Un bouleversement de masse exigeant la fin des inégalités sociales et de l'injustice politique aux États-Unis, par exemple, menacerait la richesse et le pouvoir de la classe capitaliste et de la classe moyenne supérieure privilégiée, dont ils font partie et qu'ils servent.

La réponse instinctive des organisations de l'establishment et des médias a été de se joindre à l'appareil d'État pour tenter d'empêcher ou de censurer les révélations futures. Comme l'a écrit sans détour le rédacteur en chef du New York Times, Bill Keller, en novembre 2010, en réponse à WikiLeaks: «Lorsque nous nous trouvons en possession de secrets d'État, nous réfléchissons longuement à la possibilité de les divulguer... La liberté de la presse comprend la liberté de ne pas publier, et c'est une liberté que nous exerçons avec une certaine régularité.» [c'est nous qui soulignons]

La haine des publications ex-libérales pour Assange est devenue viscérale en 2016 lorsque WikiLeaks a publié des courriels fuités qui ont jeté un nouvel éclairage sur le programme militariste, pro-grandes entreprises et pro-autoritarisme d'Hillary Clinton et du Parti démocrate: leur parti et candidate préférés pour l'élection présidentielle américaine. Le New York Times et le Guardian ont mené la campagne pour promouvoir les fabrications selon lesquelles Assange avait «conspiré» avec les services secrets russes pour pirater les courriels et afin de le salir comme un «pion» de Vladimir Poutine et Donald Trump.

En juillet 2019, un tribunal américain a rejeté les allégations selon lesquelles WikiLeaks avait travaillé avec des agences russes comme étant «totalement déconnectées des faits» et a défendu son droit de publier les fuites comme étant «clairement du type ayant droit à la protection la plus forte que le premier amendement offre».

Le New YorkTimes et le Guardian, cependant, ne se sont jamais rétractés de leurs fausses accusations et calomnies. À ce jour, le NYT et la machine du Parti démocrate préconisent publiquement qu'Assange soit poursuivi au pénal du fait de leurs incessantes affirmations selon lesquelles l'«ingérence» russe a coûté à Clinton les élections de 2016. En avril 2019, le NYT a publié des commentaires faisant référence à la première accusation de conspiration contre Assange et parlant de «crime incontestable».

Compte tenu de son bilan, le New York Times a atteint les bas fonds de l'hypocrisie dans son éditorial du 22 janvier sur l'inculpation de Glenn Greenwald. Il a affirmé que la publication des fuites de Greenwald au Brésil «a fait ce qu'une presse libre est censée faire: elle a révélé une vérité douloureuse sur ceux qui sont au pouvoir». L'éditorial se termine: «Attaquer les porteurs de ce message est un grave préjudice et une dangereuse menace pour l'État de droit».

La réalité est que le NYT, ainsi que de nombreuses organisations et publications ex-libérales et de l'ex-gauche, a prouvé, par sa complicité dans la persécution d'Assange et de WikiLeaks, que ses allégeances de classe sont celles de l'oligarchie corporative et de l'État capitaliste.

Une véritable défense des journalistes et des lanceurs d'alerte qui ont courageusement défendu le droit de la classe ouvrière de connaître la vérité ne pourra être assurée que par la classe ouvrière.

Julian Assange est emprisonné en Grande-Bretagne et son procès en extradition commence le 24 février à Londres. Chelsea Manning est dans une cellule aux États-Unis; Edward Snowden est en exil forcé en Russie et maintenant Glenn Greenwald est menacé au Brésil. Tous ceux qui défendent les droits démocratiques fondamentaux en jeu dans ces affaires ont la responsabilité de se battre pour la plus grande mobilisation indépendante possible des travailleurs et des jeunes pour exiger leur liberté immédiate et inconditionnelle.

(Article paru en anglais le 23 janvier 2020)

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