La pandémie de coronavirus s’intensifie en Europe

Par Johannes Stern et Alex Lantier
14 mars 2020

Des milliers de personnes sont tombées malades du coronavirus et des centaines sont mortes hier en Europe alors que la pandémie continuait à se propager sur le continent. L’Italie, l’épicentre de la pandémie en Europe, s’est engagée dans un verrouillage national qui vise à stopper la propagation. Des quarantaines régionales se sont fait imposer en Espagne, en Grèce, en France et en Allemagne, tandis que la maladie a également traversé la Scandinavie et est entrée dans les Balkans.

L’Italie a enregistré 977 nouveaux cas et 168 décès. C’est le plus grand nombre jamais enregistré sur une période de 24 heures pendant l’épidémie de coronavirus. Cela a amené le système de santé italien au bord de l’effondrement. Le nombre de cas en Italie s’élève à 10.149, dont 631 décès, pour un taux de mortalité actuel de 6,2 pour cent. Plusieurs compagnies aériennes, dont British Airways, Ryanair et Air France, ont interrompu leurs vols vers l’Italie, tandis que l’Autriche et la Slovénie ont fermé leurs frontières terrestres avec l’Italie.

Le taux de mortalité est en hausse, car la maladie envahit les hôpitaux, en particulier dans le nord de l’Italie. Même avec un personnel médical qui travaille par roulement de 14 heures et qui libère des centaines de lits, les hôpitaux ne peuvent accepter les patients atteints de coronavirus que dans l’état le plus critique. Ces patients ont besoin d’une ventilation artificielle pour survivre. Les hôpitaux doivent encore refuser des patients désespérément malades. «Nous sommes toujours en mesure d’accueillir les patients qui souffrent des problèmes respiratoires les plus graves. Mais nous devons renvoyer chez eux ceux qui souffrent de pneumonie bilatérale pour que leur médecin de famille les examine», a déclaré à Der Spiegel Guido Marinoni, de l’Association médicale de Bergame.

Un employé portant un masque facial et des gants attend le prochain patient derrière la porte du centre de diagnostic corona de Düsseldorf. (AP Photo/Martin Meissner)

Notant que «depuis des années, le système de santé italien s’est fait attaquer, on a réduit le nombre de lits, les infirmières sont mal payées.» Der Spiegel a cité, le médecin-chef de l’hôpital Luigi Sacco de Milan, Massimo Galli, a déclaré que des virologistes, des internistes et des pneumologues sont «nécessaires de toute urgence». Il a dit: «Quiconque pense que ce truc de coronavirus est exagéré, s’il vous plaît venez voir à notre service.»

Le commissaire régional à la santé de la Lombardie, Giulio Gallera, a averti le journaliste. «Nous ne pouvons pas suivre deux ou trois semaines de plus d’une augmentation aussi folle du nombre de personnes dans les salles d’urgence et les unités de soins intensifs». Il a cité la pression physique et psychologique sur un médecin qui lui a dit: «Je n’oublierai jamais les yeux du patient que j’ai branché au respirateur ce matin.»

Avec l’annulation de tous les grands événements publics, la fermeture des écoles et des universités, le vide des centres-villes, la mise au télétravail de nombreux travailleurs, l’économie italienne est en chute libre. Les acheteurs ont vidé les rayons des épiceries, faisant des réserves de nourriture. Lorenzo Codogno, ancien économiste en chef du Trésor italien, a déclaré à Reuters que le produit intérieur brut (PIB) quotidien moyen de l’Italie est de 10 à 15 pour cent inférieur aux niveaux normaux. Cela implique que l’Italie entrera dans une profonde récession si une quarantaine prolongée est nécessaire pour stopper la propagation du virus. En attendant, l’incertitude plane sur la vie de dizaines de millions de travailleurs.

