Après le débrayage de 200.000 enseignants et employés de soutien

Les syndicats de l'éducation de l'Ontario «suspendent» la plupart des actions de grève

Par Roger Jordan
29 février 2020

Suite à la journée de grève de 200.000 enseignants et employés de soutien de l'Ontario vendredi dernier, les syndicats de l'éducation de la province ont décidé de mettre un terme aux futures actions syndicales et de diviser les travailleurs selon les groupes régionaux.

Terrifiés par la mobilisation massive des travailleurs de l'éducation et le large soutien dont ils bénéficient au sein de la population, les syndicats ont renouvelé leurs efforts pour parvenir à un «compromis» avec Doug Ford, un émule de Trump, et son gouvernement conservateur de droite, c'est-à-dire faire dérailler la lutte contre l'austérité et imposer des reculs.

Dans une manoeuvre cynique visant à dissimuler qu'elle démobilise les enseignants, la Fédération des enseignants du primaire de l'Ontario (ETFO), qui compte 83.000 membres, a publié lundi une déclaration qui cherche à donner l'impression qu'elle étend la lutte. Le syndicat «passe à la phase 6» de son plan de grève, a proclamé la déclaration. Mais il a ensuite expliqué que dans le cadre de la «Phase 6», l'ETFO – qui a organisé une journée de grève à l'échelle de la province et une journée de débrayage régional par rotation chaque semaine depuis le début du mois de février – suspend toute action professionnelle au moins jusqu'au 9 mars.

De même, citant la perspective de nouveaux pourparlers avec le gouvernement, l'Ontario English Catholic Teachers Association (OECTA) a annoncé l'annulation des grèves régionales tournantes précédemment annoncées cette semaine dans des dizaines de conseils scolaires de la province. Le seul prétexte de cette décision était une assurance sans valeur de la part du médiateur que des discussions «significatives» auraient lieu entre l'OECTA et le gouvernement.

L'Association des enseignants ontariens, dans la course au syndicat qui allait saboter la lutte de ses membres le plus rapidement, qui représente les 12.000 enseignants des conseils scolaires francophones de la province, a annoncé mardi l'annulation d'une grève provinciale prévue pour jeudi dernier. Dans une province où les hivers sont longs et les températures inférieures à zéro, le syndicat a cherché à justifier son geste en invoquant une prévision de «mauvais temps» pour jeudi. Cependant, il ne semble pas que les chutes de neige attendues empêcheront la reprise des négociations du syndicat avec le gouvernement Ford vendredi.

La Fédération des enseignants des écoles secondaires de l'Ontario (FEESO) est le seul syndicat à maintenir des actions de débrayages. Elle devait organiser vendredi des grèves tournantes régionales dans un certain nombre de conseils scolaires, notamment à Hamilton et à Ottawa. Toutefois, le syndicat a déclaré qu'il était prêt à suspendre toutes les grèves futures si le gouvernement acceptait de maintenir les mêmes effectifs de classes et le même financement des écoles que ceux qui existaient pour l'année scolaire 2018-19. Cela signifie que la FEESO se prépare à accepter les conditions horribles qui prévalent dans les écoles de l'Ontario, résultat d'une décennie d'austérité imposée par les libéraux, et à capituler devant la demande du gouvernement Ford de réduire davantage les salaires réels des enseignants.

En novembre, les conservateurs ont adopté une loi, la loi 124, qui plafonne les augmentations de salaire et les avantages sociaux pour un million de travailleurs du secteur public, y compris les enseignants et le personnel de soutien scolaire, à 1 % par an – soit bien en dessous du taux d'inflation – pour chacune des trois prochaines années.

En octobre dernier, le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) a salué comme une «victoire» les contrats qu'il a négociés selon le modèle suggéré maintenant par la FEESO au nom de plus de 50.000 membres du personnel de soutien scolaire de l'Ontario.

Le bilan des syndicats d'enseignants et de la bureaucratie syndicale dans son ensemble en Ontario montre que leur désescalade de la lutte des enseignants n'est pas une question de tactiques malavisées.

