Les grèves se multiplient en Europe contre la réponse officielle à la pandémie de coronavirus

Par Allison Smith et Alex Lantier
27 mars 2020

Les travailleurs sont furieux contre les grandes entreprises. Ces dernières ont été renflouées par les gouvernements à coup de milliards d’euros. Mais, elles exigent que les travailleurs retournent au travail pour produire des profits pour les investisseurs dont les fortunes gonflées dépendent de la distribution constante de l’argent public. C’est impératif que le plus grand nombre possible de travailleurs se réfugient chez eux, à plein salaire, pour éviter de propager la maladie. Comme l’augmentation des contacts sociaux au travail entraîne inévitablement une augmentation du nombre de décès par COVID-19, la question posée aux travailleurs est la suivante: combien de travailleurs veulent mourir pour les profits des super-riches?

Hier, dans les régions de Milan et de Rome en Italie, les métallurgistes ont organisé une grève d’une journée à l’appel des syndicats. Cela, deux semaines après avoir lancé des grèves sauvages dans toute l’Italie qui ont obligé le gouvernement du Premier ministre Giuseppe Conte et les syndicats corrompus d’Italie à accepter un confinement national. La grève des métallurgistes s’est déroulée au milieu de grèves répétées dans les usines Amazon, dont la gigantesque usine Torrazza Piemonte, et de menaces de débrayage de la part des employés et des propriétaires de stations-service.

Des couches beaucoup plus larges de travailleurs sont encore contraintes de travailler en Italie et dans toute l’Europe. Parmi eux: des postiers, des employés d’épicerie et des banques. Ils discutent aussi des actions de grève et de leur colère en se trouvant maintenus au travail. Souvent, c’est pour des raisons non essentielles, sans masques appropriés et sans équipement de protection contre le coronavirus.

Le Colisée, qui sera fermé suite aux nouvelles mesures de prévention du gouvernement sur les rassemblements publics, se reflète dans une flaque où on a laissé un masque facial, à Rome, le dimanche 8 mars 2020. (Alfredo Falcone/LaPresse via AP)

Un employé d’une épicerie qui vit dans un quartier ouvrier du sud de Madrid a fait part à la presse de sa peur et de sa colère d’être maintenu au travail dans des conditions dangereuses. Alors qu’au moins 12.000 personnes ont été infectées, 1.500 sont mortes et plus de 1.000 sont en soins intensifs dans la ville. «Nous sommes les passagers de troisième classe sur le Titanic», a-t-il déclaré. «Nous jouons avec nos vies pour rien. On nous a vendu.»

De même, les travailleurs de l’usine Amazon de Saran, en France, ont été massivement malades la semaine dernière. Quelques centaines d’entre eux ont assisté à une réunion avec les responsables syndicaux et la direction. Ils ont réclamé le droit à un congé payé en cas de menace imminente pour la vie au travail – un droit garanti par la loi française. Un travailleur de Saran a déclaré: «Différentes personnes peuvent manipuler un colis jusqu’à vingt fois pour une seule livraison. Nous venons au travail tous les jours avec la peur dans le ventre. Cela ne peut pas continuer comme cela».

Les travailleurs de Saran ne reçoivent aucun équipement de protection. En même temps, ils expédient des masques faciaux, du gel désinfectant pour les mains et d’autres équipements essentiels à l’échelle internationale. Ils sont souvent entassés ensemble, ce qui constitue une violation des règles qui exigent une distance minimale de 2 mètres entre les travailleurs. La direction a tenté d’acheter un accord des travailleurs à de telles conditions mortelles. Elle a proposé une offre dérisoire d’augmentation de salaire de deux euros avant impôts. Un autre travailleur a refusé en disant: «C’est tout simplement honteux».

Les travailleurs rejoignent leurs frères et sœurs des usines PSA de Mulhouse et Trémery; de Toyota à Onnaing; de Renault à Sandouville; de Bombardier à Crespin; et des Chantiers de l’Atlantique à Saint-Nazaire – qui ont tous débrayé en invoquant leur droit à éviter une menace imminente sur leur vie en milieu de travail.

Les représentants de la classe dirigeante constatent bien et craignent la contestation croissante des travailleurs pour le contrôle des usines. «Dans tous les secteurs industriels, y compris dans ceux où on n’interdit pas l’activité par des mesures sanitaires, on observe un changement d’attitude extrêmement brutal des travailleurs.» C’est Patrick Martin, le vice-président du MEDEF, la fédération française des entreprises, qui a exprimé cette phrase en forme d’avertissement. Il a dénoncé avec insistance la «sur-réaction» des travailleurs face à la menace mortelle de COVID-19. Il s’est plaint que la direction «ne peut plus continuer la production en raison de la pression des travailleurs».

