Il y a cent ans en Allemagne, le putsch de Kapp

Comment le Parti social-démocrate a soutenu l'extrême-droite

Par Peter Schwarz
13 avril 2020

Le 13 mars 1920, un putsch militaire secoue la République de Weimar, vieille d’un an et demi. Il est dirigé par le général Walther von Lüttwitz, commandant de la Reichswehr (armée allemande) à Berlin. Pendant la nuit, Lüttwitz ordonna à la brigade Erhardt, dont la brutalité était notoire, de venir dans la capitale pour renverser le gouvernement élu. Tôt le matin, le président et le gouvernement fuyaient dans la panique. Les putschistes ont ensuite nommé Wolfgang Kapp, un représentant archi-réactionnaire des propriétaires fonciers de Prusse orientale, comme chancelier du Reich.

Les putschistes à Berlin (Bundesarchiv, Bild 146-1970-051-65/Haeckel, Otto/CC-BY-SA 3.0)

Kapp n’a pu rester au pouvoir que quatre jours. Il fut renversé par la plus grande grève générale jamais connue en Allemagne. Des millions d’ouvriers ont débrayé, paralysé le pays, se sont procuré des armes et ont mené des batailles acharnées contre les unités militaires contre-révolutionnaires.

Le putsch de Kapp n’est pas intéressant seulement du point de vue historique. Au moment où la bourgeoisie allemande se tourne à nouveau vers le militarisme, où un parti d’extrême droite est représenté à nouveau au Parlement fédéral et dans tous les parlements des Länder (régions) et où des réseaux terroristes d’extrême droite opèrent sans entrave au sein de l’appareil d’État et de l’armée, le putsch Kapp est d’une actualité brûlante. Il détruit le mythe selon lequel, avec la fondation de la République de Weimar, la bourgeoisie allemande s’était tournée vers la démocratie et les valeurs des Lumières.

Le putsch de Kapp était le résultat d’une conspiration impliquant des groupes fascistes, la Reichswehr et des secteurs importants des partis établis. Nombreux sont les fils, organisationnels, politiques et personnels, de la continuité reliant la répression sanglante de la révolution des ouvriers et des soldats en 1918-19, le Kapp Putsch de 1920 et l’arrivée au pouvoir d’Hitler en janvier 1933.

Cette conspiration ne s’est pas limité aux partis de droite et conservateurs qui s’opposaient explicitement à la République. Les partis bourgeois les plus modérés, ainsi que le Parti social-démocrate (SPD), étaient également impliqués. Ces partis collaborèrent étroitement avec la Reichswehr et les milices fascistes des ‘Freikorps’ (corps francs) pour réprimer les luttes des ouvriers. Le SPD, qui avait été protégé des putschistes par la grève générale a déployé ces mêmes putschistes pour la réprimer.

Après la chute du Troisième Reich, les fils de cette continuité ne furent pas rompus. On les a simplement recouvert d’un vernis démocratique. Les anciennes cliques ont continué d’exister. De nombreux fonctionnaires, officiers, juges, professeurs et policiers qui avaient commis des crimes capitaux ou en étaient complices purent poursuivre leur carrière sans entrave. Aujourd’hui, avec le retour de l’impérialisme allemand à une politique étrangère agressive de grande puissance et avec l’intensification des tensions de classe, le vernis démocratique se décolle.

Quiconque se fait des illusions sur la capacité de conspiration, d'intrigue et de criminalité de la bourgeoisie allemande devrait étudier le putsch de Kapp et l'histoire de la République de Weimar.

Le putsch de Kapp

Le déclencheur immédiat du putsch de Kapp fut la réduction de la Reichswehr de 400.000 à 100.000 hommes, à laquelle le traité de Versailles de juin 1919 obligeait l’Allemagne. Les corps francs contre-révolutionnaires, formés après la guerre et intégrés à la Reichswehr, en faisait partie.

