Pourquoi l'université de Princeton a-t-elle financé l'extrémiste de droite allemand Jörg Baberowski?

Par David North
4 mars 2020

Il y a près d'un an, le 3 avril 2019, j'ai envoyé une lettre au professeur Deborah Kaple concernant un séminaire de l'université de Princeton sur le thème des «Dictatures en transition» auquel elle avait invité le professeur Jörg Baberowski de l'université Humboldt de Berlin. Kaple, qui a joué un rôle de premier plan dans l'organisation de cet événement, partageait à l'époque avec Baberowski une bourse de recherche de 300.000 dollars octroyée par Princeton.

J'ai écrit:

Lors de l'organisation du séminaire/conférence et de l'organisation d'un projet de recherche commun, l'université de Princeton était-elle consciente que le professeur Baberowski fait partie des historiens révisionnistes de droite les plus éminents en Allemagne? Il est un fervent défenseur des vues du défunt professeur Ernst Nolte, dont la relativisation des crimes nazis a déclenché le fameux «Historikerstreit» de la fin des années 1980.

Baberowski est également un opposant de premier plan aux politiques d'immigration de la chancelière Merkel. Ses opinions d'extrême droite sur le sujet ont servi à légitimer la xénophobie de l'Alternative pour l'Allemagne néo-fasciste. Les déclarations de Baberowski sur l'immigration ont été régulièrement reprises dans Breitbart News et, plus inquiétant encore, dans le Daily Stormer, le principal site web nazi américain...

Je serais intéressé de savoir si vous, ou l'un des participants au récent séminaire/conférence, connaissez les controverses entourant les vues du professeur Baberowski. Il ne s'agit pas ici de simples opinions politiques privées du professeur Baberowski. Sa défense d'Ernst Nolte, qui a passé les trois dernières décennies de sa vie à justifier les crimes nazis, fait plutôt partie intégrante du projet historique-théorique de Baberowski. Au centre de la conception de Nolte-Baberowski se trouve l'affirmation que la barbarie nazie, y compris l'Holocauste, était une réponse imposée au régime hitlérien par l'Union soviétique. Il est difficile d'imaginer que le caractère d'extrême droite et les implications dangereuses des vues du professeur Baberowski – qui, faut-il ajouter, impliquent dans une large mesure la falsification de l’histoire – passent inaperçus aux yeux des universitaires participant au récent séminaire/conférence. Les opinions du professeur Baberowski ont-elles été contestées à un moment quelconque du séminaire/conférence?

Le professeur Kaple n'a pas accusé réception de ma lettre, et encore moins répondu aux questions que j'ai soulevées. Ni Kaple ni l'université n'ont expliqué le but de leur collaboration avec une personne politiquement alliée à l'Alternative pour l'Allemagne (AfD), et dont les activités publiques – telles que sa dénonciation des immigrés et la justification des crimes nazis – ont joué un rôle important dans la création d'un climat intellectuel qui légitime la résurgence du fascisme en Allemagne. Un rapport sur l'ordre du jour et les travaux du séminaire n'a pas été publié, pas plus qu'il n'y a eu d'explication sur les buts et objectifs scientifiques du projet «Dictatures en transition».

Les personnes en deuil tiennent des photos des victimes alors qu'elles participent à un rassemblement de solidarité à Hanau, en Allemagne, le samedi 22 février 2020, trois jours après le meurtre de neuf personnes lors d'une fusillade néonazie de masse. (Photo AP)

Compte tenu de la situation politique dangereuse en Allemagne, le professeur Kaple et l'université de Princeton doivent rendre compte à leurs étudiants, à la communauté scientifique et au grand public de leur collaboration avec Baberowski. L'influence politique rapidement croissante de l'AfD et l'explosion de la violence antisémite et anti-immigrée, illustrée récemment par le meurtre de neuf personnes à Hanau le 19 février, n'a fait que trop clairement ressortir les implications des déclarations anti-immigrées de Baberowski. Lorsque l’université a accordé à Baberowski une bourse de recherche à six chiffres et l'a invité à Princeton, pourquoi a-t-elle choisi de passer outre ses excuses pour Hitler et ses déclarations incendiaires selon lesquelles les immigrants privent les Européens de «tout ce qui leur est cher»? Dans ma lettre du 3 avril, j'avais fourni à Kaple des liens vers les articles de Breitbart et du quotidien néonazi Stormer qui citaient les tirades anti-immigrantes de Baberowski, ainsi que vers l'article du Spiegel dans lequel il cherchait à absoudre Hitler de toute responsabilité dans l'Holocauste.

