« Si nous arrêtons de travailler, plus rien ne bougera ici! »

Des infirmières, des soignants, des chauffeurs et des livreurs allemands font entendre leur voix

Par Ulrich Rippert
14 avril 2020

«Si tous les chauffeurs de camions en Allemagne cessaient de travailler, il n'y aurait plus rien. Les rayons des supermarchés seraient vides, les lettres ne seraient plus délivrées », explique Uwe Kleinsorge, chauffeur de camion sur Spiegel Online. Il rapporte comment il «achemine des copeaux de bois à une centrale électrique en ce moment. Sans moi, la scierie ne pourrait plus continuer à fonctionner à un moment donné et la centrale devrait également fermer ». Les conséquences sont claires, souligne Kleinsorge, « tout le monde dépend de notre travail. »

Erika Radisavljevic, 53 ans, travaille comme femme de ménage dans un hôpital du sud de la Bavière. «Je nettoie dans un hôpital depuis quatre ans, principalement les chambres des patients, principalement dans le service de gynécologie», explique-t-elle à Spiegel Online, travail «pour lequel je touche onze euros bruts de l’heure. La plupart d'entre nous, femmes de ménage, sommes issus de l’imigration et beaucoup ont de jeunes enfants, nous avons donc besoin de ce travail à temps partiel. »

Parfois, l'importance de son travail est sous-estimée. La semaine dernière, elle avait volontairement effectué des quarts de travail supplémentaires de dix heures: «Là, j'ai désinfecté les salles d'accueil des patients suspectés d'être atteints de coronavirus. Lorsque vous entendez les informations d'Italie, combien parmi de personnel hospitalier sont infectés, il y a de quoi avoir peur».

Le travail est très pénible et les produits de nettoyage très forts sont nocifs pour la santé. «Mais quelqu'un doit faire le travail», dit-elle. « Des salles propres sont la condition préalable pour que le virus et les autres germes se propagent moins». Erika dit qu’elle est contente quand « beaucoup de gens et de politiciens applaudissent » et ajoute «par contre, les applaudissements à eux seuls ne peuvent pas payer le loyer ».

La crise du coronavirus montre très clairement qui est vraiment «systémiquement essentiel» pour la vie sociale – pas les milliardaires et les super-riches, qui se sont retirés dans leurs villas de luxe ou leurs yachts de haute mer, depuis lesquels ils lancent leurs demandes scandaleuses pour des rendements plus élevés – mais la classe ouvrière, qui produit toute la richesse de la société et maintient quotidiennement les services publics essentiels.

Une nouvelle confiance en soi apparaît actuellement chez les travailleurs. Cela s'accompagne de critiques croissantes à l'égard du gouvernement, qui représente sans réserve les intérêts des riches, fournit des centaines de milliards d'euros aux grandes entreprises, aux banques et aux propriétaires de capitaux, tout en ne faisant rien pour changer les conditions désastreuses dans les hôpitaux, les maisons de retraite et autres secteurs importants.

La colère monte, en particulier parmi le personnel soignant. Il est bien connu combien le système de santé a subi des réductions draconiennes, été privatisé et orienté vers l’augmentation de la «valeur actionnariale» au cours des trente dernières années. Partout, il y a pénurie de lits, de personnel, d'équipements médicaux et de protection. Se trouver dans un hôpital ou une maison de retraite signifie pour les patients, les infirmiers et les médecins risquer sa vie.

Sur DocCheck , un réseau de professionnels de la santé comptant plus de 500 000 membres inscrits, sous la rubrique «Je vaux la peine d’être protégée», la travailleuse en soins de santé et infirmiers Sarah F. de Hambourg demande à ses collègues agents de santé de ne pas accepter d’instructions disant que les normes de sécurité n’ont plus besoin d’être respectées. Elle critique la décision de l'Institut Robert Koch (RKI) [l’équivalent de l’Institut Pasteur en France] d'assouplir l'obligation de quarantaine pour le personnel médical. À l'avenir, selon le RKI, la quarantaine ne doit pas nécessairement être observée après un contact non protégé avec un patient infecté.