Le ministre du développement économique, Stefano Patuanelli, a appelé à un plan de sauvetage de 10 milliards d’euros, et le lobby bancaire ABI a déclaré qu’il pourrait suspendre les paiements hypothécaires des familles et des entreprises touchées par la crise du coronavirus — apparemment dans le but d’avoir accès aux fonds publics de sauvetage. Cependant, la somme proposée par Patuanelli est totalement insuffisante. Elle ne permet pas de faire face aux dizaines de milliards d’euros de coupes dans les soins de santé imposées par l’UE depuis des décennies. Aussi, elle ne prévoit rien pour les garderies, les pertes de salaire et les frais médicaux des travailleurs qui font face à des fermetures d’écoles, à la récession et à la perspective de licenciements massifs.

Des quarantaines massives sont toutefois mises en place ou en préparation dans toute l’Europe. Car la propagation de la maladie menace de submerger les systèmes hospitaliers du continent. La Grèce a annoncé la fermeture totale, pendant deux semaines, des crèches, des écoles et des universités afin de tenter d’empêcher la propagation de la maladie. La découverte, le 9 mars, d’une patiente atteinte de coronavirus, une femme de 40 ans qui avait voyagé au Moyen-Orient, sur l’île de Lesbos, a été particulièrement préoccupante.

Lesbos, une île de la mer Égée proche de la Turquie, est le site du camp de détention de Moria, tristement célèbre. C’est là que des dizaines de milliers de réfugiés qui ont fui les guerres et la pauvreté du Moyen-Orient se trouvent maintenus dans des conditions horribles. Aujourd’hui un danger imminent existe que cette maladie contagieuse et mortelle se propage à des dizaines de milliers de réfugiés, qui vivent dans la pauvreté et dans des conditions insalubres dictées par l’UE. Rien que dans ce cas, le nombre de morts pourrait facilement atteindre des milliers.

Le nombre de cas en France a augmenté de 372 à 1.784. L’Espagne a fermé hier tous les établissements d’enseignement et suspendu les rassemblements à huis clos avec plus de 1000 personnes à Madrid, La Rioja et les villes basques de Vitoria et Labastida. Le nombre de cas de coronavirus en Espagne a augmenté de 443 à 1.674. Le coronavirus risque de plus en plus d’inonder le système de santé espagnol. Ce dernier a subi des réductions de dépenses de l’UE de l’ordre de 15 à 21 milliards d’euros depuis la crise de 2008-2009.

En Grande-Bretagne, six personnes sont mortes et 54 nouveaux cas ont testé positifs au coronavirus, alors que le manque de personnel et de ressources du service national de santé suscite de plus en plus d’inquiétudes. Le Royaume-Uni ne dispose que de 2,5 lits pour 1.000 habitants, soit le deuxième ratio le plus faible d’Europe, et ce dernier est très vulnérable à une augmentation rapide du nombre de cas.

Face à l’augmentation rapide des infections de coronavirus dans toute l’Allemagne et après les deux premiers décès liés au virus signalés lundi, les autorités allemandes commencent à prendre des mesures plus drastiques et désespérées.

Dans la capitale, Berlin, la vie culturelle s’arrête pratiquement. Mardi soir, le sénateur de Berlin [ministre de la ville-Etat de Berlin] à la culture, Klaus Lederer (Parti de gauche), a décidé, en accord avec les directeurs, d’annuler tous les événements dans les grandes salles des théâtres d’État. Il a interdit aussi l’ouverture des opéras et des salles de concert jusqu’à la fin des vacances de Pâques, c’est-à-dire jusqu’au 19 avril. Il a également recommandé que les grands théâtres privés procèdent de cette manière.

Dans la ville de Cologne, on a annulé le festival «Lit. Cologne» — le plus grand festival de littérature d’Europe avec plus de 200 manifestations et plus de 100.000 visiteurs sur douze jours. Le maire de la ville, Henriette Reker, l’a annulé le jour de l’ouverture prévue: «Dans la situation actuelle, nous devons faire tout notre possible pour briser les chaînes d’infection», a-t-elle déclaré. «C’est pourquoi, sur la base des recommandations du ministre fédéral de la Santé, j’ai déconseillé de tenir le festival “Lit. Cologne” pour le moment.»

Avec quatre nouveaux cas en Saxe-Anhalt, tous les länder d’Allemagne se trouvent désormais touchés par le coronavirus. Dans toute l’Allemagne, on compte désormais 1296 cas confirmés par des tests en laboratoire.

