Canada: Exploitant la pandémie de COVID-19, Trudeau ferme la frontière aux demandeurs d’asile

Par Laurent Lafrance
25 mars 2020

En violation flagrante du droit international, le gouvernement libéral du Canada a conclu un accord avec l’administration Trump pour refuser aux migrants «irréguliers» qui sont entrés au Canada via les États-Unis le droit de demander le statut de réfugié au Canada.

Dorénavant, les demandeurs d’asile qui fuient la répression impitoyable de Trump contre les immigrants seront automatiquement renvoyés aux États-Unis où ils seront remis aux brutes de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) pour être selon toute probabilité détenus.

L’accord a été annoncé par le premier ministre Justin Trudeau lors d’une conférence de presse vendredi matin dernier et est entré en vigueur à 23 h 59 ce jour-là, au moment même où le Canada et les États-Unis ont fermé la plus longue frontière internationale du monde à tous les voyageurs, sauf aux voyageurs «essentiels», ainsi qu’à leurs citoyens et résidents permanents revenant dans leur pays en réponse à la pandémie croissante de la COVID-19.

Cette mesure, qui est la dernière d’une longue série d’attaques du gouvernement libéral contre les droits des réfugiés, est d’autant plus criminelle dans un contexte où le nombre de cas de COVID-19 augmente rapidement des deux côtés de la frontière. En raison de la quasi-absence d’assistance médicale et de l’indifférence des autorités, les centres de détention de réfugiés américains sont des foyers d’infection.

Au début de la semaine dernière, après que l’accord avec Washington visant à limiter les mouvements transfrontaliers aux voyages d’affaires essentiels a été dévoilé pour la première fois, Trudeau a déclaré que les «entrants irréguliers» seraient toujours autorisés à demander le statut de réfugié, mais qu’ils seraient mis en quarantaine pendant 14 jours au cas où ils seraient infectés. Le ministre de la Sécurité publique, Bill Blair, a justifié cette décision, qui s’inscrit dans le cadre de l’ordre du gouvernement selon lequel la plupart des personnes entrant au Canada s’isolent pendant deux semaines, en faisant remarquer qu’il n’y a «aucune preuve» suggérant que les demandeurs d’asile soient plus susceptibles d’avoir la COVID-19 que quiconque.

Cependant, dans une nouvelle exposition de la fraude de ses positions «proréfugiées», Trudeau et ses libéraux ont fait une volte-face soudaine vendredi, et ont accédé à la demande de longue date de la droite et de l’extrême droite d’interdire à tous les soi-disant «migrants irréguliers» d’entrer au Canada.

La classe ouvrière doit prendre la décision de Trudeau comme un avertissement sérieux. La classe dirigeante canadienne cherchera à exploiter la crise sanitaire, sociale et économique déclenchée par la pandémie de la COVID-19 pour imposer des mesures réactionnaires et antidémocratiques qu’elle n’a pu mettre en œuvre jusqu’à présent. En même temps, elle attise le nationalisme et la xénophobie pour canaliser la colère des masses dans une direction réactionnaire et diviser la classe ouvrière.

Trudeau a affirmé de façon démagogique que son accord avec Trump est «une mesure temporaire pour protéger les Canadiens», impliquant, à la manière d’un xénophobe d’extrême droite, que les migrants représentent une «menace» spéciale et démesurée à cause de la COVID-19. En vérité, il n’y a aucune justification médicale à l’interdiction des demandeurs d’asile, surtout dans des conditions où les autorités déclaraient quelques jours plus tôt qu’ils pouvaient facilement être mis en quarantaine.

L’élite dirigeante canadienne dispose de ressources plus que suffisantes pour fournir aux réfugiés les soins et le soutien dont ils ont besoin, même en pleine pandémie. Le gouvernement Trudeau vient de remettre des centaines de milliards de dollars aux banques et à l’élite entrepreneuriale pour protéger leurs richesses dans le contexte de l’effondrement économique déclenché par la pandémie.

En revanche, les travailleurs qui sont tombés malades, qui doivent se mettre en quarantaine, qui s’occupent d’un membre de leur famille ou qui ont perdu leur emploi, se voient offrir une aide d’État dérisoire. Non moins dérisoires sont les sommes que les libéraux mettent à la disposition du système de santé canadien, qui est surchargé et dévasté par des décennies de mesures d’austérité mises en œuvre par les gouvernements fédéral et provinciaux de toutes allégeances politiques.

Les organisations de défense des droits des réfugiés ont fait part de leur inquiétude et de leur opposition à la décision de Trudeau. Janet Dench, directrice générale du Conseil canadien pour les réfugiés, a déclaré: «On craint fortement que les personnes renvoyées aux États-Unis soient mises en détention si elles n’ont pas de statut légal aux États-Unis». Elle a ajouté: «La détention des immigrants aux États-Unis était déjà une grave violation des droits [et] la situation est encore pire maintenant que la pandémie met en danger les personnes détenues».

L’encouragement à la montée de la xénophobie par l’establishment politique canadien et par les dirigeants du monde entier – y compris Trump, qui se plaît à qualifier de manière provocante la COVID-19 de «virus chinois» – sert à détourner l’attention de la négligence criminelle dont a fait et fait encore preuve l’élite au pouvoir avant et pendant la pandémie de COVID-19. Ces dernières années, les experts scientifiques ont mis en garde à plusieurs reprises contre le risque élevé d’une pandémie mondiale et ont souligné le manque de préparation des gouvernements du monde entier face à une telle catastrophe potentielle. Pourtant, aucun investissement n’a été fait, car les élites dirigeantes considèrent ces mesures préventives comme une ponction inacceptable sur leur accumulation frénétique de vastes richesses.

