Les agriculteurs protestent contre le gouvernement du Parti socialiste-Podemos à Madrid

Par Alejandro López
7 février 2020

Des centaines d'agriculteurs se sont rassemblés devant le ministère de l'Agriculture à Madrid mercredi pour protester contre les conditions sociales et les problèmes économiques auxquels le secteur agricole est confronté. Cette manifestation fait suite aux manifestations d'agriculteurs de la semaine dernière dans les régions de Galice, d'Estrémadure et d'Andalousie.

Les agriculteurs protestent contre la baisse des prix à la production et la hausse des coûts de production. Selon le ministère de l'Agriculture, les revenus agricoles ont chuté de 8,6 % rien qu'en 2019. Les grands supermarchés et les chaînes d'épicerie augmentent leurs prix, mais réduisent les sommes qu'ils versent aux agriculteurs. Selon Europa Press, en janvier, les prix de vente finaux des produits agricoles étaient en moyenne quatre fois plus élevés que ce que les supermarchés payaient aux agriculteurs; pour les pommes de terre, c'était sept fois plus; et pour la viande, les œufs et le lait, trois fois plus.

D'autres problèmes auxquels les agriculteurs sont confrontés sont liés à la crise du capitalisme européen et aux tensions géopolitiques mondiales: les restrictions commerciales et les réductions potentielles des subventions de la politique agricole commune (PAC) de l'Union européenne (UE) dues au Brexit, les droits de douane imposés par le président américain Donald Trump sur l'agriculture européenne, en particulier sur le secteur oléicole espagnol, et les sanctions de l'UE contre la Russie.

Avant les manifestations de la semaine dernière, le premier ministre régional d'Estrémadure du Parti socialiste (PSOE), Guillermo Fernández Vara, a imputé la faiblesse des marges des agriculteurs aux petites augmentations du salaire minimum convenues par le PSOE, la Gauche unie stalinienne et Podemos lors de discussions avec la Confédération des grandes entreprises espagnoles (CEOE). Vara, qui dirige l'une des régions espagnoles les plus pauvres et les plus dépendantes de l'agriculture, a déclaré: «Avec les bas prix dans ce secteur, il est très coûteux de couvrir les coûts salariaux élevés liés à l'augmentation du salaire minimum».

Les principaux organisateurs des manifestations d'agriculteurs – l'Union des petits agriculteurs (UPA), la Coalition des agriculteurs et des éleveurs (COAG) et l'Association des jeunes agriculteurs (ASAJA) – n'ont pas fait du niveau des salaires des travailleurs agricoles leur question centrale, du moins pour l'instant. Ces protestations semblent avoir un caractère socialement hétérogène. Elles incluent des couches de travailleurs agricoles et de petits agriculteurs appauvris vivant avec des marges bénéficiaires et des revenus minuscules, ainsi que des propriétaires terriens de grande et moyenne taille.

Cela se reflète également dans leurs revendications, qui vont de l'amélioration des systèmes d'assurance à la gestion de la faune sauvage, en passant par un étiquetage transparent et des subventions plus élevées. «Notre principale demande», a déclaré à El Pais la secrétaire générale de la COAG, Ivana Martinez, «est un prix équitable pour les produits agroalimentaires. ... Ils doivent valoir ce qu'ils devraient vraiment valoir et non pas ce qu'imposent les grands supermarchés et les chaînes alimentaires, qui sont des prix qui prennent toujours toute la valeur ajoutée».

De nombreux agriculteurs portent le gilet jaune, faisant écho aux centaines de milliers de manifestants «gilets jaunes» qui se sont unis sur les médias sociaux contre les politiques anti-travailleurs du président français Emmanuel Macron. Ces manifestations sont devenues le plus important mouvement d'opposition en France depuis la grève générale de mai 1968. Les «gilets jaunes» français comprennent des couches importantes de travailleurs et ne sont pas un mouvement essentiellement agricole, et Madrid est clairement terrifiée à l'idée que l'opposition s'étende également aux travailleurs espagnols.

Dans une chronique d'El País sur les protestations des agriculteurs, l'analyste politique Fernando Vallespín a écrit: «Ce n'est toujours pas une révolte. Elle n'est pas non plus organisée, comme les gilets jaunes en France, par le biais des médias sociaux. Mais les dernières manifestations de la campagne dans certaines régions d'Espagne risquent de faire sentir leur impact au-delà des problèmes spécifiques de l'agriculture et de l'élevage. C'est un signal d'alarme.»

La semaine dernière, une grève générale a paralysé le Pays basque espagnol. Des dizaines de milliers d'ouvriers d'usine, de travailleurs de l'éducation, de la santé, des transports et des petites entreprises se sont mis en grève contre les emplois précaires et les faibles retraites.

Le mois de janvier a vu la destruction de 244.000 emplois, ce qui en fait le pire mois de janvier depuis 2014. Avec plus de 3,25 millions d'Espagnols inscrits au chômage, une crise sociale explosive se prépare.

