Victoire de Netanyahu mais absence de majorité parlementaire

Par Jean Shaoul
5 mars 2020

Le Likoud, le parti du premier ministre Benjamin Netanyahu, et ses alliés droitiers et religieux sont sortis vainqueurs des élections générales de lundi mais il leurs manque encore deux sièges pour une majorité absolue des 120 sièges que compte la Knesset.

Le résultat, qui renforce la position de Netanyahu, présage un tournant vers un régime dictatorial sur fond de crise constitutionnelle et économique sévère et de menace croissante d’une guerre contre l'Iran et ses alliés.

Netanyahu s’efforce par tous les moyens de convaincre Benny Gantz, le chef du parti d'opposition Bleu et Blanc, ou au moins certains des membres de son parti, de renoncer à leur promesse de ne pas servir sous un premier ministre inculpé par la justice et de rejoindre un gouvernement d'union nationale. Il compte sur leur réticence à vouloir retourner aux urnes une quatrième fois.

Le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu (source: en.kremlin.ru)

Alors que 90 pour cent des votes étaient dépouillés, dans une élection où la participation fut d’environ 71 pour cent, semblable à l’élection de septembre, elle aussi sans majorité, le Likoud a obtenu 36 sièges. Cela redonne au parti sa position d'avant les premières élections, non concluantes, d’avril. Ce qui lui donne, avec les sièges de ses alliés de droite et religieux, un total de 59 sièges.

Le bloc d'opposition, composé du parti Bleu et Blanc de Gantz et de ses alliés politiques, dont le Gesher composé de dissidents du Likoud et d'autres partis de droite, et les vestiges des partis travaillistes (Labour) et Meretz, n' a remporté que 39 sièges. L'effondrement sans répit du vote Labour/Gesher/Meretz, passé de 11 à 7 pour cent en septembre, reflète l’échec politique de la « solution à deux Etats » [sur la question de la Palestine] qui était devenue leur seule raison d'être.

Les autres partisans potentiels de Gantz incluent la Joint List, une alliance de quatre partis palestiniens israéliens, qui a progressé pour obtenir 15 sièges. Cependant, Gantz a exclu toute coalition avec la Joint List. Et son troisième échec à se défaire de Netanyahu met sa survie politique et celle de son parti en question.

Netanyahu doit comparaître en justice le 17 mars pour se défendre d’accusations de corruption, de fraude et d'abus de confiance dans trois affaires de corruption distinctes qui traînent depuis des années. S'il est reconnu coupable, il pourrait passer le reste de sa vie en prison.

Il est déterminé à conserver son poste de premier ministre afin de modifier le droit israélien et d’empêcher les poursuites contre lui. Il a appelé les citoyens israéliens à «enquêter sur les enquêteurs», leur disant qu'ils «assistaient à une tentative de coup d'État». C’est maintenant la guerre ouverte entre le procureur général du pays et le premier ministre qui s’accusent mutuellement de saboter l’état de droit.

Netanyahu veut éviter toute dépendance vis-à-vis d'Avigdor Lieberman, dont le parti Yisrael Beiteinu (Israël est notre foyer) a remporté sept sièges. C'est la départ de Lieberman de la coalition dirigée par le Likoud, en novembre 2018, qui a précipité les trois dernières élections. Il avait précédemment refusé de rejoindre une coalition dirigée par Netanyahu à moins qu'elle ne réduise le rôle des autorités religieuses dans la société israélienne et n'introduise une législation pour forcer les Juifs ultra-orthodoxes à servir dans les Forces de défense israéliennes. Il a appelé à un « large gouvernement d'unité libérale » qui comprendrait Yisrael Beiteinu, le Likud et Bleu et Blanc. Maintenant, cet allié de longue date de Netanyahu a déclaré qu'il était déterminé à empêcher une quatrième élection.

Netanyahu a pu continuer à exercer ses fonctions d'une part parce que la loi n'oblige pas un premier ministre mis en accusation, contrairement aux autres ministres, à démissionner - un vide juridique survenu lors de sa rédaction - et d'autre part parce que le bloc de l'opposition partage sa politique étrangère et intérieure. Les deux blocs sont également attachés à l'expansion d'Israël en Cisjordanie occupée.

Tout au long de la campagne électorale, Netanyahu a lancé des appels à sa base droitière. Il a salué «l'accord du siècle» du président américain Donald Trump, programmé pour renforcer un allié clé de Washington et du Golfe persique et âme sœur de Trump contre l'Iran. L'accord, en reconnaissant les «faits sur le terrain» établis par une agression israélienne incessante et des annexions de terres dans les territoires palestiniens occupés, a donné à Netanyahu le feu vert pour annexer officiellement ces territoires et consolider un régime d'apartheid.

Il a immédiatement annoncé vouloir créer de nouveaux parcs nationaux en Cisjordanie et construire 7 000 nouvelles maisons à Jérusalem-Est et 3 000 dans les colonies, tout en démolissant 700 maisons palestiniennes. Il a promis de commencer l'annexion officielle de certaines parties de la Cisjordanie.

