Les Oscars 2020: Parasite de Bong Joon-ho de la Corée du Sud remporte des prix importants

Par David Walsh
13 février 2020

Le film sud-coréen Parasite, réalisé par Bong Joon-ho, a remporté quatre prix importants lors de la soirée des Oscars 2020, dimanche soir à Los Angeles. Il a remporté les prix du meilleur film et du meilleur long métrage international, un événement sans précédent, et Bong a remporté les prix du meilleur réalisateur et du meilleur scénario original.

Parasite

Pour 1917, Sam Mendes a remporté trois prix (dont celui de la meilleure cinématographie décerné au vétéran Roger Deakins), tandis qu'Il était une fois ... à Hollywood, Ford contre Ferrari de James Mangold et le Joker de Todd Phillips en ont chacun remporté deux. Joaquin Phoenix (Joker) et Renee Zellweger (Judy de Rupert Goold) ont remporté les prix du meilleur acteur et de la meilleure actrice. Brad Pitt (Il était une fois ... à Hollywood) et Laura Dern (Marriage Story de Noah Baumbach) ont gagné dans les catégories des meilleurs acteurs et actrices de soutien.

Comme nous l'avons noté en janvier, lors de l'annonce des nominations pour les prix: «Les films qui ont jeté un regard plus précis sur la vie américaine et mondiale, notamment Dark Waters de Todd Haynes, The Laundromat de Steven Soderbergh, Official Secrets de Gavin Hood, Velvet Buzzsaw de Dan Gilroy et Just Mercy de Destin Daniel Cretton, n'ont reçu aucune nomination».

De plus, J'accuse de Roman Polanski, un récit dramatisé de l'affaire Dreyfus en France dans les années 1890, l'un des meilleurs films de l'année, n'a pas reçu de prix ni de nomination parce que la campagne #MeToo a intimidé les distributeurs potentiels et empêché sa distribution aux États-Unis. D'ailleurs, A Rainy Day in New York de Woody Allen n'a pas non plus réussi à trouver un distributeur. Cette nouvelle liste noire n'est pratiquement pas rapportée dans les médias américains.

Parasite méritait de remporter les prix les plus sérieux. Il était nettement supérieur à tous les autres films en compétition. Le film de Bong est une oeuvre complexe et troublante sur le désastre social, économique et psychologique que représente le vaste fossé entre les riches et les pauvres. Deux familles, les Kims et les Parks, qui vivent habituellement aux antipodes de la société, sont soudainement rapprochées, avec de terribles conséquences. Le tout culmine dans une éruption de colère de classe.

Comme nous l'avions noté dans notre première critique, la Corée du Sud est l'une des sociétés les plus inégales de la planète sur le plan social. Le film de Bong expose, de manière réfléchie et logique, les résultats inévitables d'une telle division: les pauvres feront presque tout pour sortir de leurs conditions cauchemardesques, subsistant littéralement dans le monde criminel. Les riches choyés, vivant dans un cocon, ne sont absolument pas préparés à l'envie, la colère et la violence que leur domination et leur arrogance provoquent.

Bong a récemment déclaré au Guardian que «la Corée, à première vue, semble être un pays très riche et glamour maintenant, avec la K-pop, l'internet à haut débit et la technologie informatique ... mais la différence relative de richesse entre les riches et les pauvres s'accroît. La jeune génération, en particulier, ressent beaucoup de désespoir».

Parasite de Bong Joon-ho

Le réalisateur, dans les notes de production du film, a souligné le fait que «dans ce triste monde, les relations humaines ... ne peuvent pas tenir». Parasite, explique-t-il, représente des «gens ordinaires» qui tombent dans une collision «inévitable». Le film est «une comédie sans clowns, une tragédie sans méchants».

Bong a déclaré à un interviewer l'année dernière: «Je pense que tous les créateurs, tous les artistes, et même juste tout le monde, nous sommes toujours intéressés par la classe sociale, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, je pense qu'il serait en fait étrange que nous ne le soyons pas. ... Je pense que nous avons tous des antennes très sensibles à la classe, en général.» Ce n’est malheureusement pas le cas, comme l'indique la grande majorité des films sélectionnés aux Oscars cette année. L'attention de la plupart des cinéastes américains est certainement tournée vers eux-mêmes et leurs identités ethniques, sexuelles et de genre.