La tentative de faire des immigrants les boucs émissaires des maux sociaux créés par la crise capitaliste et des décennies de réduction des dépenses sociales a une longue histoire au Canada. Dans le cadre de cette campagne, les conservateurs du Canada anglais, la Coalition Avenir Québec (CAQ) et d’autres nationalistes québécois de droite comme le Bloc Québécois ont fait pression sur le gouvernement Trudeau pour qu’il adopte une ligne plus dure envers les réfugiés fuyant la chasse aux sorcières anti-immigrante de Trump. Ils ont demandé à Trudeau de déclarer toute la frontière canado-américaine comme «point d’entrée officiel», ce qui donnerait à Ottawa le pouvoir, en vertu l’Entente sur les tiers pays sûrs (ETPS) Canada-États-Unis de rejeter sommairement tous les demandeurs d’asile et de les renvoyer immédiatement aux États-Unis.

L’ETPS stipule que tout réfugié entrant au Canada par un point d’entrée officiel en provenance d’un pays dit «sûr» – c’est-à-dire un pays où les droits démocratiques fondamentaux et le droit des réfugiés sont censés être protégés – peut y être immédiatement renvoyé sans avoir le droit de déposer une demande d’asile au Canada.

Le langage utilisé dans cet accord réactionnaire a encouragé ceux qui fuient l’oppression et la guerre à éviter les points d’entrée officiels et à traverser la frontière de façon irrégulière afin de déposer une demande d’asile au Canada. Le nombre de réfugiés utilisant cette «échappatoire» a augmenté de façon spectaculaire après que Trump ait menacé d’expulser les immigrants vers leurs pays ravagés par la guerre et l’économie, y compris des centaines de milliers d’Haïtiens et d’autres Latino-Américains qui bénéficiaient d’une résidence temporaire aux États-Unis.

Pas plus tard que la semaine dernière, Trudeau et ses principaux ministres insistaient encore sur le fait que le refus d’entendre les demandes de réfugiés présentées par des entrants irréguliers serait illégal en vertu du droit international et canadien. Ils ont également fait valoir qu’il n’était pas nécessaire de refuser aux réfugiés le droit de déposer une demande d’asile. En effet, en vertu des lois réactionnaires du Canada en matière d’immigration, la grande majorité des demandeurs d’asile sont jugés non éligibles et font donc déjà dès le départ l’objet d’un ordre d’expulsion.

Cela n’a pas empêché Ottawa de s’engager pendant tout ce temps dans de longues discussions en coulisses avec l’administration Trump pour sceller encore mieux la frontière aux réfugiés. Lors de sa conférence de presse vendredi dernier, Trudeau a révélé: «Nous sommes en discussion avec les Américains depuis plusieurs années pour essayer de trouver une mesure de ce type».

Les porte-parole conservateurs et du Bloc Québécois ont exprimé leur satisfaction à l’égard de l’accord Trudeau-Trump. Fait significatif, alors que la crise de la COVID-19 a explosé au cours des deux dernières semaines, menaçant la vie de centaines de milliers de personnes, les principaux prétendants à la direction du Parti conservateur fédéral, Peter MacKay et Erin O’Toole, ont axé leur campagne sur la demande réactionnaire d’interdire l’entrée des réfugiés au Canada.

La dernière action conjointe de Trudeau et de Trump donnera une légitimité politique aux politiques réactionnaires de Trump contre les immigrants, notamment à sa volonté de militariser toute la frontière entre les États-Unis et le Mexique afin d’empêcher les réfugiés d’Amérique centrale et du Sud d’atteindre le sol américain.

La fermeture de la frontière entre les États-Unis et le Canada aux réfugiés fait partie des efforts du gouvernement Trudeau pour maintenir et approfondir le partenariat militaro-stratégique d’Ottawa avec Washington et son président fascisant. L’une des principales préoccupations des libéraux en pleine pandémie a été l’adoption finale de l’accord de libre-échange États-Unis-Mexique-Canada, qui vise à consolider l’Amérique du Nord en tant que bloc économique dominé par les États-Unis pour être en mesure d’affronter les rivaux internationaux de l’impérialisme américain et canadien, en particulier la Chine.

Le fait que le gouvernement Trudeau ait interdit l’entrée des réfugiés au Canada souligne que, dans la mesure où la classe ouvrière n’intervient pas en tant que force politique indépendante, l’élite dirigeante exploitera la crise de la COVID-19 pour attaquer les droits démocratiques. Bien que les restrictions de voyage et les quarantaines soient nécessaires pour enrayer la COVID-19 hautement contagieuse et potentiellement mortelle, elles doivent néanmoins être appliquées dans le respect des droits démocratiques et de la dignité humaine. Comme l’a souligné dans sa récente déclaration le Parti de l’égalité socialiste aux États-Unis: «Dans la lutte contre la pandémie, les travailleurs du monde entier doivent considérer toutes les manifestations du chauvinisme national comme une menace pour l’humanité, au même titre que le coronavirus lui-même.» (Voir: Rejetez la xénophobie capitaliste! Pour une solidarité socialiste internationale dans la lutte contre la pandémie de COVID-19!)

(Article paru en anglais 24 mars 2020)