Depuis la publication de ma lettre en avril dernier, des informations nouvelles et troublantes sont apparues concernant un autre participant au séminaire de Princeton l'année dernière.

M. Baberowski était accompagné de Fabian Thunemann, qui occupe le poste d'assistant de recherche à l'Institut d'études est-européennes de l'Université Humboldt.

Selon un reportage en ligne daté du 19 décembre 1998, un individu identifié comme Fabian Thunemann a participé de façon importante à une manifestation organisée à Hanovre par le Parti national démocratique néonazi d'Allemagne (Nationaldemokratische Partei Deutschland). Cette manifestation avait été appelée pour protester contre une exposition des crimes de guerre commis par l'armée nazie entre 1939 et 1945.

Alors que le reportage indique que 170 nazis ont participé à la manifestation, Fabian Thunemann et son frère Lukas font partie des huit néonazis spécifiquement identifiés. Cela indiquerait que les deux hommes étaient des extrémistes de droite importants et bien connus des antifascistes qui surveillaient les activités néonazies. D'autres personnes nommées dans ce rapport sont des individus qui ont été impliqués par la suite dans des incidents majeurs de violence d'extrême droite.

Reportage en ligne identifiant Fabian Thunemann comme un participant à la manifestation néonazie de 1998

Cherchant à étayer ce rapport, Sven Wurm, étudiant diplômé de l'Institut d'histoire de l'Europe de l'Est et membre élu du parlement étudiant de l'Université Humboldt, a envoyé une lettre en décembre 2019 à l'administration de l'université pour demander si le Fabian Thunemann nommé dans le reportage de 1998 était la même personne travaillant sous la direction de Baberowski.

Le porte-parole de l'université, Hans-Christoph Keller, a répondu, avec une ambiguïté calculée, qu'il n'avait aucune information sur la question.

M. Wurm a envoyé une deuxième lettre en janvier 2020 à M. Keller et à la présidente de l'université, Sabine Kunst, dans laquelle il demandait une réponse sans équivoque à sa question. Il a écrit:

C'est une question très sérieuse. Je dois donc demander: la direction de l'université a-t-elle fait ou compte-t-elle faire un effort pour déterminer si M. Thunemann, qui travaille actuellement au département d'histoire de l'Europe de l'Est, est le même Thunemann que celui dont il est question dans le reportage sur les activités néonazies à Hanovre? Il ne devrait pas être difficile pour vous de déterminer si ce reportage est vrai ou non.[/blockquote]

M. Keller a répondu pour la deuxième fois de manière évasive:

Pour les questions relatives au personnel, l'Université Humboldt peut, pour des raisons juridiques, refuser de fournir des informations à des tiers. Nous vous remercions de votre compréhension.[/blockquote]

Le refus de l'université de fournir une réponse directe laisse peu de doutes sur le fait que le Fabian Thunemann identifié comme un manifestant néonazi et le Fabian Thunemann qui a participé avec Baberowski au séminaire de l'université de Princeton sont une seule et même personne.

Bien entendu, si le professeur Kaple nourrit des doutes quant à savoir si le néonazi Fabian Thunemann identifié dans le reportage de 1998 est le même homme qui a participé à son séminaire, Princeton devrait contacter l'université Humboldt et M. Thunemann et leur demander de clarifier la question par une réponse non ambiguë.