La décision du ministre de la Santé Jens Spahn (Union chrétienne-démocrate, CDU) d'assouplir la réglementation des horaires de travail du personnel hospitalier et de baisser le seuil minimum du nombre du personnel requis dans certaines unités de soins, a également suscité de vives critiques.

Le même blog cite Ulrike, infirmière aux urgences: «Sommes-nous encore des citoyens de ce pays? Ou sommes-nous simplement une ressource qui peut être exploitée, épuisée et jetée au rebut?! Nous découvrons seulement quelques jours plus tard si les patients ont été testés positifs ou négatifs; si nous avons eu des contacts est difficile à dire. Nous ne pouvons pas nous rappeler de tous les noms des patients qui passent par les urgences. Même si le RKI et les politiciens nous classent comme indispensables, des règles différentes s'appliquent. « Travaillez jusqu'à l’épuisement, et ne retirez pas votre masque facial ».

Elle poursuit: «Je suis fatiguée de dénoncer les conditions et d'être traitée comme négative. Je suis fatiguée de ce que les règles d'hygiène les plus simples ne sont pas respectées parce que du personnel non qualifié a été recyclé et que le mot d’ordre est ‘tout le monde peut soigner’. Mais tout le monde ne peut pas le faire! Les soignants professionnels doivent enfin être écoutés, nous avertissons depuis des années et maintenant tout le monde est surpris de la force avec laquelle le coronavirus nous frappe».

Andreas est infirmier. DocCheck cite son e-mail: «Notre hôpital a déjà eu plusieurs cas positifs. Deux patients ventilés en soins intensifs sont déjà décédés cette semaine. C'est un scénario effrayant mais réel qui nous rattrape maintenant ». Il est très inquiet.

Dans la rubrique des commentaires, le docteur Bodo Brudniok écrit: «J'appelle cette exploitation de toutes les infirmières et médecins criminelle. La violation de toutes les règles sur la santé et la sécurité au travail est également criminelle. Négliger l'obligation de l'employeur de protéger ses employés est également criminel. »

En colère, il ajoute: «J'appelle également les politiciens irresponsables qui ne se sont pas préparés à cette affaire des criminels, et ils essaient seulement de détourner l’attention de leur faillite. Pour cela, ils marchent sans pitié sur les cadavres des infirmières et des médecins qui tentent d'aider et d'assister les patients au péril de leur vie.»

Ces mêmes politiciens essayaient maintenant «sur le dos de ceux qui font le plus d'efforts» de se montrer en «grands gestionnaires de crise». C’était là un spectacle dégoûtant. Depuis les dernières pandémies, tous les responsables étaient au courant. C'était un crime qu'en dépit de plans détaillés de lutte contre la pandémie, on n’avait pas même prévu des vêtements de protection, des désinfectants et suffisamment de lits d'hôpital.

Medman écrit dans un autre commentaire: «Je pense qu'après cette crise, il est temps que les médecins et les infirmières se serrent les coudes. Pour nous opposer aux lois qui remettent en cause notre intégrité physique, des lois qui nous obligent à travailler sans protection adéquate.» En outre, une rémunération adéquate du personnel hospitalier était nécessaire de toute urgence.

Un paramedic de Chemnitz a écrit au WSWS: «Voici un bref reportage de Saxe sur mon expérience depuis le début de la crise du coronavirus. Le personnel n'est pas testé, cela n'est fait qu'en cas de symptômes et de contact non protégé avec des personnes infectées confirmées. Le tout est un cercle vicieux qui fonctionne comme ceci: quelqu'un a tous les symptômes, mais ne peut pas prouver qu'il a été dans la zone à risque ou a été en proche contact avec quelqu'un qui a été testé positif. Résultat : aucun test, même à l'hôpital. »

Mais si la personne a été infectée, ses contacts ne peuvent pas être testés, car la personne zéro n'a pas été testée, etc. Et pourtant les zones à risques, c’est déjà du passé, le virus est partout! «Le problème ensuite, c’est quelqu'un est positif, et nous le conduisons à l'hôpital, nous nous protégeons, mais nous devons encore manipuler des cartes à puce, des documents de référence, documents de transport, etc., que les patients tiennent en partie dans leurs mains et le papier ne peut pas être désinfecté! »

