Royaume-Uni: le pitoyable départ de Corbyn de la direction travailliste en pleine crise du coronavirus

Par Chris Marsden
28 mars 2020

Mercredi, Jeremy Corbyn a tiré sa révérence parlementaire en tant que leader du Parti travailliste, lors d'une session prolongée de questions-réponses du premier ministre consacrée à la crise du coronavirus.

Son intervention abjecte fut la preuve finale non seulement de sa faillite politique à lui, mais aussi de la prétention que son arrivée à la direction représentait une renaissance du Parti travailliste et une chance pour les travailleurs de défendre leurs intérêts par un retour à une politique réformiste nationale.

La dernière session du Parlement eut lieu alors qu’explosaient les infections et les décès dus à Covid-19 et que les hôpitaux de Londres faisaient face à un «tsunami» de malades graves. Les taux d'infection parmi le personnel soignant atteignaient 30, 40 et parfois 50 pour cent, les travailleurs perdaient leurs emplois ou étaient contraints de continuer à travailler sans aucune mesure de sécurité, mettant en danger eux-mêmes et leurs proches.

Mais si Corbyn a soulevé diverses questions provoquant l'indignation publique générale : le manque de tests Covid-19 et de matériels de protection individuelle pour le personnel soignant, la menace d'expulsions de locataires, l’absence de soutien pour les revenus des ‘travailleurs indépendants’, il n'a proposé que des appels au gouvernement conservateur de Boris Johnson pour qu’il apporte un peu plus d'aide.

Aucune critique n'a été faite de la distribution massive de 350 milliards de livres aux sociétés et aux banques. Aucune mention du fait que quatre décennies de politiques de guerre de classe contre la classe ouvrière étaient responsables de l'effondrement imminent du Service national de santé (NHS) et d'autres services essentiels. Aucune demande que les grandes entreprises payent la facture des travailleurs au chômage pendant des semaines et encore moins que les industries et les services essentiels tels que les transports soient nationalisés. Surtout, aucun appel à une lutte de la classe ouvrière pour le socialisme, au moment même où le capitalisme s'effondre.

Au lieu de cela, Corbyn s’est mis en quatre pour apparaître responsable et compatissant à un moment d'urgence nationale, soulignant qu'il ne voulait pas sembler «implacablement négatif». Son dernier échange avec Johnson fut une déclaration en faveur de l'unité nationale. Même après avoir donné d'innombrables exemples de comment le gouvernement conservateur abandonnait les travailleurs à leur sort, Corbyn insisté pour dire: «En temps de crise, personne n'est une île, personne n'est autonome. Le bien-être du PDG le plus riche dépend des ouvriers sous-traités qui nettoient son bureau. Dans des moments comme celui-ci, nous devons reconnaître la valeur de chacun et la force d'une société qui se soucie les uns des autres et se soucie de tous. »

Johnson était plus qu'heureux de s'« associer pleinement aux dernières paroles du chef de l'opposition».

«Nous nous unissons en tant que nation », a-t-il clamé, avant d'insister sur le fait que la classe ouvrière devrait payer: « Nous comprenons tous que cela impliquera un sacrifice [...] Le point le plus important que je puisse faire à la Chambre aujourd'hui est que le sacrifice est inévitable et nécessaire… »

Johnson a commencé la session de question-réponses en faisant l'éloge de Corbyn «pour son service à son parti et, en fait, au pays», avant de remercier «lui et tous ses collègues pour leur coopération dans l'urgence actuelle, autant qu’il est possible au-delà des parti ».

Corbyn ne voyait pas de mal à être félicité pour la collusion politique du Parti travailliste avec les conservateurs, mais s'est plaint que Johnson « parlait comme si c'était une sorte de disparition [...] ma voix ne restera pas tranquille, je serai là, je ferai campagne ... »

Corbyn a en fait passé les quatre dernières années et demie à rédiger sa propre nécrologie politique, caractérisée par une trahison abjecte du mandat écrasant reçu de mettre fin à l'ère de la politique blairiste pro-patronale du Parti travailliste, de soutien à l'austérité et au militarisme impérialiste.

