Canada: Le parlement de l'Ontario va interdire toute critique d'Israël sous prétexte de lutter contre l'antisémitisme

Par Roger Jordan
10 mars 2020

Dans un geste réactionnaire qui cible les organisations de gauche et la liberté d'expression en général, le parlement provincial de l'Ontario a voté pour aller de l'avant avec une législation qui délégitimerait et potentiellement criminaliserait toute critique d'Israël et de son gouvernement de droite en la qualifiant d'«antisémite».

Le projet de loi 168 – qui est soutenu par le gouvernement conservateur de l'Ontario, le Nouveau Parti démocratique (NPD), l’opposition officielle et les libéraux – impose l'adoption de la définition pratique de l'antisémitisme de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste comme «guide» pour les politiques gouvernementales et les institutions publiques.

La définition de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA) assimile la critique du sionisme à l'antisémitisme. Les 11 exemples que l'IHRA a joints à sa définition comprennent des critiques de l'établissement d'Israël «comme une initiative raciste», l'application de «deux poids deux mesures» envers Israël en «exigeant de lui un comportement qui n'est attendu ou exigé d'aucune autre nation démocratique» et la comparaison des politiques du gouvernement israélien avec celles des nazis. La portée de la définition pratique est si large que même Kenneth Stern, un universitaire américain qui a contribué à sa rédaction, a rejeté son utilisation en tant qu'instrument juridique.

Le 27 février, l'Assemblée législative de l'Ontario a voté à 55 contre 0 pour renvoyer le projet de loi en troisième lecture, la dernière étape d'examen avant son adoption. Le député conservateur Robin Martin, coparrain du projet de loi, a clairement exprimé son intention antidémocratique en qualifiant les récentes manifestations propalestiniennes à l'Université York de Toronto d'antisémites, en argumentant en faveur de l'adoption du projet de loi 168. Les manifestations de York ont été organisées contre une réunion en novembre dernier dont les intervenants étaient des réservistes de l'armée israélienne qui avait pour but de blanchir les crimes des forces de défense israéliennes. La réunion était soutenue par la Ligue de défense juive (Jewish Defence League), que même le FBI américain a été contraint de désigner comme organisation terroriste.

Le NPD social-démocrate joue un rôle particulièrement odieux dans la légitimation de cette attaque frontale contre les droits démocratiques. Pas un seul député néo-démocrate ne s'est opposé à la loi 168 lors du débat parlementaire ou du vote. De plus, ceux qui se sont exprimés ont cherché à dissiper les craintes tout à fait justifiées que la loi 168 soit utilisée contre les groupes de gauche et les opposants à l'alliance étroite de l'impérialisme canadien avec le gouvernement israélien de droite de Benjamin Netanyahu. Le projet de loi 168 n'est pas censé être juridiquement contraignant, a affirmé le député néo-démocrate John Vanthof, qui a poursuivi en affirmant que la législation «devrait fonctionner comme une expression de notre engagement commun à lutter contre l'antisémitisme».

Le seul «engagement commun» au sein de l'establishment canadien au pouvoir est d'empêcher toute critique publique de ses politiques impérialistes agressives en alliance avec Washington au Moyen-Orient. Un élément clé de cet engagement est le soutien ferme d'Ottawa à la dépossession et à l'oppression du peuple palestinien par le gouvernement israélien.

Que ce soit le conservateur de droite Stephen Harper ou le libéral Justin Trudeau qui occupe le 22 Sussex Drive, les gouvernements fédéraux successifs ont rejeté toute critique du programme de colonisation illégale de Tel-Aviv en Cisjordanie, de ses politiques discriminatoires et racistes à l'encontre des Palestiniens et des Arabes israéliens, et de ses fréquentes attaques militaires contre la population palestinienne sans défense dans la bande de Gaza. Comme Washington, le proche allié militaire et stratégique du Canada, Ottawa considère Israël comme un allié clé au Moyen-Orient pour repousser l'influence iranienne et consolider l'hégémonie américaine sur cette région riche en ressource et stratégiquement cruciale. Le Canada poursuit cette politique non pas comme un «vassal» des États-Unis, comme le prétendent de nombreux groupes de la pseudo-gauche, mais comme une puissance impérialiste qui calcule qu'elle peut mieux réaliser ses propres intérêts prédateurs en renforçant l'hégémonie américaine contre ses principaux rivaux: la Russie et la Chine.

Le gouvernement Trudeau a ouvert la voie à l'introduction de la loi 168 en adoptant la définition pratique de l'IHRA sur l'antisémitisme en juin dernier dans un document stratégique sur la lutte contre le racisme. Soulignant les intentions autoritaires de cette démarche, le député libéral Anthony Housefather a encouragé les communautés locales à utiliser la définition de l'IHRA pour déterminer si les groupes ou les individus qui critiquent Israël devraient être autorisés à utiliser leurs installations.