Jörg Baberowski et Fabian Thunemann posent devant la Trump Tower lors de leur voyage à Princeton en 2019 sur une photo postée par le département d'histoire européenne de l'Université Humboldt

Les enquêtes de M. Wurm ont une suite inquiétante. Le 30 janvier 2020, alors qu'il faisait campagne pour un siège au parlement étudiant, Wurm a vu Baberowski arracher illégalement ses affiches électorales du mur où elles avaient été légitimement affichées. Ce vandalisme violait ouvertement les règles interdisant l'ingérence du personnel universitaire dans les activités des étudiants. Baberowski était clairement révolté par le rôle de premier plan joué par Wurm dans l'opposition à la croissance de l'influence de l’AFD et par ses efforts pour déterminer si l'Institut d'histoire de l'Europe de l'Est, que dirige le professeur, offrait un refuge aux néonazis. Lorsque Wurm a demandé à Baberowski de cesser de vandaliser le matériel de campagne, ce dernier l'a agressé physiquement. L'ensemble de cet incident a été enregistré en vidéo et publié sur YouTube, où il a été visionné plus de 22.000 fois.

Tout professeur de Princeton qui attaquerait violemment un étudiant de la manière enregistrée dans cette vidéo serait immédiatement suspendu de l'université, perdrait son emploi et ferait très probablement l'objet de poursuites pénales. Mais dans l'environnement politique actuel en Allemagne, l'influence de l'AfD est si grande que l'université a indiqué qu'elle n'avait même pas l'intention de réprimander Baberowski. La présidente de l'université, Sabine Kunst, a déclaré qu'elle sympathisait «sur le plan humain» avec les actions de Baberowski. La crainte de Kunst d'offenser Baberowski témoigne de ses liens étroits avec de puissants réseaux de droite. Ces liens ont été documentés dans une étude faisant autorité sur l'extrême droite en Allemagne. Quelques jours seulement après avoir agressé Sven Wurm, Baberowski a partagé une plateforme avec le ministre de l'Éducation du gouvernement de coalition, qui a cherché à apaiser l'AfD en adoptant des parties substantielles de son programme d'extrême droite.

L'invitation de Princeton à Baberowski lui a conféré un niveau de prestige international accru qui n'est pas justifié par ses efforts intellectuellement frauduleux pour faire progresser le révisionnisme historique pro-nazi, illustrés par son affirmation selon laquelle «Hitler n'était pas agressif» et, plus récemment, par son affirmation selon laquelle «Hitler ne voulait pas entendre parler d'Auschwitz».

De plus, étant donné la politique fasciste de Baberowski et son mépris des droits démocratiques, le sujet du projet de recherche de Kaple-Baberowski – l'étude des «Dictatures en transition» – est à la fois douteux et suspect. Les efforts de Baberowski pour obtenir le financement d'un projet similaire, qui portait le titre provocateur de «Dictature comme alternative», ont été rejetés par le Sénat académique (Akademischer Senat) de l'Université Humboldt, où les opinions d'extrême droite du professeur sont bien connues. Les experts externes indépendants chargés par l'université d'auditer sa demande de financement ont soumis son projet à des critiques dévastatrices.

Au moment où le nazisme connaît une résurgence en Allemagne, où les assassinats politiques de droite et autres actes de violence meurtrière deviennent monnaie courante, le soutien financier de Princeton et sa collaboration avec des gens comme Baberowski sont intellectuellement irresponsables et politiquement répréhensibles.

Princeton doit encore clarifier la nature de ses relations avec Jörg Baberowski. Sont-elles en cours? L'allocation de 300.000 dollars pour un projet de recherche est une dépense importante de ressources financières. Quelle est la portée de ce projet? Pour quoi, précisément, l'argent est-il utilisé? Quel contrôle Baberowski exerce-t-il sur le versement des fonds? Quel est le rôle de Fabian Thunemann dans ce projet?

Enfin, Princeton devrait expliquer pourquoi elle pense que les efforts de Baberowski pour construire une justification contemporaine de la dictature, similaire à celle qui existait au Chili sous le général Pinochet, sont pertinents par rapport aux conditions politiques actuelles aux États-Unis et au niveau international.

(Article paru en anglais le 22 février 2020)