Le véritable programme de Johnson pour le Brexit: guerre commerciale, militarisme et guerre de classe

Par Robert Stevens
4 février 2020

Le Royaume-Uni a quitté l'Union européenne (UE) vendredi soir, sur fond de petites célébrations, dont la plus grande sur la place du Parlement de la capitale devant laquelle Nigel Farage, le chef du Brexit Party, a fait un discours.

Les forces d'extrême droite qui étaient galvanisées autour du Brexit, sont résumées par «Le grand rasemblement britannique pour fêter le Brexit» à George Square à Glasgow dont l’animateur était Alistair McConnachie, un ancien membre du précédent mouvement de Farage, le Parti pour l’Indépendance du Royaume-Uni. McConnachie est un négationniste de l'Holocauste qui était auparavant financé par l'Ordre Protestant d'Orange (mouvement de droite en Irlande du Nord).

Une heure avant la sortie officielle de l’UE à 23 heures, le Premier ministre conservateur Boris Johnson a sorti une vidéo de trois minutes et demie annonçant l'aube d'une «nouvelle ère» et «potentiellement un moment de véritable renouveau et un changement national».

Prime Minister Boris Johnson signed the Withdrawal Agreement for the UK to leave the EU on January 31st. [Credit: U.K. Prime Minister]

Quitter le Royaume-Uni signifiait que «Nous avons repris les mécanismes de notre autonomie gouvernementale. Il est maintenant temps d'utiliser ces mécanismes pour libérer le plein potentiel de ce formidable pays et améliorer la vie de chacun dans tous les coins de notre Royaume-Uni.»

Mais la réalité est toute autre. Johnson va vers l’affrontement avec l'Europe, ce qui menace de se terminer par une guerre commerciale et une dislocation de l'économie. Il a aligné son gouvernement sur les États-Unis et leur programme militariste croissant. Et loin d’ouvrir une ère de prospérité, son gouvernement s'est engagé à attaquer le niveau de vie de la classe ouvrière, ce qui entraînera une éruption de la lutte des classes.

Une mesure du caractère réactionnaire du programme politique de son gouvernement est que le premier exemple cité par Johnson pour signaler « la reprise de contrôle» et « réussir le Brexit» était «le contrôle de l'immigration». Il a ensuite dénommé «nos forces armées» parmi «les atouts incroyables de ce pays…»

Johnson s’est fixé un dernier délai au 31 décembre pour conclure un accord commercial entre le Royaume-Uni et l'UE. Quelques heures après une vidéo déclarant un avenir de «coopération amicale entre l'UE et une Grande-Bretagne énergique», les médias ont rapporté que Londres insisterait lors des négociations prévues début mars pour qu'il n'y ait «plus de concessions» dans le cadre d’une «nouvelle offensive» contre Bruxelles.

Il n'y aurait pas «d'alignement vers le haut» avec l'UE sur la législation du travail et les règles commerciales. Dans son entretien avec Sky News, le ministre des affaires étrangères Dominic Raab a déclaré que «la question de l'alignement […] n’est même pas à l’ordre du jour des négociations.» Un tel arrangement «irait à l'encontre du but du Brexit», a-t-il ajouté.

Farage a salué l'approche de Johnson car il était dans «l'intérêt national» de la Grande-Bretagne d'être «un concurrent à leur porte [de l'UE]».

Johnson prononcera un discours aujourd'hui à Londres devant les chefs d'entreprise et les diplomates pour souligner la position du Royaume-Uni. Selon le Financial Times « on s’attend à ce qu’il dise […] que le Royaume-Uni ne s'alignera sur aucune règle de l'UE et n'autorisera pas la [Cour de justice européenne] à superviser les relations commerciales avec le Royaume-Uni.»

L'UE n'a pas non plus l’intention d’être conciliante comme en témoigne la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, qui, bien qu'elle espère trouver un accord fondé sur «les meilleure relations possibles avec le Royaume-Uni» a averti que «cela ne vaudra jamais l’avantage qu’apporte l’adhésion à l’UE. Notre expérience nous a appris que la force ne réside pas dans un splendide isolement, mais dans notre union unique. Il est clair que l'Europe défendra ses intérêts de manière résolue.»

Le Royaume-Uni ne serait pas autorisé à négocier dans un sens unique à son profit car «seuls ceux qui reconnaissent les règles du marché intérieur peuvent bénéficier du marché commun».

Dans une nouvelle mesure de représailles, l'ancien président du Conseil européen, Donald Tusk, a déclaré que l'UE ferait preuve «d'empathie» si l'Écosse devenait indépendante du Royaume-Uni et demandait l’adhésion à l’UE.