Hier, les travailleurs de plusieurs usines de transformation des aliments en Irlande du Nord – ABP Meats à Lurgan et Moy Park à Seagoe, Portadown et Co Armagh – ont débrayé. Les travailleurs de ces installations ont le statut de «travailleurs clés», car leur travail en continu est essentiel pour assurer l’approvisionnement alimentaire de la population. Cependant, malgré ce statut prétendument critique, on laisse les travailleurs de ces usines travailler dans des conditions déplorables, voire mortelles.

Les grévistes d’ABP, dont le propriétaire Larry Goodman a une fortune estimée à 2,45 milliards d’euros, ont exigé des mesures de distanciation sociale au travail. De surcroit, ils ont exigé le nettoyage en profondeur des postes de travail précédemment utilisés par des travailleurs testés positifs au COVID-19. Les travailleurs de Moy Park, une entreprise transnationale basée au Royaume-Uni qui opère également en République d’Irlande, en France et aux Pays-Bas, ont posté des photos sur Twitter. Les photos montrent des travailleurs contraints de s’entasser dans une cantine bondée, en violation des consignes de sécurité de base pour éviter l’infection.

Pour les travailleurs, la voie à suivre contre la pandémie et les politiques irresponsables de la classe capitaliste est d’organiser leurs luttes par le biais de comités d’action, indépendants des syndicats. Aucune confiance ne peut être accordée aux bureaucraties syndicales, financées et contrôlées par les mêmes entreprises et gouvernements qui tentent de forcer les travailleurs à retourner au travail. La pandémie a déjà montré la nécessité pour les travailleurs de prendre le contrôle des installations industrielles pour sauver la santé publique. Elle montre aussi de plus en plus la nécessité pour les travailleurs de prendre le pouvoir politique.

C’est la leçon que l’on peut tirer des discussions syndicales avec Conte et la fédération des entreprises Confindustria en Italie, hier, au milieu de la journée de grève syndicale. Alors que Confindustria a exigé l’arrêt de toutes les grèves et que Conte a déclaré que l’Italie «ne peut pas se permettre» des grèves de travailleurs, les syndicats ont donné leur bénédiction à un accord pourri pour que les autorités policières et les entreprises délivrent conjointement des certifications que leurs opérations sont «essentielles». Cela leur permettrait de forcer les travailleurs à reprendre le travail.

Les agents bien nantis de la bureaucratie syndicale ont signé un accord consciemment hostile aux demandes des travailleurs de rester chez eux. Les préfets de police, comme ont ouvertement admis les syndicats dans un document publié conjointement avec Confindustria, «impliqueront les organisations territoriales pour aider les entreprises à s’auto-certifier qu’elles sont engagées dans des activités fonctionnelles pour maintenir la continuité des chaînes d’approvisionnement essentielles».

L’affirmation selon laquelle l’Italie ou l’Europe ne peuvent pas se permettre de faire la grève est un mensonge politique. En fait, ce que l’Europe ne peut pas se permettre, c’est davantage de morts en masse causées par des politiques qui visent à enrichir l’aristocratie financière.

Les grandes sociétés et les investisseurs milliardaires ont obtenu un renflouement de 750 milliards d’euros de la Banque centrale européenne, un renflouement de plus de mille milliards d’euros en Allemagne et des centaines de milliards de subventions allant largement à la grande entreprise de la part de tous les grands États européens. Une petite partie, non négligeable, de ces fonds est destinée à financer la bureaucratie syndicale. Et tandis que les super-riches exploitent la pandémie COVID-19 pour s’emparer de billions d’euros, ils adoptent des politiques qui garantissent la poursuite de la pandémie.

Une confrontation décisive entre les travailleurs et l’aristocratie financière se prépare.

La colère s’accumule parmi les travailleurs à travers l’Europe face à l’échec des gouvernements à lancer une réponse agressive à la pandémie. En France, un sondage Odoxa a révélé que 70 pour cent des personnes interrogées pensent que le gouvernement ne dit pas la vérité à la population. 79 pour cent ne croient pas qu’il ait une politique claire. Enfin, 88 pour cent pensent que le confinement de la population aurait dû commencer plus tôt. Pourtant, les grandes lignes de la politique française de lutte contre la pandémie – l’opposition à ce que les gens restent chez eux, le mépris pour les mesures de sécurité et le refus des tests de dépistage et des soins hospitaliers – ont été partagées dans toute l’Europe.

La voie à suivre est une lutte révolutionnaire de la classe ouvrière pour exproprier les vastes sommes d’argent public remises aux super-riches, et mettre ces ressources au service d’une politique socialiste, y compris une lutte coordonnée au niveau international contre la pandémie COVID-19.

(Article paru en anglais le 26 mars 2020)