Membres de la brigade de marine Erhardt le 13 mars lors du putsch de Kapp à Berlin (Bundesarchiv, Bild 183-R16976/CC-BY-SA 3.0)

Lorsque le gouvernement dirigé par le SPD sous la direction de Gustav Bauer – une coalition des sociaux-démocrates majoritaires, du Parti du centre catholique et du Parti libéral démocrate (DDP) – s’est apprêté, sous la pression des alliés, à dissoudre un certain nombre de corps francs, dont la brigade Erhardt, le général Lüttwitz s’y est opposé. Après avoir été démis de ses fonctions, il se décida au coup d’État et ordonna à la Brigade Erhardt de marcher sur Berlin.

Le putsch avait été préparé de longue date et bénéficiait d’un large soutien au sein de l’armée. Lorsque le ministre de la Reichswehr, Gustav Noske (SPD), ordonna au général le plus gradé, Hans von Seeckt, de défendre le gouvernement contre les putschistes qui approchaient, celui-ci refusa de s’exécuter avec ces mots : « La troupe ne tire pas sur la troupe ».

Le président du Reich, Friedrich Ebert, et le gouvernement s’enfuirent alors à Dresde où ils demandèrent la protection du général Georg Maercker. Mais celui-ci avait déjà reçu l’ordre télégraphique de Berlin de procéder à l’‘arrestation préventive’ des membres du gouvernement et ne put qu’à grand peine être persuadé d’y renoncer. Le gouvernement poursuit sa fuite vers Stuttgart.

«Les conspirateurs avaient la sympathie des grands industriels et des grands propriétaires terriens et le soutien explicite des forces nationalistes et racistes allemandes», écrivit Hans Mommsen. Ils s’opposaient tous au traité de Versailles signé par le gouvernement Bauer et cherchaient à former un régime autoritaire capable d’établir une dictature intérieure et de mener une politique agressive à l’étranger.

Avec Lüttwitz et Kapp, le capitaine Valdemar Pabst, qui avait ordonné l’assassinat des dirigeants du KPD Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht en janvier 1919, était un autre élément moteur du putsch. «Le centre de commande du mouvement rebelle était l’Association nationale fondée sous le patronage de Ludendorff à Berlin en octobre 1919», écrit Heinrich August Winkler [2]. Avec Hindenburg, Erich Ludendorff est le général allemand le plus influent vers la fin de la Première Guerre mondiale. Deux ans après le putsch de Kapp, il dirigera le putsch de la brasserie à Munich avec Adolf Hitler.

 Wolfgang Kapp

Kapp avait également des liens avec Hitler. Le ministre-président de la Prusse orientale avait fondé le Parti allemand de la patrie (DVLP) en 1917, à un moment de la guerre où le soutien du SPD parlementaire au conflit commençait à s’effriter et où des appels à la paix sans annexion commençaient à se faire entendre. Le but du DVLP était de remplacer la trêve de classe avec le SPD et les syndicats par une intervention militaire impitoyable contre les manifestations anti-guerre, les grèves et les meetings de la classe ouvrière, tout en utilisant l’antisémitisme, le nationalisme et l’idéologie raciale (völkisch) pour tenter de construire un mouvement anti-parlementaire de masse comme base pour l’instauration d’une dictature.

Wolfgang Kapp

Le parti de Kapp n’a jamais obtenu de soutien massif et on l’a dissous après un an d’existence. Mais il a bénéficié d’un fort soutien de la part des militaires et de la grande entreprise. Son dirigeant, aux côtés de Kapp, était le Großdmiral Alfred von Tirpitz, tandis que le Duc Johann Albrecht zu Mecklenburg était président d’honneur. Un certain nombre de grands industriels étaient également membres du parti, et ils constituaient une source essentielle de soutien financier. Parmi eux, Max Roetger (anciennement Krupp, puis lobbyiste de l’industrie), Carl Duisberg (Bayer AG et IG Farben), Wilhelm von Siemens, Carl Ziese (construction navale), Ernst von Borsig (industrie de l’acier et de l’aluminium), Hugo Stinnes (mines et industrie électrique), Emil Kirdorf (charbon), Alfred Hugenberg (presse), Freiherr von Wangenheim (agriculture et représentant de la propriété foncière), Johann Christian Eberle (caisses d’épargne régionales) et Hermann Röchling (Aciéries de Völklingen).

