En Allemagne, le Parti de gauche soutient le renflouement des banques et des grandes sociétés à hauteur de milliards et de milliards d’euros

Par Johannes Stern
23 avril 2020

La pandémie de coronavirus a mis à nu le caractère de classe et l’orientation politique du Parti de gauche et de ses satellites pseudo de gauche. Alors qu’elle a mis en évidence la faillite sociale, économique, politique, culturelle et morale du capitalisme, le Parti de gauche lui, défend les intérêts des banques et des grandes sociétés, et a conclu, contre la classe ouvrière, une alliance avec le gouvernement droitier de la ‘Grande coalition’.

Cette alliance s’est le plus clairement manifestée le 26 mars, lorsque le groupe parlementaire du Parti de gauche a voté à l’unanimité pour le plan de sauvetage des banques et des grandes entreprises, à hauteur de milliards et de milliards d’euros, mis en place par le gouvernement. Ils l’ont approuvé avec les députés de l’Union chrétienne-démocrate/Union chrétienne sociale (CDU/CSU), des sociaux-démocrates, des Verts, des libéraux-démocrates et du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne. Les membres et partisans de la «gauche anticapitaliste» et de la «gauche socialiste» dans le Parti de gauche, associés respectivement aux tendances pseudo de gauche Marx21 et Alternative socialiste (SAV), ont également voté en faveur de ce plan.

Christine Buchholz, députée de longue date du Parti de gauche et membre de Marx21, s’est vantée sur sa page Facebook d’avoir voté «avec plusieurs députés du groupe parlementaire du Parti de gauche» en faveur de la législation du gouvernement visant à «protéger la population dans le cadre d’une épidémie d’envergure nationale». Il était «exact que le ridicule frein à l’endettement a été suspendu et que des fonds publics ont été déployés pour surmonter la crise à une grande échelle».

Parlement allemand en séance (Wikipedia Commons)

Au Parlement, la chef du groupe parlementaire du Parti de gauche, Amira Mohamed Ali, a expliqué ainsi son soutien aux mesures: «Le programme de sauvetage du gouvernement fédéral pour surmonter cette crise d’une gravité sans précédent comprend de nombreuses bonnes mesures avec lesquelles nous sommes d’accord. Les discussions que nous avons eues à ce sujet avec le gouvernement fédéral ces derniers jours ont été très constructives».

Le message est clair: le Parti de gauche travaille main dans la main avec le gouvernement fédéral pour défendre les intérêts du capital allemand et faire porter le fardeau de la crise du coronavirus aux travailleurs. Toutes les tentatives de dissimulation du caractère de classe des mesures adoptées ne peuvent cacher ce fait. Le but principal des «nombreuses bonnes mesures» est de sauvegarder les profits des grandes entreprises et des grands établissements financiers et d’assurer l’enrichissement continu d’une infime minorité de riches aux dépens de la classe ouvrière.

Sur les 756 milliards d’euros mis à disposition par le gouvernement, 600 milliards iront dans les caisses des grandes sociétés. L’indemnité de chômage partiel célébrée par le Parti de gauche, qui s’élève à 60 pour cent du salaire antérieur d’un travailleur, vise avant tout à permettre aux entreprises de payer à leur main-d’œuvre des salaires de misère et de réaliser les mesures de restructuration prévues depuis longtemps.

Il n’y a absolument aucun fonds d’État pour les travailleurs précaires, notamment les quelque huit millions de personnes vivant de soi-disant «mini-emplois». Pour ces travailleurs, et pour beaucoup d’entre eux qui sont indépendants, la seule option est de demander l’aide sociale, Hartz IV.

Le Parti de gauche soutient également les programmes de sauvetage européens qui visent également à transférer des milliards dans les coffres des banques et des super-riches. En mars, la Banque centrale européenne (BCE) a annoncé un programme de sauvetage de 750 milliards d’euros pour les marchés financiers. Au début de ce mois, les dirigeants de l’Union européenne se sont mis d’accord sur une enveloppe supplémentaire de 500 milliards d’euros qui profitera aux marchés boursiers, aux banques et aux spéculateurs.