Lui et son ministre des finances fantôme John McDonnell ont ordonné aux municipalités travaillistes de continuer à appliquer les coupes budgétaires sauvages exigées par le gouvernement conservateur. Ils ont collaboré avec la bureaucratie syndicale pour démobiliser grèves et manifestations, supervisant l'effondrement du niveau de vie des travailleurs alors même qu'ils courtisaient la City de Londres dans une offensive de charme «thé et biscuits».

En ce qui concerne les qualifications anti-impérialistes de Corbyn, on se souviendra de l'ancien chef de la coalition Stop the War (Halte à la Guerre) pour avoir accordé aux députés bellicistes blairistes un vote libre sur la décision de bombarder la Syrie, puis conduit les travaillistes aux élections générales de 2017 et 2019 sur un manifeste promettant des dépenses d’au moins 2 pour cent du PIB pour l’armée, l'adhésion à l'OTAN et le maintien de l'arsenal d'armes nucléaires du Royaume-Uni.

Il laisse derrière lui un parti fermement contrôlé par l'aile droite, avec l'ancien procureur général Sir Keir Starmer, qui a collaboré avec les États-Unis pour empêcher la Suède d'abandonner sa demande d'extradition contre le fondateur de Wikileaks, Julian Assange, prêt à le remplacer officiellement en avril. La porte-drapeau désignée de la «gauche», Rebecca Long-Bailey, siégera loyalement dans le cabinet fantôme de Starmer, où elle défendra un programme qu'elle définit comme un «patriotisme progressiste».

Le Parti de l'égalité socialiste a averti dès le départ qu'un tel naufrage politique était inévitable. Avant son élection à la tête du parti en septembre 2015, nous avons écrit que «ceux qui souhaitent une victoire de Corbyn pour offrir une alternative à l'austérité seront cruellement déçus».

Aucun changement de dirigeant, ni même un afflux de membres de gauche, avions-nous souligné, ne pourrait changer le caractère, déterminé par l’histoire et le programme, du Parti travailliste: «Le Parti travailliste est un parti bourgeois de droite. Il est complice de tous les crimes de l'impérialisme britannique et a fonctionné comme le principal adversaire politique du socialisme pendant plus d'un siècle. »

La résolution de notre congrès de novembre 2016, «Jeremy Corbyn et le Parti travailliste: les leçons stratégiques», a expliqué que la dérive à droite du Parti travailliste n'était pas simplement le résultat de mauvais dirigeants tels que Tony Blair, mais avait de profondes origines objectives dans les changements fondamentaux du capitalisme mondial liés à la mondialisation, qui avaient «considérablement sapé» la viabilité des anciennes organisations ouvrières «ancrées dans le système des États-nations», menant à leur transformation en «instruments directs de l'impérialisme».

En revanche, les principaux groupes de la pseudo-gauche britannique, le Socialist Party (SP) et le Socialist Workers Party (SWP), avaient promu Corbyn avec enthousiasme, semant la confusion politique dans la classe ouvrière afin de maintenir l'emprise de la bureaucratie travailliste et syndicale et sa capacité à réprimer la lutte de classe.

Le Socialist Party (SP) a défini «l'insurrection de Corbyn» comme «une tentative d’inverser le cours de l'histoire, de rétablir un nouveau parti ouvrier». Pour que cela réussisse, ils avaient plaidé pour une répétition des événements du début du 20e siècle. Il fallait rétablir surtout «le rôle central des syndicats, reconnaître leur importance en tant que voix collective de millions de travailleurs» et permettre au SP de s'affilier au Parti travailliste.

Une affirmation typique pour justifier les syndicats était que «les médias capitalistes rejetaient leur rôle au sein du Parti travailliste comme étant le pouvoir de quelques ‘barons syndicaux’, ignorant que ces soi-disant barons ont été élus par le biais des structures démocratiques des syndicats.» Le SP insista pour dire que le Parti travailliste revitalisé serait « toujours un parti de ‘diverses tendances’, dans le sens où il contiendrait inévitablement des groupements avec des approches politiques différentes ».