Il n’est pas certain que Bong, qui décrit son passé et sa situation actuelle comme relevant de la classe moyenne, soit particulièrement à gauche dans sa pensée. Il est peut-être simplement plus observateur et plus honnête que la plupart des gens dans le monde du cinéma. (Son manque de clarté s'est exprimé dimanche soir dans ses commentaires amicaux – dans la mesure où ils n'étaient pas simplement polis ou diplomatiques – à l'égard des autres candidats réalisateurs Martin Scorsese et Quentin Tarantino, qu’ils l’auraient inspiré. En fait, Parasite s'oppose de toutes les manières significatives aux films sombres et misanthropes de Scorsese et Tarantino). Depuis deux décennies, Bong s'intéresse dans ses films à l'évolution de la société sud-coréenne, avec des œuvres telles que Barking Dogs Never Bite (2000), Memories of Murder (2003), Mother (2009), Snowpiercer (2013) et Okja (2017).

Le triomphe éclatant d'un film sud-coréen sur le ressentiment et les conflits de classe aux Oscars a une certaine signification objective, quelle que soit la suite du programme des Oscars et quelle que soit la manière dont les électeurs se laissent aller et se font des illusions, comme ils en ont l'habitude, les années suivantes. Malgré tous les efforts des médias, de la hiérarchie de l'Académie et de l'establishment politique en général pour noyer la culture dans la «race» et le genre, les questions sociales s’imposent.

Et ces efforts dimanche soir ont été considérables. Les organisateurs de la cérémonie de remise des prix ont été piqués et déçus par le résultat du processus de nomination, qui a abouti à la nomination d'une seule artiste noire pour un prix d'interprétation (Cynthia Erivo dans Harriet) et à l'absence de réalisatrices. Les dernières semaines ont été dominées par le «tollé» médiatique qui s'en est suivi.

1917

Le New York Times, inévitablement, a joué un rôle de premier plan. Le Times, par exemple, a fait référence dans un article récent à «la controverse hors écran la plus remarquée des Oscars: la blancheur et la masculinité flagrantes de nombreuses catégories et films majeurs». Et un autre article observait: «À l'approche de la 92e cérémonie des Oscars, les gros titres parlaient de ce que nous ne verrions pas: pas de J. Lo [Jennifer Lopez pour Hustlers], pas de femmes cinéastes de haut niveau, presque pas de gens de couleur dans les catégories d'acteurs.» Et l'implacable Times a fait d'autres commentaires: «Le vieux Hollywood – et la façon dont il est représenté par l'académie et ses nominations – est sous la loupe depuis un certain temps déjà, que ce soit à cause de #OscarsSoWhite ou #MeToo ou du manque de reconnaissance envers les réalisatrices».

À notre avis, le cinéma américain manque vraiment aujourd’hui de boussole sociale et morale objectivement enracinée, orientée vers le problème de l'inégalité sociale et de classe, ainsi que les grandes menaces qui pèsent sur la population, l’autoritarisme et la guerre. Le cinéaste qui ignore ces questions, quel que soit son genre, son origine ethnique ou son orientation sexuelle, n'aura que peu de choses à dire au public.

Brad Pitt dans Once Upon a Time ... in Hollywood

Cette année, en réponse à la colère suscitée par les nominations et aux pressions qui en ont résulté, les organisateurs de la cérémonie de remise des prix ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour injecter la politique de la «race» et du genre dans leur programme dimanche soir, et ce de manière évidente. En compensant désespérément son incapacité à nommer le nombre «approprié» de personnalités «non blanches» et «non masculines», l'Académie a fait en sorte qu'il n'y ait pas de telles plaintes lorsqu'il s'agit des présentateurs, des chanteurs, des humoristes et des musiciens, et de leurs divers commentaires sur la «représentation» des femmes ou des noirs.

Ce type de campagne ne répond pas à la question légitime et démocratique de l'éducation et de la participation culturelle d'un grand nombre de jeunes, de toutes les couleurs et de tous les genres, qui sont exclus de la participation à l'industrie du cinéma, de la télévision et de la musique en raison de leur origine sociale et de leurs conditions économiques. Ce qui est impliqué dans le programme de «diversité» de l'Académie est l'acceptation conformiste du statu quo culturel et la simple redistribution d'une partie des positions et des richesses existantes à des Afro-Américains, des femmes et des homosexuels, déjà riches dans de nombreux cas.

Cela ne concerne qu'une couche relativement mince de la population. Il ne fait aucun doute que divers facteurs expliquent le déclin continu de l'audience télé des Oscars, qui a atteint le niveau le plus bas de l'histoire dimanche soir, soit 23,6 millions de personnes, mais l’apitoiement sur soi-même à cause de son origine ethnique ou de son genre, n’a pas de large attrait populaire.