Moins de deux semaines avant le vote de la loi 168 par l'Assemblée législative de l'Ontario, le gouvernement Trudeau a envoyé une lettre à la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye pour s'opposer à ce qu'elle enquête sur les crimes de guerre israéliens. Un rapport publié par le procureur général de la CPI, Fatou Binsouda, en décembre, demandait une enquête sur les attaques disproportionnées des soldats israéliens, les meurtres délibérés et les blessures graves infligées aux Palestiniens. La lettre du Canada, employant un langage d'intimidation typiquement impérialiste, a averti la cour que la contribution annuelle du Canada est de plus de 10 millions de dollars canadiens, avant d'affirmer que la CPI n'a pas compétence pour statuer sur l'affaire parce que la Palestine n'est pas un État.

Le soutien universel à la définition de l'IHRA au sein des cercles dirigeants s'inscrit dans une attaque plus large contre la dissidence et l'opposition sociale. Ceux qui protestent contre le soutien scandaleux du Canada et sa complicité dans les crimes de guerre israéliens seront qualifiés d'«antisémites». Pendant ce temps, les forces de droite et même d'extrême droite ont carte blanche pour attiser l'islamophobie, justifier les crimes de guerre impérialistes et inciter au racisme et à la xénophobie contre les immigrants.

Cela fait partie d'un processus international. La définition pratique de l'IHRA a été un instrument clé entre les mains de l'aile blairiste du Parti travailliste britannique et de ses alliés de droite dans une campagne de diffamation soutenue et continue qui a qualifié d'antisémites Jeremy Corbyn et d'autres membres du Parti travailliste qui critiquaient Israël. Menée par des personnalités étroitement liées aux services de renseignement israéliens et américains, cette campagne a servi à délégitimer toute critique de la politique israélienne et de l'impérialisme britannique, et à faire basculer la politique plus à droite.

L'élite dirigeante du Canada poursuit des objectifs similaires. Parallèlement à sa campagne en faveur de la loi 168, le gouvernement populiste de droite de Doug Ford a exigé que toutes les universités et tous les collèges adoptent une politique sur la «liberté d'expression» s'ils souhaitent continuer à recevoir les financements provinciaux aux niveaux actuels. Cette initiative vise à faire pression sur les administrations des universités pour qu'elles offrent une plateforme aux conférenciers d'extrême droite sur les campus, comme l'ancienne journaliste fasciste de Rebel Media Faith Goldy et Milo Yiannopolous, un allié de Trump.

Alors que ces personnalités réactionnaires doivent être accueillies au nom de la «liberté d'expression», la critique ou la dissidence de gauche est réprimée. Il y a trois ans, l'Ontario est devenu la première province canadienne à condamner publiquement le mouvement de Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) sous le prétexte fallacieux que, parce qu'il est antisioniste, il est antisémite. Cette action visait à encourager les administrations des universités et des collèges à interdire l'accès aux militants pro-BDS.

La campagne BDS fait la promotion du nationalisme palestinien et d’une solution «à deux États» au conflit israélo-palestinien, tout en alléguant faussement, telle que manifestée dans son appel au boycottage de tous les universitaires et artistes israéliens, que l'ensemble de la population israélienne est responsable des actions criminelles du gouvernement israélien.

Le vote unanime de l'Assemblée législative de l'Ontario en faveur du projet de loi 168 souligne que la politique pro-israélienne du Canada bénéficie du soutien de l'ensemble de l'establishment politique. Cependant, l'opposition à la tentative d'interdire les critiques de gauche tout à fait légitimes du militarisme et de la guerre s'accroît. Plus de 400 universitaires de tout le pays ont signé une lettre ouverte demandant le rejet de la loi 168. La lettre explique les graves conséquences pour les droits démocratiques, y compris la liberté académique et la liberté d'expression, si la critique de la politique du gouvernement israélien est interdite.

Dans un article pour le magazine University Affairs, Jeffrey Sachs a souligné que l'introduction de la définition pratique de l'IHRA aux États-Unis a entraîné une forte augmentation des poursuites judiciaires contre les universitaires et les groupes d'étudiants qui critiquent la politique du gouvernement israélien. Le département américain de l'éducation a déjà ouvert des enquêtes sur les universités Duke, Williams College et Rutgers en affirmant qu'elles auraient permis l'apparition de l'antisémitisme sur leurs campus. Au Canada, la définition pratique de l'IHRA a été adoptée par les gouvernements étudiants des universités Ryerson et McGill depuis 2017, ouvrant la porte à leur volonté d'empêcher les étudiants de gauche d'accéder aux salles de réunion et autres ressources.

Les efforts visant à encourager les villes à adopter la définition pratique de l'IHRA ont également rencontré de la résistance. À Montréal, une motion visant à faire approuver la définition par le conseil municipal a été retirée en janvier après que les Independent Jewish Voices (IJV), qui est associée au mouvement BDS, et la Fondation canadienne palestinienne aient fait campagne contre cette définition. L'IJV a également participé à des contre-campagnes réussies à Vancouver et à Calgary, des centaines de personnes ayant contacté leur conseil municipal pour s'opposer à l'adoption de la définition de l'IHRA.

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(Article paru en anglais le 7 mars 2020)