Message des grandes entreprises sur la pandémie de coronavirus: sauvez les profits, pas des vies

La pandémie de coronavirus continue de se propager dans le monde entier et les cas signalés aux États-Unis augmentent plus rapidement que dans tout autre pays. Dans ce contexte, une ligne précise se dessine au sein de la classe dirigeante américaine: «Le remède est pire que la maladie.» En d’autres termes, la vie de millions de travailleurs doit être sacrifiée dans l’intérêt du profit des entreprises.

«Nous ne pouvons pas laisser le remède devenir pire que le problème lui-même», a déclaré Trump sur Twitter dimanche soir. «À la fin de la période de 15 jours [qui a commencé il y a une semaine], nous prendrons une décision quant à la voie que nous voulons suivre.»

Lors de sa conférence de presse de lundi, Trump a déclaré qu’il souhaitait que les entreprises américaines rouvrent dans «quelques semaines, pas quelques mois […] A un certain moment, nous devons nous ouvrir et nous mettre en route. Nous ne voulons pas perdre ces entreprises…»

Des travailleurs assemblent des camions Ford à Louisville, Kentucky (AP Photo/Timothy D. Easley)

En minimisant l’importance de la pandémie, qui submerge déjà les systèmes de santé aux États-Unis, Trump a ajouté: «Nous avons une saison de grippe très active, plus active que la plupart… Et vous regardez les accidents de voiture, qui sont bien plus nombreux que tous les chiffres dont nous parlons. Cela ne signifie pas que nous allons dire à tout le monde de ne plus conduire de voitures. Nous devons donc faire des choses pour que notre pays s’ouvre.»

Si des millions de personnes meurent, qu’il en soit ainsi. C’est passé par pertes et profits. Voilà ce que déclare l’oligarchie financière et des entreprises. Lloyd Blankfein, l’ancien PDG de Goldman Sachs, a écrit sur Twitter qu’il était nécessaire «en quelques semaines de laisser les personnes les moins exposées à la maladie reprendre le travail.»

On a fait ces déclarations alors que Wall Street a subi une nouvelle chute lundi, tombant à son plus bas niveau depuis l’élection de Trump en 2016, malgré l’injection de sommes illimitées de liquidités sur les marchés financiers par la Réserve fédérale américaine.

La décision de la classe dirigeante de mettre rapidement fin aux restrictions sur les opérations commerciales pour stimuler Wall Street défie les recommandations des épidémiologistes et des médecins. Le New York Times, dans un article publié lundi soir, a écrit que «Trump, les dirigeants de Wall Street et de nombreux économistes conservateurs ont commencé à se demander si le gouvernement n’était pas allé trop loin.» Cela, même si «l’assouplissement de ces restrictions pourrait augmenter considérablement le nombre de décès dus au virus, avertissent les responsables de la santé publique.»

Le Times a cependant omis de noter que parmi les responsables de la campagne «Retour au travail» se trouve la page éditoriale du New York Times lui-même, le média du Parti démocrate. L’argument le plus explicite pour laisser les gens mourir au nom de la «croissance économique» est venu de l’éminent chroniqueur du Times Thomas Friedman.

Dans un article publié lundi, Friedman demande: «Mais alors que tant de nos entreprises ferment et que des millions de personnes commencent à être licenciées, certains experts commencent à demander: «Attendez une minute! Que diable nous faisons-nous? À notre économie? À notre prochaine génération? Ce remède n'est-il pas pire que la maladie, même pour un court instant.»

La chronique de Friedman empile les mensonges les uns sur les autres.

Mensonge n°1: Il est impossible de contenir la maladie

Selon Friedman, les gouvernements devraient abandonner leurs efforts pour contenir la pandémie. Il affirme qu’«à ce stade, aucun moyen n’existe pour éviter le fait que beaucoup, beaucoup d’Américains vont attraper le coronavirus ou l’ont déjà. Ce navire a déjà pris la mer.» Il poursuit en citant un autre collaborateur du Times, David L. Katz, qui déclare que «nous avons manqué l’occasion d’un endiguement à l’échelle de la population».

