L'équipe de défense d'Assange: « L'empire appelle ça de l'espionnage. Nous appelons ça du journalisme »

Par Thomas Scripps
20 février 2020

Plus de 100 journalistes de 23 pays ont participé mardi à une conférence de presse à Londres pour discuter de l'audience d'extradition aux États-Unis de Julian Assange, qui s'ouvre lundi. Organisée par la Foreign Press Association, la conférence a été animée par le rédacteur en chef de WikiLeaks, Kristinn Hrafnsson, l'avocate Jennifer Robinson et les députés australiens Andrew Wilkie et George Christensen.

Il y a dix ans, a rappelé Hrafnsson, Assange était un journaliste de renommée internationale. WikiLeaks avait œuvré avec un groupe de journalistes du monde entier pour diffuser les documents connus sous le nom de Cablegate. « Ces valeurs fondamentales seront remises en question devant un tribunal la semaine prochaine dans l'affaire Julian Assange ».

Qualifiant d' « absurdes » les affirmations du Département d'Etat américain selon lesquelles Assange n'est pas un journaliste et WikiLeaks pas une organisation médiatique, Hrafnsson a déclaré: « Hier soir, certains d'entre nous... étaient au Club Frontline et nous avons visionné la remise du prix que Julian Assange a reçu en 2011, le prix Walkley [...] le prix Pulitzer d'Australie. Il a reçu ce prix pour les divulgations de 2010 et 2011. Ces mêmes divulgations qui sont maintenant qualifiées d'espionnage. »

« L'empire appelle ça de l'espionnage. Nous appelons ça du journalisme."

Hrafnsson a réfuté la machination de l’inculpation américaine contre Assange: « Les avocats agissant au nom des États-Unis maintiendront qu'un des actes d'accusation concerne le piratage informatique. Ce n'est pas le cas. Cette désignation est de la propagande... cela n'a rien à voir avec le piratage. Il s'agit de communication légale - communication entre une source et un journaliste », a-t-il déclaré aux journalistes

Rejetant les allégations sans fondement de « généraux du Pentagone au cœur brisé » selon lesquelles les révélations de WikiLeaks avaient « mis des vies en danger », Hrafnsson a répondu: « J’ai trouvé cela ironique de la part de la personne que nous venions de démasquer comme ayant organisé des escadrons de la mort en Afghanistan".

« Dix ans se sont écoulés et aucun cas de préjudice physique n'a été enregistré à la suite des fuites de 2010 et 2011 ».

Faisant référence aux accusations fabriquées contre Assange et aux déni de procès équitable qu'il avait subi au cours de la dernière décennie, Hrafnsson a expliqué: « Il y a un argument écrasant en faveur du non-lieu ».

« C'est une affaire très politisée », a poursuivi Hrafnsson. « J'ai dit à plusieurs reprises que Julian Assange était un prisonnier politique... C'était politique en 2010, lorsque de hauts fonctionnaires américains et des commentateurs ont appelé à la « fermeture » de WikiLeaks.

« C'était politique quand des gens appelaient à l'assassinat de Julian Assange, ce qui, à la lumière des récents événements en Irak, devrait être pris au sérieux ».

« C'était politique quand Mike Pompeo, alors directeur de la CIA, en 2017, a décidé de présenter WikiLeaks comme un ‘service de renseignement hostile non étatique’, une chose jamais évoquée auparavant... »

Andrew Wilkie, député australien indépendant et ancien lieutenant-colonel du Corps d'infanterie royal australien, a rappelé qu'Assange avait « rendu publiques des informations dans l'intérêt du public, y compris des preuves tangibles de crimes de guerre américains ».

Il était « très préoccupé par le comportement du gouvernement britannique, très préoccupé par le comportement du gouvernement australien... Et je critique le gouvernement australien pour ne pas avoir pris la défense d'un citoyen australien en difficulté à l'étranger ».

Le député libéral-national australien George Christensen a déclaré à l'auditoire qu'il était inhabituel de le trouver parmi les défenseurs d'Assange car il était « un grand fan de Donald Trump et un grand fan de BoJo [le Premier ministre conservateur britannique Boris Johnson] ». Mais il était « un grand fan de la liberté d'expression et de la liberté de la presse... et elles sont clairement attaquées dans l'affaire Julian Assange », a-t-il poursuivi.

Expliquant le but de sa visite et de celle de Wilkie à Londres, Christensen a déclaré qu'ils voulaient « entendre directement de Julian Assange ce qu'il voulait transmettre au gouvernement et au peuple australiens. Et aussi, pour contrôler son bien-être, parce que nous sommes préoccupés par les informations constantes que nous entendons sur son état de santé, son état mental ».

Christensen a déclaré qu'il avait pris confiance en raison des récentes déclarations de Boris Johnson à la Chambre des communes: « Il a dit qu'il pensait que le traité d'extradition des États-Unis avec le Royaume-Uni est quelque peu mal équilibré. Il a également déclaré que le Royaume-Uni protégeait les journalistes et les lanceurs d'alerte et je l'en félicite. J'espère qu'il y aura un changement de d’orientation ».