Le quotidien barcelonais La Vanguardia a publié un article intitulé «Sánchez déploie tout le gouvernement pour stopper l'explosion sociale dans l'Espagne rurale», où il est écrit: «Le premier ministre exige des initiatives pour mettre fin à la rébellion "gilet jaune"». Il écrit que le ministre de l'Agriculture Luís Planes est rentré à Madrid «sous le choc» de la fureur populaire qui a éclaté dans l'Espagne rurale. Les premiers ministres régionaux du PSOE, note-t-il, avertissent Sánchez que cela pourrait être l'«embryon» d'un «mouvement comme celui des gilets jaunes».

La Vanguardia a ajouté que la vice-première ministre Teresa Ribera se rendra dans la région minière de León, «une autre source d’inquiétude alors que les subventions au charbon arrivent à leur terme». Le syndicat UGT (Union générale du travail), lié au PSOE, a parlé du risque d’une «possible explosion sociale» des mineurs.

Le quotidien en ligne eldiario.org a écrit: «Le gouvernement craint que la colère ressemble aux gilets jaunes de la France et que le parti d'extrême droite Vox en profite».

Le danger de l'extrême droite est réel: Vox tente de tirer profit de la colère populaire croissante.

Alors que l'UPA, la COAG et l'ASAJA ont déclaré qu'ils ne voulaient pas de partis politiques présents, Santiago Abascal, le chef du parti d'extrême droite Vox, a assisté au rassemblement pour donner une conférence de presse. Dans son discours, Abascal a critiqué les autres partis espagnols pour s'être «agenouillés devant l'Union européenne» et a demandé que l'UE accorde une préférence sur les marchés européens aux produits européens et espagnols.

Le discours d'Abascal aurait cependant reçu une réaction très mitigée, allant de cris de soutien à des railleries et à des huées. Dans l'une des vidéos, on peut entendre un manifestant crier: «Vous êtes des fermiers de fauteuil! Montrez vos mains, Abascal», en référence à la carrière d'Abascal faite de sinécures bien payées dans des agences gouvernementales où il a été nommé par des amis bien connectés politiquement.

Bien que le danger que représente Vox soit réel, son ascension est coordonnée presque exclusivement d'en haut. La classe dirigeante a encouragé le nationalisme et la répression policière, en particulier contre la Catalogne, pour désorienter la colère sociale croissante contre l'austérité du gouvernement actuel et la répression militaro-policière. La lutte contre Vox est indissociable d'une lutte pour mobiliser la classe ouvrière, en entraînant derrière elle des couches de paysans et de petites entreprises, contre le gouvernement PSOE-Podemos. Le PSOE et Podemos sont eux-mêmes profondément impliqués dans les crimes du fascisme espagnol.

Lundi, Podemos et le PSOE ont rejoint les partis de droite (Parti populaire, Citoyens, Vox) pour bloquer la publication des états de service du tristement célèbre tortionnaire fasciste Antonio González Pacheco. Plus connu sous le nom de «Billy El Niño» (Billy le Kid), il était l'un des tortionnaires les plus craints de la dictature fasciste du général Francisco Franco. Il était accusé d'avoir brutalement battu des prisonniers politiques, y compris des femmes enceintes, en tant qu'agent de la police secrète. Il vit toujours et n'a jamais répondu de ses crimes.

Podemos a affirmé avoir voté de cette façon en raison de «doutes juridiques» sur l'initiative présentée par le parti basque nationaliste EH Bildu. Au milieu du tumulte public provoqué par ce vote, Podemos a fait une promesse creuse, à savoir qu'ils pourraient changer leur vote plus tard.

Comme l'avait écrit le WSWS il y a deux ans dans son article «L'antifascisme» de Podemos: une couverture pour le gouvernement du Parti socialiste espagnol anti-ouvrier, analysant l'examen par le PSOE des médailles de Pacheco: «Un gouvernement du PSOE soutenu par Podemos se révélera être un ennemi acharné de la classe ouvrière, quelles que soient les mesures symboliques "antifranquistes" qu'il adoptera. ... Ils ne s'opposeront pas, mais s'aligneront plutôt sur l'austérité de l'UE, les guerres et les attaques d'extrême droite contre les droits démocratiques. Ils sont indissolublement liés aux tendances néofascistes par leurs liens historiques avec l'élite dirigeante et l'appareil d'État européen».

Deux ans plus tard, la classe dirigeante fait l'éloge de Podemos pour son bilan de droite. Le quotidien conservateur El Confidencial a publié un article intitulé «La maturité inattendue d'Iglesias et de ses ministres»: «Les cinq ministres de l'orbite de Podemos ont évité des obstacles majeurs. ... Podemos semble avoir quitté sa chrysalide pour devenir adulte.»

Un exemple, note-t-il, est le «calme institutionnel» dont ont fait preuve les ministres de Podemos après l'intervention du roi à l'ouverture du Parlement: les ministres, conclut-il, ont été vus «applaudissant impeccablement».

(Article paru en anglais le 6 février 2020)