L’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’autorité mondialement reconnue en matière de maladies infectieuses, a clairement indiqué que l’abandon des efforts de «confinement» du COVID-19 est inappropriée et inacceptable. «L’idée que les pays devraient passer de l’endiguement à l’atténuation est erronée et dangereuse», a déclaré le directeur général de l’organisation, Tedros Adhanom Ghebreyesus.

Le taux de mortalité de COVID-19 varie selon les pays. En Corée, où une grande partie de la population s’est fait tester et où on a mis des ressources importantes à contribution pour traiter la pandémie, le taux de mortalité est de 1,2 pour cent. En Italie, où le système de soins de santé est débordé par la maladie, le taux de mortalité est de 9,4 pour cent et augmente de jour en jour.

Sur la base de cette gamme de résultats possibles, la proposition de Friedman visant à permettre à la majorité de la population d’être infectée par le COVID-19 serait obtenue en échange d’entre un million et 18 millions de vies.

Mensonge n°2: la distanciation sociale ne sauve pas de vies

Friedman prend une mesure encore plus répréhensible, en s’opposant non seulement aux efforts qui visent à contenir la pandémie par la recherche des contacts, l’isolement et la quarantaine. Mais aussi en exigeant la fin des mesures de distanciation sociale au nom de la préservation de «l’économie».

Friedman soutient que «les gouverneurs et les maires, en renvoyant tout le monde chez lui pour une période indéterminée, ont peut-être en fait augmenté les dangers d'infection pour les personnes les plus vulnérables.»

C’est une autre déclaration fausse et non fondée, totalement en contradiction avec les orientations de l’OMS, qui a approuvé la distanciation sociale. Elle est nécessaire pour sauver des vies en évitant de surcharger les hôpitaux.

Mensonge n°3: sauver des vies, c'est «détruire l'économie».

Friedman poursuit: «Mais nous devons également nous demander – de toute urgence – si nous pouvons… maximiser les chances du plus grand nombre possible d’Américains de retourner au travail en toute sécurité dès que possible. Un expert auquel je parle ci-dessous pense que cela pourrait se produire dès quelques semaines.»

Cet «expert» est le Dr David L. Katz, dont les travaux publiés comprennent Le régime alimentaire complet du Dr David Katz: ou Utilisez vos papilles gustatives pour perdre des kilos et du tour de taille grâce à ce régime scientifiquement prouvé. Katz a fait la promotion de l’homéopathie et de la «médecine énergétique», déclarant que la profession médicale doit adopter «un concept de preuve plus fluide». L’oncologue chirurgical David Gorski a affirmé que Katz se spécialise dans la recherche «d’une intégration de la pseudo-science avec la science, le non-sens avec le sens, et le charlatanisme avec la vraie médecine.»

Dans une précédente chronique du Times, Katz a plaidé pour que «la majeure partie de la société revienne à la vie comme d’habitude et empêche peut-être de vastes segments de l’économie de s’effondrer. Des enfants en bonne santé pourraient retourner à l’école et des adultes en bonne santé retrouveraient leur emploi. Les théâtres et les restaurants pourraient rouvrir.»

Friedman, citant Katz, affirme que «comme pour la grippe, la grande majorité des gens s’en remettront en quelques jours, un petit nombre doit être hospitalisé, un très petit pourcentage des personnes les plus vulnérables mourront tragiquement.»

En fait, l’activité économique nécessaire au fonctionnement de la société pourrait être maintenue dans des conditions sûres, grâce à un investissement massif dans les infrastructures. Toute production non essentielle peut être arrêtée pendant la période nécessaire pour contenir la pandémie. Toutefois, cela exige qu’on élimine le principe qui détermine toutes les actions des gouvernements – les intérêts des riches en matière de profit – de toute considération.

Les principaux épidémiologistes ont condamné les déclarations de Katz et Friedman. Un groupe de quatre épidémiologistes de Yale, Sten H. Vermund, Gregg Gonsalves, Becca Levy et Saad Omer, a envoyé une lettre au Times. Ils ont dénoncé la «suggestion de Katz selon laquelle la communauté mondiale réagirait de façon excessive à Covid-19», déclarant qu’il «est favorable à ce que la pandémie suive son cours.»