Depuis l'arrivée au pouvoir de Doug Ford, il y a un an et demi, la Fédération du travail de l'Ontario (OFL) et ses syndicats affiliés se sont efforcés de réprimer l'opposition de la classe ouvrière à l'austérité capitaliste. L'OFL a concentré son attention sur sa fausse campagne «Le pouvoir du plus grand nombre», dont l'objectif est résumé par l'horloge du compte à rebours sur son site web, qui dit aux visiteurs d'attendre plus de 800 jours pour avoir le privilège d'élire un gouvernement «progressiste» en 2022, c'est-à-dire un gouvernement de droite, favorable à l'austérité et dirigé par les libéraux ou le NPD.

Pour leur part, les syndicats d'enseignants, dans les six mois qui ont suivi l'expiration des contrats, ont chacun poursuivi leur propre stratégie de négociation indépendante et leurs actions syndicales, même si les problèmes fondamentaux auxquels tous les enseignants sont confrontés sont les mêmes. Ils n'ont pas lancé d'appel à la lutte commune aux travailleurs hospitaliers, aux professeurs d'université, aux fonctionnaires et aux centaines de milliers d'autres travailleurs dont les revenus et les avantages sont également menacés par la loi 124.

Ils n'ont également rien dit sur le danger imminent que le gouvernement interdise toute action syndicale des enseignants en adoptant une loi d'urgence contre les grèves, même si Ford et son homme de main, le ministre de l'Éducation Stephen Lecce, ont menacé à plusieurs reprises de le faire.

La détermination des syndicats à démobiliser les travailleurs de l'éducation montre le caractère totalement creux et cynique des menaces de «grève générale» proférées le week-end dernier par divers dirigeants de l'OFL. La présidente de l'OFL, Patty Coates, elle-même ancienne responsable de longue date de la FEESO pendant les années d'austérité libérale soutenue par les syndicats, a déclaré de manière pompeuse lors d'un rassemblement de protestation devant la convention politique des progressistes-conservateurs à Niagara Falls: «Si les conservateurs ne nous écoutent pas, s'ils n'entendent pas les habitants de l'Ontario dire “assez c'est assez”, nous allons paralyser cette province.

C'est de la poudre aux yeux. La seule «mobilisation» que ces bureaucrates syndicaux organiseront sera une campagne pour faire sortir le vote des partis de la grande entreprise, les libéraux ou le NPD, dans deux ans. Cependant, Coates se sent obligée de s'engager dans une telle démagogie, car elle craint que la bureaucratie syndicale ne perde le contrôle de l'opposition croissante à l'austérité capitaliste parmi les travailleurs.

Comme l'explique la déclaration du Parti de l'égalité socialiste (Canada) distribuée vendredi dernier lors du rassemblement de 30.000 enseignants à Toronto, «l'une des caractéristiques essentielles de la contre-offensive mondiale de la classe ouvrière – du mouvement des gilets jaunes en France et des grèves sauvages des travailleurs de l'automobile de Matamoros au Mexique aux grèves des enseignants aux États-Unis – est qu'elle s'est développée en dehors des syndicats corporatistes et des partis “de gauche” de l'establishment et de plus en plus en opposition consciente à eux».

Soulignant que les enseignants et leurs partisans doivent considérer leurs luttes comme faisant partie d'une contre-offensive internationale de la classe ouvrière contre l'austérité et la guerre capitalistes, la déclaration ajoute: «Les enseignants et les autres travailleurs ont besoin de nouvelles organisations de lutte. Des comités d'action, entièrement indépendants des syndicats, doivent être créés pour mobiliser systématiquement la classe ouvrière contre le large éventail de mesures anti-ouvrières introduites par Ford, préparer une grève générale et défier toute loi antigrève, et tendre la main aux travailleurs à travers le Canada, aux États-Unis, au Mexique et au-delà».

Les dernières actions des syndicats de l'éducation montrent que cette tâche est plus urgente que jamais. Si les travailleurs ne prennent pas en main la conduite de leur lutte, les syndicats y mettront fin et la trahiront, malgré le militantisme et la détermination de lutter des enseignants et du personnel de soutien des écoles.

(Article paru en anglais le 27 février 2020)