L’un des plus proches collaborateurs de Kapp était Karl Mayer, qui a recruté Hitler comme indicateur dans l’agence de renseignement de l’armée. Il lui a appris l’agitation anti-bolchevique et l’a promu comme un talent politique prometteur. Hitler avait fondé le Parti ouvrier allemand national-socialiste (NSDAP), à peu près inconnu, peu avant le putsch. Il s’est envolé pour Berlin trois jours après le soulèvement, mais a rapidement fait demi-tour lorsqu’il est fut évident que le putsch allait à la défaite.

En septembre 1920, après la fuite de Kapp en Suède, Mayer écrit à un ami: «J’ai mobilisé des jeunes gens très capables. Un certain M. Hitler, par exemple, s’est révélé être une force motrice, un orateur de premier plan. Dans le groupe régional de Munich, nous avons plus de 2.000 membres, alors qu’à l’été 1919, nous n’en avions même pas 100». [3]

Le soutien du camp gouvernemental 

Le soutien aux putschistes, ou du moins la volonté de trouver un arrangement avec eux, allait jusque dans le camp du gouvernement. Hans Momsen en est arrivé à cette conclusion: «Sans la grève générale, un compromis de style autoritaire entre les groupes derrière le coup d’État et les forces parlementaires aurait été atteint.» [4]

Ce fut bien une ironie de l’histoire que le président Friedrich Ebert et le ministre de la Reichswehr Gustav Noske durent s’enfuir pour se cacher des putschistes. Les deux sociaux-démocrates avaient créé le monstre qui les poursuivait maintenant.

En novembre 1918, les ouvriers et les soldats s’étaient soulevés contre le régime du Kaiser, du corps des officiers et des barons de l’industrie. Après un premier soulèvement à Kiel, les conseils d’ouvriers et de soldats s’étaient répandus comme une traînée de poudre dans tout le pays. Mais au lieu de former une nouvelle garde républicaine à partir des centaines de milliers de révolutionnaires armés pour désarmer l’ancien pouvoir, Ebert et Noske se s’étaient alliés aux militaires et avaient mobilisé la lie de la société pour défendre le système capitaliste et réprimer dans le sang le soulèvement des ouvriers et des soldats.

Les putschistes à Berlin (Bundesarchiv, Bild 146-1970-051-65/Haeckel, Otto/CC-BY-SA 3.0)

Le journal du SPD, le Vorwärts, publia par pages entières des annonces appelant des soldats du front déracinés et des éléments désocialisés a entrer dans les corps francs, dont la principale fonction était l’intimidation et l’assassinat de travailleurs révolutionnaires.

Noske assuma le rôle du chien d’attaque, ordonna aux troupes d’extrême droite de tirer sur les manifestants et leur ordonna d’assassiner Luxembourg et Liebknecht. Le chef du putsch, von Lüttwitz, devait son poste à Ebert et Noske qui l’avaient nommé en 1918 commandant en chef de la Reichswehr provisoire pour Berlin et ses environs. En janvier 1919, Lüttwitz dirigea l’écrasement du soulèvement de Spartacus.

Tandis qu’Ebert et Noske se cachaient du putsch de Kapp, d’autres représentants du gouvernement restèrent à Berlin pour conclure un accord avec les putschistes. Le vice-chancelier et ministre de la Justice, Eugen Schiffer (DDP), leur offrit d’importantes concessions en présence des ministres prussiens du SPD Wolfgang Heine et Albert Südekum ; cela comprenait la formation d’un nouveau gouvernement de coalition et de nouvelles élections dans un avenir proche.