Par exemple, ce moment, décrit par ABC News, était tout simplement désagréable: «[Les actrices] Sigourney Weaver, Gal Gadot et Brie Larson se sont réunies sur scène pour présenter une performance inédite des meilleures musiques de film sélectionnées cette année.»

«Nous voulons célébrer la première fois dans l'histoire des Oscars en 92 ans qu'une femme chef d'orchestre dirigera l'orchestre pour cette représentation», a déclaré Weaver.

Avec Gadot et Larson à ses côtés, Weaver a dit: «Toutes les femmes sont des superhéros.»

Renée Zellweger dans Judy

Le New York Times a pris la décision inhabituelle de faire une publicité pour le «Projet 1619» racialiste et discrédité lors de la cérémonie de remise des prix. Le spot mettait en vedette l'actrice et chanteuse Janelle Monáe (qui a en fait ouvert le programme avec un numéro musical), comme le décrit une publication, «debout seule sur la côte de Virginie». L'eau tourbillonne derrière elle et la caméra se rapproche d'elle alors qu'elle récite les mots suivants: En août 1619, un navire pointe à l'horizon près de Point Comfort, en Virginie. Il transportait plus de 20 Africains réduits en esclavage qui étaient vendus aux colons. Aucun aspect du pays que nous connaissons aujourd'hui n'a été épargné par l'esclavage qui a suivi. L'Amérique n'était pas l'Amérique, mais c'est à ce moment qu'elle a commencé».

Cyniquement, l'annonce du Times se terminait par ce titre: «La vérité peut changer notre façon de voir le monde. La vérité en vaut la peine».

La politique du Parti démocrate domine le monde du cinéma à Hollywood. En référence au procès de destitution de Donald Trump qui vient de se terminer, Brad Pitt, en recevant son prix du meilleur acteur de soutien (pour Il était une fois ... à Hollywood, de Quentin Tarantino), a dit: «Ils m'ont dit que je n'avais que 45 secondes, et c'est 45 secondes de plus que ce que le Sénat a accordé à John Bolton cette semaine.» Bolton, bien sûr, est le réactionnaire extrême et le belliciste avec lequel les démocrates ont formé une alliance de facto après que ses affirmations sur Trump et l'Ukraine dans un livre à venir aient été divulguées aux médias.

Le succès de Parasite aux Academy Awards a été généralement salué par les médias américains. Mais tout le monde n'était pas heureux. Bien sûr, la semaine dernière, un chroniqueur de droite a fait son commentaire: «Parasite de Bong Joon-ho est une absurdité surfaite, invraisemblable, de lutte des classes».

Mais à côté de ces réactionnaires, quelques autres voix nerveuses se sont élevées. La critique Ann Hornaday du Washington Post, en particulier, a fait savoir que l'importance accordée à Parasite ne lui plaisait pas. La tactique de Hornaday était de traiter Parasite comme s'il s'agissait d'une simple variation du cinéma de violence gratuite à la Tarantino et d'éviter son contenu social. «Les techniques et les thèmes que Bong utilise si habilement dans Parasite», écrit-elle en recourant au jargon féministe, «donnent au film un caractère à la fois original et étrangement familier, fruit du regard masculin qui règne encore à Hollywood».

En parlant de la cérémonie de remise des prix, Hornaday a affirmé que «les extraits des meilleurs films sélectionnés se déroulaient comme tant de rêves de garçons qui recevaient les jouets qu’ils voulaient, assortis de la démarche arrogante, des voitures qui font vroum et des femmes qui sont soit réduites au silence soit pratiquement absentes». Comment les Petites Femmes de Greta Gerwig aurait-il pu rivaliser «avec tant de films qui mythifiaient les Grands Hommes»? Mettant dans le même panier Parasite et l’oeuvre confuse et même désorientée du Joker, le critique du Post a décrit les deux films comme étant «peu originaux et étriqués, un ramassis de styles visuels “cools”, souvent empreints de violence sanglante, au service de récits peu convaincants ou tout simplement superficiels».

Le Washington Post est la propriété de Jeff Bezos, l'homme le plus riche du monde, qui était dans le public des Oscars à Los Angeles l'autre soir. Lui aussi pourrait bien convenir que les idées troublantes qui propulsent Parasite sont «soit peu convaincantes, soit tout simplement superficielles».

(Article paru en anglais le 11 février 2020)