Les marchés plongent à nouveau en se ruant vers la liquidité

Par Nick Beams
20 mars 2020

Les turbulences sur les marchés financiers mondiaux ont pris un tournant qualitatif mercredi avec une liquidation massive de tous les catégories d’actifs, actions, obligations et métaux précieux. La raison était que la confiance dans les mesures prises par les gouvernements et les banques centrales pour mettre fin à la crise s’est effondrée.

Les ventes à Wall Street se sont généralisées, l’indice Dow Jones a perdu environ 6 pour cent, ce qui fait passer l’indice en dessous de 20.000. Il a maintenant chuté d’environ un tiers depuis le sommet du marché à la mi-février. Tous les gains enregistrés sur le marché depuis l’élection de Donald Trump à la présidence ont été anéantis.

Le Financial Times (FT) a décrit cette journée comme «une journée de panique, de ventes forcées et de perte de confiance dans l’intervention des gouvernements».

Le Wall Street Journal a déclaré que la ruée vers la liquidité «a secoué le système financier… alors que les entreprises et les investisseurs se sont réfugiés dans une impasse économique prolongée. Ils font passer les récentes turbulences du marché dans une nouvelle phase de liquidation plus troublante».

Mais les événements sur les marchés des obligations d’État ont été encore plus significatifs. Normalement, le prix de ces obligations augmente lors d’une liquidation du marché, ce qui fait baisser leur rendement, les investisseurs cherchant un refuge.

Mais c’est l’inverse qui se produit. Le prix des obligations baisse et leur rendement augmente, car les fonds de placement les vendent dans un effort désespéré pour obtenir des liquidités afin de rester à flot ou de rembourser les investisseurs.

Cette liquidation signifie que les efforts de la Réserve fédérale et d’autres banques centrales pour abaisser les taux d’intérêt et atténuer les restrictions sur les marchés du crédit sont sapés par la hausse des taux d’intérêt sur le marché obligataire.

Comme l’a noté le Financial Times: «La hausse des rendements d’obligation d’État à ce stade ne fait que resserrer les conditions financières et aggraver la douleur due à la forte baisse des prix des actions et du crédit, ainsi qu’à la hausse du dollar. Cela compromet les politiques d’assouplissement monétaire des banques centrales».

Les taux d’intérêt sont également soumis à une pression à la hausse, car on anticipe que les mesures préparées par l’administration Trump pour un plan de relance, presque entièrement destiné à soutenir les entreprises, conduiront à l’émission de plus d’obligations d’État. Cela fera baisser leur prix et augmenter les rendements.

Par conséquent, il y a des appels à une intensification de l’assouplissement quantitatif – l’achat de la dette publique et d’autres actifs financiers par les banques centrales – afin de faire baisser les taux d’intérêt.

Cela conduirait à étendre aux États-Unis et à d’autres grandes économies les conditions qui prévalent depuis un certain temps au Japon, où de nouvelles dettes publiques se font en grande partie acheter par la Banque du Japon.

Une telle mesure, qui équivaudrait à une étatisation de l’ensemble du système financier, a été préfigurée dans un éditorial du Financial Times, qui a affirmé que «nous pourrions assister à la plus grande ruée vers la liquidité que le monde n’ait jamais connue».

Louant les mesures prises jusqu’à présent par la Réserve fédérale, le FT a déclaré qu’il fallait en faire plus. Le marché des bons du Trésor américain était «trop important pour se reposer uniquement sur la tenue de marché privée», notamment parce que depuis 2008 les grandes banques jouent un rôle moins important et un glissement s’est produit vers «des opérateurs moins surveillés comme les groupes de fonds spéculatifs».

Dans ces conditions, a déclaré le FT, la Réserve fédérale «doit assumer le rôle de teneur de marchés de dernier recours» et pourrait adopter la politique de «contrôle des rendements» développée par la Banque du Japon. «La Fed ciblerait directement le rendement du Trésor à 10 ans, en s’engageant à acheter ou à vendre des obligations en quantité suffisante pour atteindre ce taux».

Une telle politique signifierait qu’au lieu d’agir en tant que «dernier recours», la Réserve fédérale va créer une situation dans laquelle une branche de l’État émet des dettes et une autre branche les achète.

Des initiatives dans ce sens sont déjà en cours. Récemment, la livre britannique a chuté de 5 pour cent par rapport au dollar américain pour atteindre son plus bas niveau depuis les années 1980. La Banque d’Angleterre (BoE) a annoncé ce qui équivaut à un assouplissement quantitatif illimité.

Le nouveau gouverneur de la BoE, Andrew Bailey, a déclaré que la banque centrale imprimerait de la monnaie pour fournir des prêts à court terme aux entreprises de qualité sous la forme d’une nouvelle facilité de papier commercial. «Nous ne voulions pas mettre une limite», a-t-il dit.

La Banque centrale européenne (BCE) intensifie également ses mesures d’assouplissement quantitatif. Lors d’un appel d’urgence lancé mercredi soir par le comité de fixation des taux, elle a annoncé son intention d’acheter pour 750 milliards d’euros d’obligations supplémentaires.

Ces nouveaux achats, qui s’ajoutent au stock de la BCE de plus de 2.000 milliards d’euros, seraient effectués dans le courant de cette année et concerneraient à la fois des obligations d’État et des dettes d’entreprises.

Les mesures prises par les principales banques centrales ne contribueront toutefois en rien à relancer l’économie mondiale réelle, qui plonge dans une profonde récession, voire une dépression. Elles visent uniquement à soutenir le capital financier.

Ces mesures dites de relance ne peuvent pas redresser l’économie réelle, car l’activité économique est ralentie dans le cadre des mesures qui visent à prévenir la propagation du coronavirus.

L’aggravation de la crise entraîne aujourd’hui une vague de pertes d’emplois, dont certaines des plus importantes se situent dans le secteur du transport aérien.

Reflétant la position de toutes les compagnies aériennes, la compagnie australienne Qantas a annoncé qu’elle arrêtait tous ses vols internationaux. Elle va licencier 20.000 travailleurs, soit les deux tiers de ses effectifs, au moins jusqu’à la fin du mois de mai.

Le PDG Alan Joyce a déclaré que les efforts déployés pour contenir le coronavirus avaient entraîné «une baisse énorme de la demande de voyages, comme nous n’en avons jamais vu auparavant».

Une vague de destruction d’emplois balaie actuellement le monde. Au Royaume-Uni, on estime que l’industrie des loisirs et de l’hôtellerie a licencié 200.000 travailleurs depuis la mi-février, et que de nombreux autres seront touchés.

Selon la directrice générale du groupe commercial UKHospitality, Kate Nicholls, plus d’un million d’emplois sont en jeu. «Les suppressions d’emplois sont extraordinairement sévères et elles se produisent maintenant», a-t-elle déclaré.

Aux États-Unis, une enquête publiée en début de semaine a révélé que 18 pour cent des travailleurs américains se sont fait licencier ou avaient vu leurs heures de travail réduites. La proportion passe à 25 pour cent pour ceux qui gagnent moins de 50.000 dollars.

La chute inexorable de l’économie mondiale dans un profond marasme se reflète dans la chute continue des prix du pétrole. La perspective d’une baisse rapide de la demande énergétique a fait chuter mercredi le prix de référence du pétrole américain. Le brut WTI a chuté de plus de 15 pour cent, à 23 dollars le baril, son plus bas niveau depuis 17 ans. Le Brent, la référence internationale, a chuté de 9 pour cent, à 25 dollars le baril.

(Article paru en anglais 19 mars 2020)