Gonsalves, un professeur adjoint d’épidémiologie à Yale qui a passé des décennies à faire des recherches sur les maladies infectieuses, a été encore plus direct sur Twitter. Il a critiqué le rédacteur en chef du New York Times, Jim Dao, le rédacteur en chef de la page éditoriale, James Bennet. Gonsalves a écrit que les deux n’avaient pas pensé à «parler à un épidémiologiste spécialisé dans les maladies infectieuses de tout cela avant de publier de telles bêtises irresponsables.»

Il a poursuivi en écrivant que les articles de Katz et Friedman «vont saper les efforts de santé publique avec un tas d’air chaud, qui ne s'appuie sur aucune preuve, aucune analyse complète.»

«Dans la @WhiteHouse, nous avons @realDonaldTrump qui a bâclé la réponse à l’épidémie. @nytimes nous avons des hommes de la classe moyenne supérieure privilégiés qui n’en savent pas plus que le Président et qui, comme lui, aiment dire ce qu’ils pensent. Vous devriez avoir honte de vous: Dr David Katz @tomfriedman @jimdao & @JBennet.»

Le New York Times encourage délibérément le charlatanisme scientifique pendant une pandémie et met des vies en danger. Ces actions ont un contenu social bien défini. Comme Trump, la principale préoccupation du Times est de rouvrir les entreprises et de faire grimper la valeur du marché boursier, à tout prix. Les travailleurs se trouvent contraints de travailler dans des conditions dangereuses et ils «mourront tragiquement» - qu’il en soit ainsi.

Une logique sous-jacente détermine ce processus. L’injection massive de crédit dans le système financier peut seulement réussir s’il permet l’extraction de la plus-value de la classe ouvrière.

La levée des quarantaines obligatoires ne fera pas grand-chose pour inciter les gens à faire leurs courses et à aller au restaurant. Mais les entreprises et l’État vont traiter le fait de ne pas travailler comme une décision individuelle, rendant les travailleurs qui refusent de travailler dans des conditions dangereuses inéligibles à l’assurance chômage.

Depuis le début, la classe dirigeante a considéré la pandémie non pas comme une question de santé publique, mais comme un obstacle potentiel à la génération de profits. Leur seule préoccupation a été de savoir comment elle affecterait leurs résultats. Maintenant qu’elle a obtenu un renflouement massif du gouvernement, la classe dirigeante veut s’assurer que les affaires reprennent leur cours normal.

Cette forme d’euthanasie validée par la société a un caractère nettement fasciste, qui n’est pas sans rappeler l’argument des nazis selon lequel les handicapés étaient des éléments «indésirables» et on devrait les éliminer. Face à la plus grande crise du capitalisme américain, la classe dirigeante se révèle non seulement parasitaire, mais aussi meurtrière.

Cette politique découle de l’hypothèse incontestée qu’aucune mesure ne peut être prise qui empiète sur le système de profit. Même, en pleine pandémie mondiale, qui menace la vie de millions de personnes. La priorité des gouvernements à travers le monde et de leurs larbins des médias est toujours de défendre, à tout prix, la richesse de la classe dirigeante et les intérêts de l’élite financière des entreprises.

Toutes les ressources économiques de la société doivent être mobilisées dès maintenant pour lutter contre la pandémie, et non pour sauver Wall Street! Les exigences de la classe dirigeante selon lesquelles les travailleurs sacrifient leur vie et celle de leur famille en reprenant le travail, par la force si nécessaire, susciteront une énorme opposition.

Le développement d’une opposition de masse aux demandes de Wall Street, des médias et de l’Administration Trump doit être fondée sur la compréhension que la lutte contre la pandémie et la mise en œuvre de politiques visant à garantir la santé et la sécurité des travailleurs est en même temps une lutte contre le capitalisme.

(Article paru d’abord en anglais 24 mars 2020)

Loading