Jennifer Robinson s'est concentrée sur l'importance des révélations de WikiLeaks pour lesquelles Assange était poursuivi, en soulignant la criminalisation du journalisme qui informe sur la sécurité nationale :

« Il s’agit de [la vidéo] ‘Collateral Murder’, de preuves de crimes de guerre; il s’agit des Journaux de guerres afghans et irakiens, qui montrent le coût réel des guerres américaines; des violations des droits de l'homme; il s’agit du Cablegate... Amnesty International a déclaré que c'est cela qui avait déclenché le printemps arabe ».

Les documents de WikiLeaks ont été cités dans de nombreuses affaires de droits de l'homme à travers le monde, a déclaré Robinson. « Ils constituent une ressource remarquable pour ceux d'entre nous qui cherchent à demander des comptes aux gouvernements pour les abus dont sont victimes leurs citoyens et ceux d'autres pays. Ce sont les publications pour lesquelles Julian Assange est actuellement incarcéré dans une prison de haute sécurité et risque 175 ans de prison aux États-Unis ».

Lors de la séance de questions-réponses, un journaliste a questionné le rôle de WikiLeaks dans la dénonciation des actes du Comité national du Parti démocrate (DNC) à la présidentielle américaine de 2016 pour subvertir la campagne de Bernie Sanders lors des primaires démocrates. Christensen a observé que « de ce fait, certains membres de la gauche ont effectivement abandonné Julian Assange ». En fait, le Parti démocrate et ses partisans libéraux et pseudo de gauche ont lancé une campagne réactionnaire contre WikiLeaks, prétendant qu’il faisait partie de « l'intervention russe » ayant porté Donald Trump à la Maison Blanche.

Hrafnsson a expliqué qu'une décision de justice rendue l'année dernière avait mis ce mensonge en pièces. Un juge de New York avait rejeté l'affaire du DNC « avec préjudice », dans ce qu'il a décrit comme « l'histoire médiatique la plus passée sous silence de l'année ».

L'espoir absurde de Christensen que Boris Johnson, un collègue politique de droite, intervienne pour sauver Assange est également ouvertement promu par le leader du Parti travailliste britannique Jeremy Corbyn. Après avoir rencontré Wilkie lundi, Corbyn a déclaré à ABC News : « Il [Johnson] a reconnu que le traité d'extradition entre le Royaume-Uni et les États-Unis était mal équilibré et qu'il n'était pas équitable, c'est pourquoi je pense que c'est un grand changement de la part du gouvernement britannique ».

Il s'agit d'une déformation délibérée de ce qui s'est passé lors des questions au Premier ministre mercredi dernier, lorsque Corbyn a terminé la session en posant d'abord des questions sur Anne Sacoolas, l'agent de la CIA qui a renversé et tué l'adolescent Harry Dunn. Corbyn a dénoncé « le traité d'extradition unilatéral de notre pays avec les États-Unis », demandant si Johnson s'engageait à rechercher « une relation d'extradition équilibrée avec les États-Unis... ».

Johnson, sous immense pression du aux révélations que son gouvernement avait autorisé Sacoolas à quitter le pays en sachant qu'elle était un agent de la CIA, s'est tortillé en reconnaissant la qualification par Corbyn du traité d'extradition comme « mal équilibré » - avant d'insister pour dire que c'était « totalement différent du cas de Harry Dunn et Anne Sacoolas ».

Lorsque Corbyn a ensuite demandé à Johnson s'il pensait que « l'extradition d'Assange devrait être rejetée et les droits des journalistes et des dénonciateurs être maintenus pour le bien de nous tous », Johnson a répondu qu'il ne commenterait « aucun cas individuel », avant d'affirmer que « les droits des journalistes et des lanceurs d'alerte devraient être maintenus et ce gouvernement continuera à le faire ».

La seule déclaration jamais faite par "BoJo" sur Assange fut le 11 avril 2019 lorsqu’il a félicité les responsables du ministère britannique des Affaires étrangères pour l'avoir brutalement arrêté et expulsé manu militari de l'ambassade équatorienne. Il n'a aucune intention de demander l'extradition de Sacoolas, et encore moins de s'opposer à la demande américaine d'extradition d'Assange vers les Etats-Unis – et Corbyn et Christensen le savent très bien.

La persécution implacable de Julian Assange, qui dure depuis dix ans, la menace d'une extradition illégale et la torture sont le produit d'une marche de toutes les puissances impérialistes vers la guerre, l'autoritarisme et la répression d'État, dans laquelle le gouvernement Johnson se positionne comme le principal allié militaire de Trump.

Assange ne sera pas libéré en raison d'un prétendu « changement d'avis » de Johnson, mais grâce à la construction d'un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière contre le gouvernement conservateur, qui exige la libération de l'éditeur de WikiLeaks.

(Article paru en anglais le 19 février 2020)