En raison de la propagation du virus, six Länder ont désormais interdit les manifestations qui réunissent plus de 1000 personnes: Bavière (jusqu’au 10 avril), Rhénanie-du-Nord–Westphalie (durée indéterminée), Hesse, Thuringe, Basse-Saxe, Brême et Schleswig-Holstein. En Thuringe, même les manifestations de plus de 500 personnes doivent être spécialement approuvées. La Rhénanie-Palatinat, la Hesse et la Sarre ont uniquement recommandé d’annuler les grands événements.

Le gouvernement du Land (région) de Bavière a décidé lundi d’interdire les manifestations de plus de 1000 invités. Cette mesure restera initialement en vigueur jusqu’au Vendredi saint, mais elle peut être prolongée. De nombreux matchs de football seront concernés, et aussi les fêtes de printemps et la célébration du 75e anniversaire de la libération du camp de concentration de Dachau.

Un risque mortel immédiat existe, pour des millions de citoyens âgés en particulier. Dans son podcast quotidien, le directeur de l’Institut de virologie de la célèbre Charité à Berlin, Christian Drosten, a exhorté les gens à protéger les personnes âgées. Il a prévenu que sinon jusqu’à un quart des personnes touchées dans cette tranche d’âge pourraient mourir.

C’est pourquoi des mesures aussi drastiques que le fait de ne pas avoir de contact avec ses propres petits-enfants et de restreindre la vie sociale sont appropriées, a-t-il expliqué. Il a faire appel aux parents pour qu'ils expliquent la situation aux jeunes: «Nous leur parlons et nous leur disons: “C’est grave”». La vie sociale dans ce groupe devrait même «s’arrêter pendant quelques mois», a déclaré Drosten. Il a ensuite lancé un avertissement: «Et si vous ne prenez pas cela au sérieux, vous devez supposer que des taux qui sont de l’ordre de 20 à 25 pour cent de ces personnes mourront.»

Les alarmes des professionnels de la santé contrastent fortement avec l’irresponsabilité et l’indifférence stupéfiante de la classe dirigeante à l’égard de la vie humaine. «60 à 70 pour cent de la population allemande sera infectée par le coronavirus», a déclaré la chancelière Angela Merkel (CDU) lors de la réunion du groupe parlementaire mardi. Selon les participants, la remarque de Merkel a provoqué un silence stupéfiant au sein de la faction.

Aucune raison n’est valable pour d’accepter que les deux tiers de la population allemande ou européenne soient atteints de cette maladie. Les quarantaines ainsi que le déploiement de ressources financières et sanitaires massives pour traiter les malades peuvent stopper le coronavirus. En Chine, la maladie est actuellement contenue à 80.000 personnes, le nombre de nouveaux cas quotidiens est tombé à quelques dizaines, dont beaucoup se trouve désormais importé d’Europe. Cela montre la nécessité d’une mobilisation coordonnée et mondiale des ressources financières, industrielles et scientifiques pour arrêter la maladie.

En revanche, si 50 à 60 millions d’Allemands contractent la maladie avant qu’un vaccin puisse être mis au point. Environ 20 pour cent d’entre eux, soit 10 à 12 millions, risquent de développer une maladie grave, inondant le système de soins de santé et entraînant des millions de décès. À l’échelle internationale, les pertes en vies humaines seraient incalculables.

Le fait que Merkel puisse prédire de façon fade un tel résultat témoigne de la faillite du capitalisme européen et de son programme d’austérité. Il est maintenant essentiel de mobiliser la classe ouvrière pour lutter pour le droit aux soins. Mais, également, on doit offrir un soutien financier et social total aux travailleurs et aux petites entreprises touchés par la pandémie, et pour mettre fin à l’austérité destructrice de l’UE. Le capitalisme conduit l’humanité vers le désastre, et il doit se faire remplacer par le socialisme: l’utilisation organisée, rationnelle et démocratique des ressources économiques mondiales pour satisfaire les besoins humains, et non le profit.

(Article paru d’abord en anglais 11 mars 2020)