Le Canada enregistre 500.000 demandes d'assurance-emploi en une semaine, alors que le coronavirus provoque une saignée des emplois

Par Roger Jordan
24 mars 2020

En seulement quatre jours la semaine dernière, le gouvernement fédéral du Canada a reçu 500.000 demandes d'assurance-emploi (AE) de travailleurs licenciés. Ce chiffre est bien plus élevé que les 425.000 emplois perdus au cours des huit mois qui ont suivi immédiatement l'éclatement de la crise financière mondiale de 2008, et souligne le massacre de l'emploi à l'échelle nationale qui a été déclenché par la propagation de la pandémie de coronavirus.

Selon l'économiste Trevor Tombe de l'Université de Calgary, les demandes d'assurance-emploi de la semaine dernière représentaient 2,6 % de la population active canadienne totale. Cela correspond au pourcentage de la population active qui a perdu son emploi en juillet 1932, le pire mois pour les licenciements et les fermetures d'usines pendant la Grande Dépression.

Mais en réalité, la crise actuelle de l'emploi est encore pire. En raison des réductions des allocations de chômage effectuées par les gouvernements fédéraux libéraux et conservateurs au cours des 40 dernières années et de l'augmentation du travail contractuel précaire, seuls 40 % des travailleurs sans emploi peuvent prétendre à l'assurance-emploi, bien que ce chiffre ait tendance à augmenter dans les premières phases d'une crise économique prononcée, lorsque de nombreux travailleurs de longue date perdent leur emploi.

Tout ceci suggère que le nombre réel de travailleurs qui ont perdu leur emploi la semaine dernière se chiffre à plusieurs centaines de milliers, soit plus d'un demi-million, et pourrait même atteindre un million.

Les analystes économiques prévoient maintenant que la production économique du Canada va se contracter de 11 % au cours du deuxième trimestre de 2020, ce qui est stupéfiant. Aux États-Unis, de loin le plus important partenaire commercial du Canada, la production devrait chuter de 24 %, selon Goldman Sachs.

Les licenciements touchent l'ensemble de l'économie. Dans le secteur du transport aérien, Air Canada licencie 5100 agents de bord, tandis qu'Air Transat supprimera 2000 emplois. Longview Aviation Capital, qui fabrique des avions bimoteurs, supprimera près de 1000 postes dans ses sites de production en Ontario, en Alberta et en Colombie-Britannique. Dans l'industrie automobile, des dizaines de milliers de travailleurs des trois principaux constructeurs en Ontario et des fournisseurs de pièces connexes ont été ou seront bientôt mis à pied, après que des travailleurs aient protesté contre le fait d'être obligés de travailler dans des conditions dangereuses, entassés sur des chaînes de montage.

Dans le secteur des arts et du divertissement, le Banff Centre for Arts and Creativity licencie 400 travailleurs. Des centaines de milliers de travailleurs mal payés des théâtres, des cinémas, des restaurants, des industries du cinéma et de la télévision et des services touristiques sont maintenant sans emploi.

Le mieux que les centaines de milliers de travailleurs au chômage puissent espérer est qu'ils reçoivent 60 % de leur ancien salaire, comme dans le cadre du système d'assurance-emploi actuel, l'allocation maximale étant plafonnée à 573 dollars par semaine.

La grande majorité d'entre eux auront donc du mal à joindre les deux bouts. Pour ceux qui n'ont pas droit à l'assurance-emploi, la situation est encore plus grave. La semaine dernière, le gouvernement a annoncé une prestation temporaire de soutien d'urgence, dont les détails ont été élaborés en étroite consultation avec le président du Congrès du travail du Canada, Hassan Yussuff. Cette prestation est censée apporter un soutien aux travailleurs sous contrat à court terme, aux travailleurs temporaires et autres travailleurs qui n'ont pas droit à l'assurance-emploi. Toutefois, les détails sont vagues, aucune prestation ne sera versée avant le mois prochain et les personnes doivent faire une demande en ligne sur leur compte de l'Agence du revenu du Canada, ce qui constitue un obstacle supplémentaire à l'accès à l'aide, en particulier pour les travailleurs immigrés et à faible rémunération.

En complément de sa prestation de soutien d'urgence, le gouvernement libéral Trudeau a également annoncé la semaine dernière une prestation temporaire pour soins d'urgence. Son objectif déclaré est d'apporter un soutien aux travailleurs qui s'absentent du travail pour les raisons suivantes: maladie due à un coronavirus ou mise en quarantaine, mais pas de congé de maladie payé par l'employeur; nécessité de s'occuper d'un membre de la famille atteint de la COVID-19; ou obligation de s'occuper de leurs enfants en raison de la fermeture forcée des écoles à cause du coronavirus.

Cette prestation ne paiera que 450 dollars par semaine, soit à peine de quoi couvrir le coût du loyer dans une grande ville, sans parler des dépenses d'épicerie et autres nécessités de la vie, pendant 15 semaines au maximum. Tout comme la prestation de soutien d'urgence, la prestation de soins d'urgence ne commencera même pas à fournir une aide avant le mois prochain.