Pour sa part, le SWP a proclamé que Corbyn était la preuve de «la persistance du Parti travailliste». Donny Gluckstein, dans «La renaissance de la social-démocratie», publié par le SWP en juin 2016, expliqua que la montée de Corbyn était «la répétition d'un cycle entraîné par des contradictions au sein de la conscience de masse», qui était réformiste par nécessité.

«À la fin du 19e siècle, cela a donné naissance à la social-démocratie qui s'est essoufflée 100 ans plus tard. Aujourd'hui, les forces à l'origine de cette évolution ont réapparu… » La conscience réformiste des travailleurs, écrit-il, « fournit une source éternelle de potentiel réformiste de masse. »

Gluckstein exclut toute possibilité que les marxistes puissent changer cette situation en luttant pour la conscience socialiste et en gagnant la direction de la classe ouvrière. L'histoire du XXe siècle, sauf brièvement et de façon avortée en Russie, fut dépeinte comme une tentative désespérée des révolutionnaires pour «gagner la majorité» en la détournant du réformisme.

L'histoire se présentait comme un cycle de «naissance» réformiste, «d'adolescence traumatisante» (couvrant la première moitié du 20e siècle, y compris la Révolution russe, la Révolution allemande, la victoire du fascisme, la guerre civile espagnole et la Seconde Guerre mondiale!), une «maturité» – les décennies ayant suivi la Seconde Guerre mondiale, qui étaient un «âge d'or réformiste» – pour arriver à la «vieillesse décrépite», période dans laquelle le réformisme semblait incapable de produire des réformes et aboutit à la formation du New Labour (Nouveau Parti travailliste) de Tony Blair.

Mais plutôt que la vieillesse signalant l'imminence de la mort, la montée de Corbyn avait plutôt prouvé que «la vieillesse prépare la voie à la nouvelle naissance […] La source qui a donné vie jadis à la social-démocratie jaillit toujours et trouvera une voie pour s’exprimer si l'occasion lui en est donnée, que ce soit à travers Syriza, Corbyn ou un autre véhicule. Nous assistons donc à un épisode qui n'est pas différent de la fin du XIXe siècle ».

Tel est l'objectivisme complaisant et réactionnaire proposé par la pseudo-gauche, dans lequel les expressions marxistes ne sont utilisées que pour fournir une justification et une bénédiction à la trahison de la bureaucratie et à la défaite de la lutte révolutionnaire.

La classe ouvrière n'est pas condamnée à un cycle sans fin de trahisons en raison de son manque de conscience socialiste. Au contraire, au cours de la dernière décennie, les travailleurs ont traversé d'immenses expériences, changeant leur conscience, avec des partis salués par la pseudo-gauche comme la vague de l’avenir, notamment Syriza en Grèce et le « corbynisme » au Royaume-Uni.

Ces expériences ont eu un impact profond sur la façon dont les travailleurs apprécient leurs dirigeants actuels, qui deviendra de plus en plus hostile à leur égard. Cela s’est déjà exprimé dans les manifestations de masse et les grèves contre l'austérité et les inégalités sociales qui ont éclaté l'année dernière en dehors de ces organisations.

La crise du coronavirus n'arrêtera pas ce développement et ne produira pas le sentiment de «l'unité nationale» tant souhaité par Corbyn et Johnson. Au contraire, alors même que Corbyn, l'homme d'hier, se retire pour retrouver son siège de député, l'escalade du pillage de la richesse sociale par l'élite patronale, l'indifférence voulue des gouvernements au sort de millions de personnes et l'échec évident du capitalisme, ouvrent la voie à un virage de la classe ouvrière vers le socialisme révolutionnaire. La tâche du Parti de l’égalité socialiste est de fournir le programme et la direction historiquement nécessaires aux luttes à venir.

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(Article paru en anglais le 27 mars 2020)