Malgré cela, Martin Schirdewan, membre du comité exécutif du Parti de gauche et chef du groupe parlementaire Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique au Parlement européen, a indiqué le soutien de son parti à ces mesures. «Nous nous félicitons des prêts de la Banque européenne d’investissement (BEI) pour soutenir les petites et moyennes entreprises pendant la crise et de l’aide apportée aux employés et à leurs entreprises avec des allocations de chômage partiel pour une période limitée», a-t-il dit dans une déclaration.

Schirdewan, le Parti de gauche et ses organisations sœurs européennes savent bien que les mesures de l’UE ne profiteront pas aux travailleurs, mais à l’oligarchie financière. Comme ce fut le cas après la crise financière de 2008-2009, les plans de sauvetage de milliards et de milliards d’euros seront soutirés à la classe ouvrière par le biais de virulents programmes de réduction des coûts et de politiques d’austérité intensifiées.

Schirdewan tente de le dissimuler en demandant l’émission d’obligations européennes communes, dites «obligations corona», au lieu des 240 milliards d’euros de prêts devant être accordés par le mécanisme européen de stabilité (MES). «Offrir des prêts dans un régime de conditions macroéconomiques par le biais du MES» était «une gifle pour ceux qui souffrent déjà le plus». «Cela pourrait conduire à une nouvelle crise de la dette publique, car le fonds de restructuration n’est rien d’autre qu’une promesse vide» a-t-il prévenu. Le budget de l’UE n’était «pas assez important pour garantir la relance de l’Europe».

Le Parti de gauche soutient les «obligations corona», qui ont également le soutien de la majorité des gouvernements de l’UE, dont la France, l’Italie et l’Espagne. Cela n’a rien à voir avec un soutien aux travailleurs ou aux catégories les plus vulnérables de la société sur le continent. Le Parti de gauche soutient au contraire un instrument financier que même des pans importants de la bourgeoisie allemande considèrent comme nécessaire pour unir l’Europe sous la direction de Berlin et poursuivre les intérêts impérialistes allemands et européens sur la scène mondiale.

La présidente de la Commission européenne et ancienne ministre allemande de la Défense, Ursula Von der Leyen (CDU) a lancé un appel à de «grands investissements» et à un «plan Marshall pour l’Europe». Ce qu’on devait avoir, c’était un «investissement stratégique dans notre avenir» pour «construire une Europe plus moderne, durable et capable de résistance», a-t-elle écrit dans un article intitulé: «Comment renforcer notre Europe».

Von der Leyen n’a laissé aucun doute que les milliards mis à disposition par l’UE seront massivement injectés dans les marchés financiers et liés à des décennies de politiques d’austérité. Il fallait «créer une sécurité de planification pour les investisseurs». Elle poursuivit en disant: «Les nombreux milliards qui doivent être investis aujourd’hui pour éviter une plus grande catastrophe lieront les générations».

Le Parti de gauche s’enthousiasme pour ces projets. La suggestion de Von der Leyen de «présenter un plan Marshall pour l’UE» est «tardive», a déclaré le leader du Parti de gauche Bernd Riexinger sur Twitter. L’UE s’était «retenue pendant bien trop longtemps» et il était maintenant «nécessaire et urgent pour nous de présenter un programme d’investissement majeur pour l’UE».

Le seul souci du Parti de gauche est que le caractère réactionnaire de ces plans ne soit pas trop évident. «Nous ne pouvons pas laisser croire que nous adoptons un programme d’investissement majeur pour remettre les entreprises et l’UE sur pied de la même manière qu’elles fonctionnent actuellement», a déclaré Riexinger avec un cynisme qui lui est propre.

Alors que le caractère de classe de la politique gouvernementale devient de plus en plus clair, le Parti de gauche apporte un soutien crucial à Berlin et à Bruxelles dans la mise en œuvre de politiques contre les travailleurs. Début avril, le co-chef du groupe parlementaire du Parti de gauche, Dietmar Bartsch, a déclaré à la chaîne de télévision Phoenix «Oui, c’est le moment de l’exécutif. Mais nous devons… surtout veiller à ce que les mesures adoptées soient mises en œuvre et ne sombrent pas dans le marécage de la bureaucratie. C’est notre tâche».

