Royaume-Uni: le Syndicat des postiers fait bloc avec Royal Mail contre les travailleurs

Par Thomas Scripps
3 avril 2020

Lundi soir, le Syndicat des postiers (CWU) a publié une déclaration présentant sa réponse à la crise du coronavirus et ses effets sur les postiers de Royal Mail.

Il y a deux semaines, le syndicat a annulé (article en anglais) une grève votée par 94,5 pour cent de ses 110.000 membres sur un taux de participation de 63,4 pour cent, promettant plutôt d’établir ‘un service d'urgence supplémentaire’ pendant la durée de la crise du coronavirus. Il a proposé de «mettre de côté leurs divergences» avec la direction du Royal Mail dans «l'intérêt de la nation» et en échange a demandé aux employeurs et au gouvernement de veiller à la sécurité des travailleurs et de mettre un terme à leurs attaques contre les conditions.

L'annonce du CWU, signée par le secrétaire général Dave Ward et le secrétaire général adjoint Terry Pullinger, donne supposément «davantage de considération à la crise du coronavirus qui se répand rapidement et à ses effets sur les travailleurs de première ligne, le pays et la capacité du Royal Mail Group de maintenir son réseau d’opérations». Il appelle à la mise en œuvre de 16 «principes de service d'urgence» pour «garantir que l'équipement de protection individuelle [EPI] est en place pour tous les employés, minimiser la propagation du virus et sauver des vies, tout en maintenant un réseau d'urgence avec des services prioritaires».

Ward et Pullinger ont écrit ce qui revient à une condamnation dévastatrice des propres actions de la bureaucratie syndicale. Les mesures de protection énumérées dans le document auraient dû être mises en œuvre il y a des semaines. Le fait que la CWU demande maintenant des protections sanitaires les plus élémentaires est une reconnaissance des conditions désespérément dangereuses dans lesquelles elle a livré ses membres lorsqu'elle a annulé la grève nationale prévue.

Ward et Pullinger mentionnent la «crise du coronavirus qui se propage rapidement» dans l'espoir de cacher le fait que ces dangers étaient déjà apparents lorsqu'ils ont fait leur premier appel à genoux à Royal Mail au moment où ils ont annulé la grève. Ils utilisent le même prétexte «de rapidité» que le gouvernement conservateur de Boris Johnson, utilisé pour justifier sa propre réponse criminellement tardive et négligente à la pandémie.

La vérité est qu'au moment où le CWU s'est engagé à créer un service postal d'urgence supplémentaire pour «la nation», nombre de ses membres avaient débrayé dans les centres de tri de Londres à cause des craintes de la COVID-19. Le World Socialist Web Site écrivait alors:

«La grève serait le moyen pour exiger des conditions de travail sûres et des précautions contre la propagation du virus, pas seulement à Royal Mail mais dans toute la classe ouvrière. Les débrayages des derniers jours par des employés de Royal Mail à Londres, des travailleurs externalisés du Service national de santé (NHS) et d'autres travailleurs en Italie, au Canada et aux États-Unis démontrent la volonté pour une lutte contre le refus des entreprises et des gouvernements de mettre en place des mesures de sécurité de base.»

Nous avons ensuite cité de (article en anglais) nombreux employés de Royal Mail qui ont signalé avec colère des conditions sanitaires épouvantables sur leur lieu de travail.

La seule chose que le CWU a proposée à ces travailleurs comme garantie de leur sécurité était la promesse de discussions avec Royal Mail et une lettre au premier ministre Boris Johnson!

Les postiers ont connu une longue et amère expérience avec de telles négociations utilisées pour désamorcer un mouvement social, tandis que les employeurs préparent leur offensive. Plusieurs travailleurs ont fait valoir qu'ils s'attendaient à une grève immédiate s'il n'y avait pas de changement dans le comportement de l'entreprise, et qu'ils n’avaient aucun espoir à ce que l’entreprise fasse la moindre concession.

L'un d'eux a déclaré lors d'un forum sur les réseaux sociaux: «Si RM [Royal Mail] va de l'avant avec un décret, alors nous devrions répondre par la grève [...] pourquoi devrions-nous être désavantagés?»

Un autre a commenté: «Royal Mail Management va en effet reprendre votre proposition [celle du CWU] et se frotter les mains à la perspective d'avoir gagné plus de temps sans opposition pour mener à bien leur changement.»

Ces prédictions se sont révélées exactes. Les médias sociaux regorgent d’informations faisant état de travail dangereux et pas nécessaire dans les centres postaux du pays.

Des débrayages ont eu lieu à Southwark, Londres et Bridgewater dans le sud-ouest du pays la semaine dernière qui témoignent de cette colère grandissante de larges couches de travailleurs qui exigent une meilleure protection contre le virus. Lundi matin, près d'une centaine de travailleurs du centre de tri de Royal Mail à Alloa, en Écosse, ont déclenché une grève sauvage pour protester contre la distribution de courrier indésirable, des conditions de travail dangereuses et un manque d'équipement de protection. Quinze postiers ont débrayé dans un autre centre de Royal Mail, Lochgelly à Fife, pour une deuxième journée mardi.