Le parti populaire allemand (DVP), national-libéral, de Gustav Stresemann s’est en grande partie solidarisé avec les putschistes et a reproché au gouvernement en place d’avoir «rompu avec la voie du développement organique auquel nous souscrivons».

Grève générale 

Mais aucun des putschistes et des conspirateurs n’avait compté sur la réaction de la classe ouvrière qui a répondu au coup d’État par une grève générale nationale. Alors que les représentants du gouvernement prenaient le large comme des lâches ou cherchaient un compromis avec les putschistes, les travailleurs donnèrent leur vie pour combattre la rébellion d’extrême droite. Ils ne se laissèrent pas intimider par des forces de sécurité lourdement armées qui lançaient des bombes depuis des avions, tiraient à la mitrailleuse lourde sur les grévistes et abattaient par dizaines les manifestants non armés.

Soldats d’une des brigades du général von Lüttwitz (BArch, Bild 183-J0305-0600-003)

Le premier appel à la grève générale fut lancé par le porte-parole du gouvernement, Ulrich Rauscher (SPD), au nom d’Ebert et du chef du SPD, Otto Wels quand le gouvernement s’enfuyait vers Dresde. Après son arrivée à Dresde, Ebert a immédiatement pris ses distances de l’appel à la grève générale, tandis que le chancelier Gustav Bauer le qualifiait de «mystification» dont il n’était pas responsable. Mais la grève générale ne pouvait plus être stoppée. Étant donné le rythme auquel la grève s’est propagée, on peut se demander si l’appel de Rauscher a joué un rôle.

Malgré les âpres luttes politiques de la période précédente, les membres du SPD, des sociaux-démocrates indépendants (USPD), du Parti communiste allemand (KPD) et des tendances chrétiennes et anarchistes ont lutté côte à côte contre le danger d’extrême droite. «Les grévistes ont considéré le putsch de Kapp comme un symptôme de l’échec de la révolution à détruire les appareils antirépublicains de l’armée et de la bureaucratie d’État», écrit Mommsen. [5]

Cela a aussi contraint la Fédération générale des syndicats allemands (ADGB) et son chef ultra conservateur, du SPD, Carl Legien, à soutenir la grève générale. «La solidarité générale, qui comprenait des groupes chrétiens et libéraux, a contraint l’ADGB à abandonner sa retenue habituelle afin de ne pas perdre toute crédibilité aux yeux des travailleurs», fait remarquer Mommsen.

Les souvenirs d’Oskar Hippe, membre fondateur de la Ligue spartakiste et du KPD, et figure de proue du mouvement trotskyste allemand, qui était ouvrier industriel à Halle-Merseburg au moment du putsch, donnent une idée de l’apreté des combats dans certaines régions.

En début d’après-midi, le 13 mars 1920, la nouvelle se répandit qu’on avait renversé le gouvernement et que les corps francs et les unités de la Reichswehr étaient entrés dans Berlin...

le soir même, des membres du comité d’entreprise de l’USPD et du KPD se réunirent sous la direction du camarade Scheibner pour décider de ce qu’il fallait faire. Beaucoup de ceux qui étaient présents étaient d’avis que les sociaux-démocrates majoritaires payaient à présent les conséquences de leurs trahisons. Mais la majorité estimaient que la question maintenant était de repousser le putsch des généraux, qui était dirigé contre toute la classe ouvrière ».

Ce soir-là la décision fut prise de déclencher la grève. Des camarades et des collègues des syndicats, rejoints par des membres du comité d’entreprise, se rendirent encore dans la nuit dans les usines pour lancer l’action.

Hippe explique ensuite comment les travailleurs ont combattu et désarmé les unités militaires qui s’étaient rangées du côté des putschistes:

J'étais dans une unité avec mon beau-frère. Quelque 15 000 ouvriers ont encerclé les casernes. Nous n'avions que quelques armes – quelques carabines et fusils de chasse que nous avions confisqués aux fermiers, mais rien d'autre. L'appel lancé par ceux qui dirigeaient la lutte pour que les soldats encerclés déposent les armes fut rejeté par les officiers du bataillon. Ils n'ont abandonné qu'après que nous leur ayons coupé l'eau et que la direction leur eût assuré qu'ils pourraient se retirer sans armes...