Et de poursuivre : «La gestion de la crise par le gouvernement fédéral peut être évaluée rétrospectivement… maintenant, il faut surtout agir. Les politiciens du Parti de gauche le font – Bodo Ramelow en tant que ministre-président d’un État fédéral, de nombreux politiciens et maires locaux – nous devons donc tous nous atteler à la tâche et nous concentrer en particulier sur ceux qui passent entre les mailles du filet».

Ce que le Parti de gauche entend par «s’atteler à la tâche» se voit le mieux dans ce qu’il fait là où il exerce une responsabilité gouvernementale. En Thuringe, la coalition minoritaire Parti de gauche-SPD-Verts dirigée par Ramelow exploite la crise pour intensifier sa coopération avec la CDU droitière.

«Nous consultons constamment la CDU», s’est réjouie Susanne Hennig-Wellsow, leader parlementaire du Parti de gauche en Thuringe, dans un commentaire au Spiegel. «Cela fonctionne. Nous trouvons un terrain d’entente, comme nous en avions convenu». En mars, Ramelow a même soutenu l’AfD en utilisant son vote pour que le parti d’extrême droite obtienne un des postes de vice-président du parlement de l’État.

Cette «recherche d’un terrain d’entente» avec les forces de droite et d’extrême droite n’a évidemment rien à voir avec l’aide à ceux qui «pourraient passer entre les mailles du filet». L’objectif est plutôt de discipliner les catégories les plus vulnérables de la société et de supprimer toute opposition aux conséquences sociales et politiques de la crise.

Il est significatif que le Parti de gauche soutienne le déploiement massif de l’armée au niveau national. Selon le site web de l’Armée allemande, des soldats sont déployés dans le cadre de «l’assistance aux autorités en rapport avec le coronavirus», en Thuringe et à Berlin. Le gouvernement de Ramelow a même l’intention de confier à l’armée le contrôle des centres d’hébergement de réfugiés. Selon un porte-parole de l’armée, l’État a demandé qu’on « lui fournisse des soldats pour faire respecter le règlement intérieur sur la base du travail par roulement» au centre de Suhl.

Le Parti de gauche soutient également la campagne de «retour au travail». Lors de l’émission de Markus Lanz du 16 avril, Ramelow a défendu la décision du gouvernement fédéral et des Lands d’ouvrir progressivement des espaces de vie publique malgré la propagation rapide et continue de la pandémie. Il n’a pas caché que l’objectif principal était de renforcer les grandes entreprises et de relancer la production. «On n’a pas aboli l’économie en Allemagne», a-t-il déclaré. «Nous ne l’avons pas arrêtée. Et là, nous avons un tout autre problème de travail mondial qui n’a pas été modifié par le coronavirus».

Autrement dit, le Parti de gauche insiste, tout autant que le gouvernement fédéral et les représentants les plus agressifs du capital allemand, pour que des millions de travailleurs en Allemagne et dans le monde reprennent le travail pour rétablir les chaînes d’approvisionnement et produire des profits. Le Parti de gauche n’a que mépris pour les préoccupations des travailleurs en matière de sécurité et de santé. À la question de savoir comment la population pourrait être équipée de masques, Ramelow a seulement répondu: «Nous n’en avons pas. Nous ne pouvons pas en mettre à disposition».

Les travailleurs et les jeunes doivent régler résolument les comptes avec ce parti, qui se décrit comme «de gauche» mais place les profits des grandes entreprises avant la santé et le bien-être de la population. L’organisation qui l’a précédé, le SED/PDS stalinien, a organisé la réintroduction du capitalisme en Allemagne de l’Est. Trente ans après, le Parti de gauche ne peut plus cacher qu’il parle au nom de sections privilégiées de la classe moyenne. Les intérêts de cette couche de la population sont tout à fait compatibles avec ceux des banques et du grand capital allemands.

(Article paru d’abord en anglais 22 avril 2020)

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