Cela signifierait l'éclatement du Royaume-Uni et une crise constitutionnelle majeure. Alors que la Grande-Bretagne quittait l'UE, la première ministre écossaise, Nicola Sturgeon, a déclaré que si l'Écosse était indépendante, elle demanderait son adhésion à l'UE. La semaine dernière, pour la première fois depuis le référendum sur l'indépendance de 2014 (qui avait donné 55 pour cent des suffrages contre 45 contre l’indépendance), un sondage a révélé une faible majorité en faveur de l’indépendance. C'était en grande partie grâce au Parti national écossais au pouvoir, qui avait obtenu une adhésion majoritaire pour rester dans l'UE lors du référendum sur le Brexit de 2016.

Les préparatifs de Johnson pour une guerre commerciale avec l'UE s'accompagnent de l'engagement de son gouvernement à intensifier sa posture militariste. Dans les semaines précédant le Brexit, il a promis un soutien indéfectible (article en anglais) à Trump dans ses menaces de guerre contre l'Iran. Des navires de guerre de la Royal Navy britannique ont été envoyés dans le détroit d'Ormuz pour escorter et protéger les pétroliers et des plans ont été adoptés par le Premier ministre pour le déploiement rapide d'avions de chasse, de drones et d'autres matériels militaires.

La guerre commerciale et l'offensive militaire seront à la charge de la classe ouvrière.

De manière remarquable, une section de la vidéo produite par Johnson pour la nuit du Brexit a fait référence à la «création de ports francs» [article en anglais] comme essentielle à la «souveraineté récupérée» du Royaume-Uni. Les ports francs, mieux connus sous le nom de zones franches de libre-échange ou zones économiques spéciales, permettent aux entreprises de bénéficier de taux d'imposition zéro et de la super-exploitation de la classe ouvrière.

Johnson prévoit la création d'une dizaine de ports francs dans un premier temps. Leur importance a été débattue au Parlement en octobre 2018, avec l’intervention du député conservateur Simon Clarke déclarant qu'ils «devaient être en mesure d'offrir des niveaux d'imposition inférieurs et des réglementations moins contraignantes que celles existant à l'extérieur, de réduire la documentation douanière, d'offrir des zones de périmètre sécurisées et donc réduire les coûts d'assurance et éviter la taxe sur la valeur ajoutée (TVA).»

Une précédente tentative d'installer des ports francs au Royaume-Uni par le gouvernement Thatcher dans les années 80 avait échoué «principalement en raison des contraintes réglementaires imposées par l'UE.»

Dans une déclaration révélatrice sur la façon dont les conservateurs envisagent que le Royaume-Uni agirait comme un lieu attractif pour les investissements mondiaux, aux dépens de l'UE, Clarke avait caractérisé les ports francs existants dans l'UE elle-même ainsi: «En résumé, nous ne devrions pas viser à établir le type de port franc insipide que l'on trouve à travers le continent européen. Au lieu de cela, nous devrions aspirer à construire des ports francs géants comme ceux que l'on trouve en Chine, aux États-Unis et au Moyen-Orient. »

Les conservateurs sous le prédécesseur de Johnson, Theresa May, dans une tentative désespérée de calmer la colère croissante, les actions revendicatives et les grèves dans divers secteurs importants, affirmèrent qu'ils mettraient fin à l'austérité après que une décennie de «sacrifices» de la part des travailleurs. Johnson a répété cet engagement tout au long de la campagne des élections générales.

Cette rhétorique et toutes ces bêtises sur le fait que les conservateurs deviennent le «parti de la classe ouvrière» n'ont même pas duré jusqu'au Brexit.

La semaine dernière, tous les ministres du Cabinet ont été chargés d'identifier des coupes budgétaires d'au moins 5 pour cent dans leur département ministériel. Le Financial Times a rapporté qu’ «Une lettre signée conjointement par le Premier ministre et le ministre des finances Sajid Javid informe les ministres que les budgets restent extrêmement serrés, même après une décennie d'austérité dans les services publics.»

Les ministères ont reçu pour instruction de «nommer 10 projets qui pourraient être abandonnés lors de l'examen exhaustif des dépenses de cet automne dirigé par le Trésor.»

Les ministres seraient tenus de «passer en revue chaque ligne des budgets ministériels en évaluant l'optimisation des ressources…» et de présenter des «options radicales» pour réduire les dépenses.

Ces économies «libéreraient de l'argent pour investir dans nos priorités».

Les priorités centrales du gouvernement Johnson sont davantage de cadeaux aux super-riches et l'augmentation des dépenses militaires. En septembre dernier, Johnson a annoncé une augmentation initiale des dépenses de défense supérieure à l'inflation de 2,2 milliards de livres sterling.

Les puissances européennes, dirigées par l'Allemagne et la France, répondront au défi de la Grande-Bretagne, et surtout des États-Unis, en renforçant leur propre programme de réarmement militariste et des mesures d'austérité contre la classe ouvrière.

A lire également: La Grande-Bretagne quitte l'UE: contre le nationalisme, pour les Etats socialistes unis d'Europe

(Article paru en anglais le 3 février 2020)