Quatre unités d’une centaine d’hommes furent équipées avec les armes saisies à Merseburg. Il s’agissait de jeunes travailleurs qui avaient appris à manier les armes pendant la guerre. Notre unité était composée en grande partie de mineurs travaillant dans les mines «Cecilie», «Elisabeth» et «Leonhard», qui se connaissaient bien… [Depuis la caserne] on nous a tiré dessus avec des obus de 7,5 centimètres et nos pertes ont été considérables. Un camarade de l’organisation de jeunesse du KPD qui travaillait à la mine «Cecilie» fut gravement blessé à côté de moi. Les éclats d’une grenade lui ont arraché une partie du menton. [6]

Membres de l'Armée rouge de la Ruhr à Dortmund

Les combats les plus sanglants se sont déroulés dans la région de la Ruhr. La grève générale fut suivie très strictement dans les usines sidérurgiques et les mines de charbon de cette région. Et elle s’est rapidement transformée en soulèvement. Les ouvriers se sont armés pour chasser la Reichswehr et les corps francs. Une «Armée rouge de la Ruhr» se constitua, d’environ 50.000 membres, qui infligea de lourdes pertes aux putschistes. L’Armée rouge de la Ruhr n’a ni direction centrale ni perspective politique. Syndicalistes, communistes, sociaux-démocrates indépendants et même certains sociaux-démocrates y exercent une influence politique.

Le retour à l’«ordre»

La grève générale a isolé les putschistes. Tous les services étaient fermés: le transport ferroviaire, le téléphone, la poste et les journaux. On a fermé les grandes usines et on a même coupé l’eau, le gaz et l’électricité dans la capitale. Bien que la majorité des dirigeants militaires aient sympathisé avec Kapp, ils adoptèrent une approche attentiste en raison de l’incertitude du résultat. Les hauts fonctionnaires de l’État hésitaient à se soumettre au nouveau chef du gouvernement.

Le 17 mars 1920, quatre jours après le putsch, Kapp s’enfuit en biplan vers la Suède. Lüttwitz prend le contrôle du gouvernement en tant que dictateur militaire. Mais il démissionne dans la soirée après que le ministre de la Justice, Schiffer, lui ait offert l’amnistie. Il quitte le bureau du chancelier du Reich accompagné de Ludendorff. La brigade Erhardt se retira également de Berlin, perpétrant un autre massacre sanglant contre des manifestants en partant.

L’ancien gouvernement retourne au pouvoir, mais les ouvriers en grève ne sont pas satisfaits. Ils veulent des garanties que les appareils militaires et bureaucratiques contre-révolutionnaires seront démantelés.

Pour mettre un terme à la grève générale, le leader de l’ADGB, Legien, présenta au gouvernement un plan en neuf points. Il exigeait la démission du ministre de la Reichswehr, Noske; la dissolution des unités qui avaient sympathisé avec le putsch; la punition des putschistes; la formation d’unités de la garde républicaine; la mise en œuvre de réformes sociales de grande envergure; la nationalisation des mines de charbon; et la formation d’un «gouvernement ouvrier». Ce dernier point signifiait en réalité la participation des syndicats au gouvernement.

L’initiative de Legien était, selon Mommsen, «exclusivement tactique et motivée par la volonté de ne pas laisser la grève glisser sous le contrôle des radicaux de gauche». Le gouvernement fit quelques promesses non contraignantes et le comité de grève dirigé par les syndicats appela le 20 mars à la fin de la grève générale. Mais de nombreux grévistes refusent de suivre cet appel.