Netanyahu a mené une campagne électorale virulente, intensifiant ses attaques contre les citoyens palestiniens d'Israël. Il a qualifié d'illégitime une coalition dirigée par les Bleu et Blanc dépendant du soutien de la Joint List. Il a nommé et attaqué des membres de la Knesset, Ayman Odeh et Ahmad Tibi, qui ont depuis reçu des menaces de mort. Il a lancé une attaque calomnieuse après l'autre contre Gantz, s’en prenant à son patriotisme, sa santé mentale et son intégrité financière et personnelle.

Gantz n'a proposé aux électeurs qu'un changement de personnel, proposant surtout d'anciens alliés de Netanyahu discrédités. Ses politiques concernant le conflit israélo-palestinien, Gaza et l'Iran ne se distinguaient pas de celles de Netanyahu, et il n'avait pas grand-chose à dire sur la lutte contre les inégalités sociales croissantes, la pauvreté, l'exclusion sociale et le racisme qui caractérisent la société israélienne.

Les 400 000 votes restants à comptabiliser, bulletins de vote contestés, prisonniers, soldats, patients en quarantaine et diplomates, ne devraient pas modifier le résultat d’ensemble de manière significative. Le président Reuven Rivlin a annoncé qu'il attendrait les résultats officiels de la commission électorale centrale mardi prochain avant d'entamer des consultations pour savoir qui sera invité à former un gouvernement.

Rivlin, un membre du Likoud devenu adversaire de Netanyahu, est parfaitement conscient que s'il nomme Netanyahu pour former un gouvernement et que son marchandage réussit à réunir une majorité de 61 sièges, il devra faire face à une contestation judiciaire de sa décision, étant donné que Netanyahu est un criminel inculpé.

Si le procureur général Avichai Mandelblit, ancien allié politique et nommé par Netanyahu, la Cour suprême ou Rivlin, décide de ne pas autoriser Netanyahu à former un nouveau gouvernement, cela déclenchera un affrontement sans précédent entre la Knesset, le système judiciaire et les partisans de droite et fascistes de Netanyahu, conduisant à l’effondrement de l'ensemble du système politique et à la guerre civile.

Netanyahu a abandonné l'idée d'un «projet de loi sur l'immunité» comme joker pour éviter la prison. Au lieu de cela, il a l'intention de présenter un projet de loi interdisant à la Haute Cour (qui a annulé un certain nombre de décisions clés du gouvernement) de se prononcer contre des lois ou des décisions administratives au motif qu’elles sont déraisonnables. Cela permettrait à sa coalition d'ignorer toute décision de la Haute Cour qu'elle n'aime pas, rendant le système judiciaire subordonné au cabinet du Premier ministre.

Après avoir neutralisé la Haute Cour, Netanyahu a l'intention de nommer un nouveau procureur général, plus indulgent envers lui-même et ses amis fascistes, dont la tâche sera de retarder la procédure judiciaire contre Netanyahu, en utilisant ses pouvoirs existants en vertu de l'article 231 (a) de la procédure pénale, pour annuler le procès. Toute tentative du public ou d'autres autorités de faire appel du retard se heurterait au pouvoir du gouvernement d'annuler toute décision de la Haute Cour.

En plus de la crise constitutionnelle en cours, Israël fait face à un ralentissement de l'économie, sur fond de déclin prévu de l'économie mondiale, qui menace de paralyser le secteur vital du tourisme. El Al, la compagnie aérienne nationale, a commencé à licencier des employés, à la suite de pertes de revenus dues à l'épidémie de Covid-19, quelques jours seulement après avoir annoncé qu'elle allait licencier 1 000 de ses 6 300 employés.

Le gouvernement, n'ayant pas la majorité pour adopter un budget pour 2020, prolonge le budget austéritaire de 2019 sur une base mensuelle ; le déficit devant être maintenu de par la loi à un maximum de 2,5 pour cent du PIB, et de 2,25 pour cent en 2021. Bien que Netanyahu ait prévu d'augmenter le déficit maximum autorisé, le ralentissement de l'économie nécessitera un déficit encore plus élevé. Les responsables du Trésor avaient précédemment prévu des réductions de 5,7 milliards de dollars pour le budget 2020 afin de réduire le déficit, mais cela ne tenait pas compte de l'augmentation promise des allocations pour les handicapés en avril, des subventions pour les programmes parascolaires ou du budget de Tsahal (Forces armées).

Le ministère des Finances prévoit d'augmenter les impôts et de réduire les dépenses, notamment en augmentant les taux d'imposition, en réduisant les avantages fiscaux, en augmentant l'âge du départ à la retraite pour les femmes, les taxes pour éviter la circulation de véhicules aux heures de pointe, une loi permettant la mise en place d'un réseau métropolitain de transport pour le grand Tel Aviv, et des taxes sur les boissons sucrées.

L’armée israélienne a déjà obtenu l'approbation de Netanyahu et des ministres de la Défense et des Finances pour un supplément budgétaire massif de 440 millions de dollars pour les deux prochaines années, qui n'a pas encore été budgétisé.

(Article paru en anglais le 4 mars 2020)