Un postier d'Alloa a déclaré au Daily Record: «Royal Mail nous a demandé de continuer la distribution du courrier indésirable non essentiel à chaque ménage, ce qui nous expose non seulement à des risques supplémentaires, mais aussi les personnes vulnérables de la communauté, car le virus peut être transmis par les lettres et les dépliants. Ils mettent le profit avant la santé de chacun.

«Nous travaillons tout près les uns aux autres dans le centre de tri et cela ne s'est pas amélioré depuis l'épidémie. Cela n’a pas l’air de gêner les cadres qui veulent qu’on continue comme avant, ce qui n'est pas possible ni juste.

«Les seuls matériels EPI qui nous ont été fournis sont des gants et un désinfectant arrivés lundi. Ce n'est pas suffisant.»

Mercredi, un postier a contacté le WSWS et a déclaré: «Royal Mail va commencer à sévir contre les absences: de nouvelles règles stipulent que si vous devez vous mettre en congé pour prendre soin de vos proches souffrant de la Covid ou pour se mettre en isolation parce que quelqu'un dans la maison est infecté, vous ne serez pas indemnisé à moins que cela soit pris sur votre congé annuel. Si vous êtes malade du coronavirus, il ne sera reconnu comme tel que si vous avez consulté un médecin et que vous avez une attestation du médecin à ce sujet. Mon ami a dit que les gars dans son centre étaient furieux.»

Pour le syndicat CWU, ces événements ont sonné comme un avertissement. Paniqué par la perspective d'une action indépendante de masse, le syndicat a publié sa déclaration dans le seul but de mettre un terme à tout débrayage des travailleurs de la base. Les mots «grève» et «revendications» n'apparaissent pas une seule fois dans le document. Au lieu de cela, le CWU présente docilement «ce que nous croyons être la bonne position pour l'entreprise et le gouvernement à adopter immédiatement» et de faire savoir à Royal Mail qu'ils sont «disponibles pour discuter avec vous de toute autre suggestion…»

Cet appel «toujours aussi humble» a été lancé à une entreprise qui a licencié des milliers de travailleurs au cours de la dernière décennie et qui est résolument tournée vers une nouvelle série d'attaques dirigées par le PDG Rico Back et à un gouvernement dont l'inaction en réponse à la pandémie coûtera des milliers de vies.

Les «principes» du CWU sont purement symboliques. Son discours à propos d’un service d'urgence est une fraude, conçue pour couvrir la reprise des activités normales de Royal Mail, c’est-à-dire l’extraction de profit.

Cette politique pourrie a été approuvée par le Socialist Party (SP) et le secrétaire d’une section locale du CWU a écrit sur son site Web: «Le CWU a cherché à faire pression sur la direction de Royal Mail et le gouvernement conservateur en exigeant que les postiers soient considérés comme fournissant les services d'urgence pendant l'épidémie de virus, par exemple en acheminant des fournitures médicales urgentes aux personnes qui s'isolent et aux autres personnes vulnérables et âgées.»

«Cela s'est effectivement produit, les postiers de Royal Mail étant inscrits sur la liste des “travailleurs clés”».

Que signifie cette «victoire» dans la pratique? Le CWU a réussi à maintenir les travailleurs à leurs postes pour le compte du gouvernement et selon ses conditions. Quant à savoir comment les emplois et la sécurité des travailleurs peuvent être garantis, le Socialist Party dit qu'«il y a des signaux contradictoires envoyés par Royal Mail, donnant l’impression d’un conflit au sein de la direction. Nous avons constaté un jour de retard dans leur réponse à l'offre de pourparlers avec le CWU, ce qui aurait pu être dû au fait que les plus hauts dirigeants ont débattu de la manière de régler le conflit social à la lumière de la nouvelle situation.»

La politique du CWU et de ses garçons de courses au Socialist Party est de rechercher un accord avec une section imaginaire «raisonnable» des employeurs. Telle est la politique de trahison. Comme on pouvait s'y attendre, Dave Ward a tweeté mercredi pour se plaindre que Royal Mail avait refusé d'adopter les changements proposés par le CWU. Le CWU devait écrire maintenant au gouvernement et au Congrès des syndicats et consulter des avocats.

Il existe de solides arguments en faveur de l'organisation d'un service postal d'urgence, avec toutes les mesures nécessaires prises pour protéger la vie et les moyens de subsistance des personnes impliquées ou tenues de rester chez elles. Mais cette tâche ne peut être accomplie sous l’égide de la propriété privée de Royal Mail et la direction criminelle du gouvernement. Cela nécessite l'action indépendante des postiers – organisés en comités de base et en alliance avec d'autres sections de la classe ouvrière – en opposition à la bureaucratie du CWU et basée sur un programme socialiste de lutte des classes, pas de négociations avec les patrons.

(Article paru en anglais le 2 avril 2020)

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