Hans von Seeckt et Otto Geßler (Bundesarchiv, Bild 102-10883/CC-BY-SA 3.0)

Le détesté Noske démissionna le 20 mars et fut suivi le 26 mars de l’ensemble du cabinet de Bauer. Une nouvelle coalition composée des mêmes partis est formée, avec Hermann Müller comme chancelier. Müller nomme à la tête des forces armées Hans von Seeckt, le même général qui avait refusé de défendre le gouvernement contre le putsch de Kapp. Seeckt est chargé de réprimer dans le sang les travailleurs ayant refusé de suivre l’appel des syndicats à la fin de la grève. Au cours des années suivantes, il organisera une série de massacres sanglants d’ouvriers révolutionnaires et transformera la Reichswehr en un incontrôlable «État dans l’État».

C’est à présent Otto Geßler du DDP qui remplace Noske comme ministre de la Reichswehr au sein du nouveau gouvernement. Il est resté à ce poste pendant huit ans sous la direction de différents chanceliers, servant de feuille de vigne à Seeckt qui ne le respecte guère en tant que «simple civil».

Le démantèlement de l'Armée rouge de la Ruhr

La résistance la plus soutenue à la fin de la grève générale est venue de l’Armée rouge de la Ruhr. Elle continue de chasser la Reichswehr et les corps francs de la région de la Ruhr. Un officier qui s’est enfui de Duisburg rapporta plus tard: «Même les officiers endurcis par la guerre n’avaient jamais rien vécu de tel. Les troupes étaient constamment la cible de tirs qui provenaient de maisons et de caves, de décharges et de derrière les troncs d’arbres, et même de chaufferies et de centrales électriques».

Là aussi, le gouvernement envoie d’abord un social-démocrate pour diviser le mouvement avant de recourir à la violence brute. Le 24 mars, le commissaire du Reich pour la région de la Ruhr, puis le ministre de l’Intérieur de Prusse, Carl Severing, concluent un accord avec les partis ouvriers à Bielefeld, que le gouvernement de Berlin fait semblant d’accepter. L’accord contraint les travailleurs armés à rendre leurs armes sous la supervision conjointe de commissaires chargés de l’application des lois et des autorités municipales. Si les éléments modérés acceptent, des forces plus radicales poursuivent la lutte.

Oskar Hippe écrit surl’impact de l’accord de Bielefeld:

Entre-temps, nous avons appris qu’un accord avait été conclu à Bielefeld, dans lequel le gouvernement s’engageait à livrer les putschistes aux tribunaux et à donner aux travailleurs, par l’intermédiaire des syndicats, une influence décisive sur la politique économique et sociale. Mais la condition préalable à cela était la fin de la grève générale.

Au sein de la direction des unités combattantes, ainsi qu’aux comités politiques du KPD et de l’USPD, dans lequel étaient représentés les membres des comités d’entreprise, des discussions eurent lieu pour savoir on devrait se plier à l’accord de Bielefeld ou poursuivre la lutte jusqu’à une conclusion victorieuse. La commission politique, dominée par l’USPD décida à une large majorité d’accepter l’accord.

À la tête des unités combattantes, les avis étaient partagés. Quatre-vingt-dix pour cent des travailleurs en armes avaient déclaré qu’ils n’étaient pas prêts à déposer les armes et à retourner désarmés dans leurs régions. Mais l’USPD imposa son point de vue: le gouvernement ne pouvait manquer à sa parole. Les représentants du KPD ont quitté la réunion en signe de protestation. Ils ont déclaré aux travailleurs en armes et aux assemblées de grévistes dans la Ruhr qu’ils n’avaient pas pu faire valoir leurs arguments au sein de la commission politique. [7]

Dès que les éléments radicaux furent isolés, le gouvernement et von Seeckt déployèrent contre eux les mêmes unités de la Reichswehr et des corps francs qui avaient soutenu Kapp et Lüttwitz. Ils prirent une vengeance sanglante. Il y eut à maintes reprises des fusillades de masse et des cours martiales illégales. On n’a jamais cherché à connaître le nombre exact de morts. Selon Winkler, il y eut «bien plus de 1.000 [morts] chez les mineurs de la Ruhr, 208 tués et 123 disparus dans la Reichswehr, et 41 tués dans la police de sécurité». [8]