Il faudrait enfin procéder à des tests approfondis pour que ce qui s'est passé ici ces dernières semaines ne se répète pas. Il poursuit: « Presque un village complet a été infecté par un kinésithérapeute et un serveur, plusieurs personnes sont déjà mortes! »

Un employé du supermarché en ligne Picnic a signalé au WSWS de lourdes charges de travail et un manque de sécurité depuis le début de la crise des coronavirus. Au travail et dans les camions manquaient les désinfectants et les masques faciaux, les lunettes de protection et les autres équipements pour la sécurité des livreurs, en contact quotidien avec les clients des groupes à risque.

Même les camions de livraison dans lesquels plusieurs travailleurs voyagent chaque jour n’étaient pas nettoyés ni désinfectés par des professionnels. Il en allait de même pour les chariots élévateurs aux différents entrepôts de l'entreprise. Malgré des précautions de sécurité inadéquates et un manque de mesures d'hygiène, l'entreprise a continué de fonctionner sans restrictions.

Jusqu'à présent, les demandes de primes de risque des employés avaient été rejetées au motif que l'entreprise n'avait que deux ans et qu'elle ne pouvait pas se le permettre, et que les risques du virus étaient exagérés. Au lieu de semer la panique, les travailleurs eux-mêmes devaient faire attention à la sécurité et faire confiance à l'entreprise, qui à un moment donné enverrait une note de remerciement.

Les travailleurs de l'industrie automobile sont également préoccupés par les effets dangereux de la pandémie. Les travailleurs de Volkswagen (VW) discutent des conditions de reprise du travail sur un forum en ligne où une déclaration conjointe du comité d'entreprise et de la direction provoque l’agitation.

La déclaration débute par les mots pompeux habituels à propos de «la santé prime sur la vitesse» lorsque la production redémarrera et qu'ils soutiennent pleinement «le gouvernement fédéral et ceux des Lands dans leurs efforts contre le virus ».

Ensuite, le chef du comité d'entreprise et bureaucrate syndical d’IG Metall Bernd Osterloh et le directeur des ressources humaines Gunnar Kilian annoncent la reprise progressive du travail immédiatement après Pâques. « En ce qui concerne la reprise, il a jusqu'à présent été décidé qu'à partir de mardi après Pâques, certaines parties de la production de composants élargiraient l'opération partielle déjà en cours afin de sécuriser l'approvisionnement des usines chinoises. » Cela toucherait les employés des sites de composants à Braunschweig, Kassel et Salzgitter ainsi que Chemnitz et Hanovre.

Les salariés inquiets demandent: «Existe-t-il des informations sur la façon de procéder avec des collègues qui ont déjà des maladies ?» Un autre écrit: «Je suis un asthmatique avéré... Je travaille à temps partiel jusqu'au 19 avril comme précaution. Je n'ai ni besoin ni envie du coronavirus ». Un troisième dit: « Que dois-je faire si j'ai un enfant à risque à la maison? »

Un travailleur de VW a fourni un lien à un article de n-tv dans lequel un collègue de Braunschweig rapporte qu'il doit continuer à travailler, ce qui devenait de plus en plus difficile. «Maintenant, il faut faire attention à tant de choses, si bien qu’on ne sait même plus ce qui est bien ou mauvais. Il n'est pas toujours possible de maintenir une distance de deux mètres. A présent, on nous dit de venir travailler avec nos vêtements de travail, pour qu'il n'y ait pas de cohue dans les douches. Peut-être qu'ils les fermeront complètement. »

Dans les prochains jours, la situation catastrophique continuera de s'aggraver dans de nombreux hôpitaux et entreprises et la pression pour reprendre le travail dans des conditions vraiment dangereuses et irresponsables augmentera. Envoyez au WSWS des informations et des reportages pour qu’il puisse informer en détail les travailleurs du monde entier.

(Article paru en anglais le 13 avril 2020)