«Mon plus grand souci est mon loyer», a déclaré au National Post une maquilleuse indépendante aujourd'hui sans emploi. «Je ne peux survivre qu'un mois avec ce que j'ai maintenant.» Faisant référence aux prestations d'urgence du gouvernement Trudeau, elle a ajouté: «Cela ne me rassure pas beaucoup».

Alors que les libéraux de Trudeau proposent de rationner les travailleurs qui perdent leur emploi, leur générosité envers les grandes entreprises ne connaît pas de limites. Avec un programme de 50 milliards de dollars pour acheter des hypothèques aux banques, un changement réglementaire réduisant de moitié les niveaux de capitalisation requis des banques et d'autres mesures, la Banque du Canada, le Bureau du surintendant des institutions financières et d'autres branches du gouvernement ont déjà mis 500 milliards de dollars à la disposition de l'élite financière. Cela ne tient pas compte des 10 milliards de dollars d'aide directe aux entreprises par le biais d'un programme de crédit aux entreprises et des 55 milliards de dollars de reports d'impôts qui bénéficieront en grande partie aux grandes entreprises et aux riches. Une fraction des sommes gargantuesques mises à la disposition des entreprises et de l'élite financière, soit 26 milliards de dollars, suffirait à payer à tous les nouveaux 500.000 demandeurs d'assurance-emploi 1000 dollars par semaine (ce qui équivaut à peu près au salaire hebdomadaire moyen actuel) pour les 12 prochains mois.

Lors d'une conférence de presse tenue dimanche, Trudeau a affirmé qu'une aide financière supplémentaire était en cours de préparation et serait bientôt annoncée. Mais rien n'indique que ces nouvelles mesures modifieront la politique du gouvernement Trudeau qui consiste à ouvrir largement le Trésor à l'élite financière et à fournir de maigres rations aux travailleurs.

Le programme de la classe dirigeante est pleinement approuvé par les syndicats, qui ont joué un rôle clé dans l'élaboration des mesures progouvernementales du gouvernement Trudeau en faveur des grandes entreprises. Alors qu'il entamait des discussions avec les libéraux et les représentants de l'élite des entreprises sur le plan de réponse économique COVID-19 du gouvernement, le président du CLC, Yussuff, a déclaré qu'il était nécessaire d'établir un «front de collaboration» pour lutter contre la pandémie de coronavirus.

Ce «front de collaboration» vise à protéger la richesse des capitalistes, tout en offrant une maigre compensation aux travailleurs licenciés et au système de santé canadien qui est surchargé.

L'élite dirigeante n'a pratiquement rien fait pour se préparer à la pandémie de COVID-19, gaspillant ainsi la «fenêtre» de deux mois offerte par les efforts de la Chine pour stopper la propagation de la maladie. Trudeau et la vice-première ministre Chrystia Freeland ont écrit aux provinces il y a seulement deux semaines pour s'enquérir de l'état de leurs stocks d'équipements et de fournitures médicales. De plus, des décennies d'austérité, mises en œuvre par tous les partis de l'establishment, des conservateurs au NPD en passant par le Parti Québécois et la CAQ, ont laissé les hôpitaux canadiens délabrés, mal équipés pour faire face à la pandémie.

Avec 1400 cas de coronavirus confirmés au Canada et 19 décès, les médecins lancent déjà des avertissements. Samedi, les médecins du Royal Columbian Hospital de New Westminster, dans la banlieue de Vancouver, ont averti que la propagation rapide de la maladie dans la troisième province la plus peuplée du Canada et le manque d'équipement et de personnel pourraient bientôt entraîner une surcharge du système de santé comme en Italie. «Tragiquement», a écrit le chef de la médecine de la Colombie royale, le Dr Gerald Da Roza, au nom des médecins de l'hôpital, «l'Italie a dû choisir qui peut recevoir des soins médicaux intensifs en fonction de l'âge et du profil de risque; s'il vous plaît, ne nous forcez pas à mettre en œuvre des politiques similaires ici, car nos hôpitaux sont débordés».

Le fait que le gouvernement libéral place les travailleurs sous rations et qu'il refuse de mobiliser systématiquement les ressources de la société – actuellement monopolisées par les grandes entreprises – pour stopper la propagation du virus; assurer le meilleur traitement pour tous les patients atteints de COVID-19; et protéger les travailleurs des retombées économiques de la pandémie souligne l'urgente nécessité pour la classe ouvrière d'intervenir de manière indépendante pour faire valoir ses intérêts. Un programme complet de tests, des dizaines de milliards de dollars pour renforcer le système de santé et des centaines de milliards pour assurer un revenu sûr et suffisant aux millions de travailleurs et à leurs familles touchés par la crise sont des mesures essentielles. Elles ne seront réalisées que dans le cadre d'une lutte acharnée contre les politiques socialement criminelles menées par la classe capitaliste et tous ses représentants politiques.

(Article paru en anglais le 23 mars 2020)