Si, les travailleurs qui avaient risqué leur vie pour bloquer le putsch furent persécutés, sévèrement punis et même tués, les putschistes sont restés largement impunis. Une loi d’amnistie du 2 août 1920 innocente tous les putschistes de tout acte criminel, à condition qu’ils n’aient pas agi de manière «barbare» ou par «intérêt personnel». Les officiers des corps francs qui avaient soutenu le putsch furent intégrés dans la Reichswehr. À quelques exceptions près, les procédures engagées contre les membres de la Reichswehr impliqués dans le putsch furent soit annulées, soit finirent par un acquittement.

Des participants de premier plan au putsch ont fui en Bavière. Le président du district de Haute-Bavière, Ritter von Kahr, avait également lancé un coup d’État le 14 mars 1920 et obligé le gouvernement régional du SPD à démissionner. La Bavière est ensuite devenue un foyer de forces d’extrême droite et fascistes dans lequel grandit également le NSDAP d’Hitler.

Hermann Erhardt, le chef de la brigade qui portait son nom, fonda alors à Munich l’Organisation Consul. C’était une organisation terroriste paramilitaire qui comptait 5.000 membres et que le chef de la police munichoise Ernst Pöhner tolérait tacitement. Cette organisation est responsable de nombreux meurtres dont celui de Matthias Erzberger, homme politique du Zentrumspartei, en 1921 et de Walther Rathenau, le ministre allemand des Affaires étrangères, en 1922. Elle a joué un rôle important dans la formation des S.A. d’Hitler.

Wolfgang Kapp, qui avait fui en Suède, s’est finalement rendu à la Cour du Reich, mais est mort avant le début de son procès. Le seul qui ait participé au putsch et fut condamné à la prison fut le président de la police de Berlin, Traugott von Jagow, qui reçut la peine minimale de cinq ans. Le tribunal lui a accordé des circonstances atténuantes, car il avait «suivit l’appel de Kapp sous le charme de l’amour désintéressé pour la patrie, à un moment séduisant».

Les promesses sociales faites par le gouvernement aux grévistes n’ont jamais été mises en œuvre. Bien qu’une commission sur la politique sociale ait été mise en place, elle n’avait aucun pouvoir.

Une chaîne de changements contre-révolutionnaires

Dans un article écrit peu après la nomination d’Hitler comme chancelier allemand, Léon Trotsky décrit l’histoire de la République de Weimar comme une «chaîne de changements contre-révolutionnaires»:

La Révolution de novembre, qui a donné le pouvoir aux soviets ouvriers et paysans, était prolétarienne dans ses tendances fondamentales. Mais le parti qui se trouvait à la tête du prolétariat a rendu le pouvoir à la bourgeoisie. En ce sens, la social-démocratie a ouvert l’ère de la contre-révolution avant que la révolution ne puisse mener à bien son travail. Cependant, tant que la bourgeoisie dépendait de la social-démocratie, et donc des travailleurs, le régime conservait des éléments de compromis. Cependant, la situation internationale et interne du capitalisme allemand ne laissait plus aucune place aux concessions. Comme la social-démocratie a sauvé la bourgeoisie de la révolution prolétarienne, le fascisme est venu à son tour libérer la bourgeoisie de la social-démocratie. Le coup d’État d’Hitler n’est que le dernier maillon de la chaîne des changements contre-révolutionnaires. [9]

Le putsch de Kapp et la suppression de la grève générale qui le suivit furent un maillon essentiel de cette chaîne. Les élections fédérales qui ont suivi peu après, le 6 juin, ont entraîné un mouvement à droite dans le camp de la bourgeoisie où le Parti populaire allemand (DVP), libéral de droite et le Parti national populaire allemand (DNVP), conservateur national, ont gagné du soutien aux dépens du DDP.

En revanche, la classe ouvrière s’est déplacée vers la gauche. Le vote du SPD a chuté de 16 pour cent, le plaçant, avec 21,3 pour cent, juste devant l’USPD ; celui-ci a augmenté sa part de 7,6, atteignant 17,9 pour cent. Le KPD, qui se présentait aux élections pour la première fois, remporta 1,7 pour cent des voix. L’année suivante, la majorité de l’USPD rejoigni le KPD, faisant passer le nombre des membres du parti de 78.000 à 450.000.

Mais plus la classe ouvrière se radicalisait, plus le SPD et les partis bourgeois intensifiaient leur conspiration. En mars 1921, le président Ebert impose l’état d’urgence en Saxe pour réprimer une grève générale dans les zones industrielles d’Allemagne centrale. Les troupes de Von Seeckt agirent avec brutalité. Elles tirèrent à l’artillerie sur les usines occupées, tuant quelque 150 ouvriers. On arrêta six mille grévistes et 4.000 furent condamnés à un total de 2.000 ans de prison. Quatre d’entre eux furent condamnés à mort.

En 1923, lorsque l’occupation française de la Ruhr et l’accélération de l’inflation provoquèrent une crise révolutionnaire, Ebert remit tous les pouvoirs exécutifs du Reich au général von Seeckt. Il dispersa violemment les gouvernements de Saxe et de Thuringe, tous deux constitués de coalitions du SPD et du KPD, persécuta les travailleurs révolutionnaires et écrasa violemment le soulèvement de Hambourg. Une révolution socialiste victorieuse eût été possible en 1923, mais elle échoua parce que le KPD annula à la dernière minute un soulèvement révolutionnaire planifié. La répression impitoyable de Von Seeckt contre les travailleurs a enhardi Hitler, qui lança son coup d’État fasciste de Munich les 8 et 9 novembre.

Comme le fit remarquer correctement Trotsky, une ligne directe menait de ces événements à l’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1933. Le SPD, qui avait nourri et soutenu les forces qui ont porté Hitler au pouvoir, n’était alors plus nécessaire et fut interdit.

Le SPD n’a rien appris de cette expérience au contraire. Elle célèbre Ebert comme l’exemple à suivre. La fondation du parti porte son nom, ainsi que de nombreuses rues et places dans les villes allemandes. Le SPD a rompu tous les liens qu’il avait autrefois avec la classe ouvrière et ne se distingue plus des autres partis bourgeois. Au cours d’une coalition de sept ans avec les Verts et de onze ans avec les partis conservateurs chrétien-démocrate et chrétien-social, le SPD a été le fer de lance de la réduction des dépenses sociales, a encouragé le militarisme et a ouvert la voie à la montée du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne.

Face aux tensions de classe croissantes et à la montée des divisions internationales, l’élite dirigeante prépare une fois de plus des formes dictatoriales de gouvernement. La chaîne des changements contre-révolutionnaires ne peut être brisée que par la création d’un parti socialiste international de la classe ouvrière, basé sur les leçons et expériences historiques des luttes du siècle dernier. Ce parti est le Comité international de la Quatrième Internationale et ses sections nationales, les Partis de l’égalité socialiste.

(Article paru d’abord en anglais 2 avril 2020)

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Notes:

[1] Hans Mommsen, Aufstieg und Untergang der Weimarer Republik, Ullstein 2004, p. 112

[2] Heinrich Winkler, Der lange Weg nach Westen, Vol 1, München 2002, p. 409

[3] Cité d'après Ian Kershaw, Hitler 1889 - 1936, Stuttgart 1998, p. 166

[4] Hans Mommsen, op.cit., pp. 111-112

[5] Ibidem, p. 113

[6] Oskar Hippe, ... und unsere Fahn ' ist rot, Hambourg 1979, pp. 45-46

[7] Oskar Hippe, op.cit., p. 47

[8] Heinrich Winkler, op.cit., p. 414

[9] Leon Trotsky, Porträt des Nationalsozialismus, Essen 1999, pp. 303-304

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