Le Programme alimentaire mondial met en garde: la pandémie de COVID-19 provoquera des «famines aux proportions bibliques»

Par Jean Shaoul
24 avril 2020

Le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies a averti mardi que sans action et financement d’urgence, des centaines de millions de personnes risquent la famine et des millions de gens pourraient mourir des suites de la pandémie de COVID-19.

Le directeur général du PAM, David Beasley, a déclaré au Conseil de sécurité de l’ONU que la menace pour la santé posée par le virus n’était plus seule. Maintenant, le monde fait face à «de multiples famines de proportions bibliques en quelques mois». Ces famines pourraient entraîner 300.000 décès par jour: une «pandémie de faim».

Beasley a déclaré que même avant l’épidémie, le monde était «confronté à la pire crise humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale» cette année, en raison de nombreux facteurs. Il a cité les guerres en Syrie et au Yémen, la crise au Sud Soudan et les essaims de criquets pèlerins en Afrique de l’Est. Il a déclaré que, couplée à l’épidémie de coronavirus, la famine menaçait une trentaine de nations.

Selon le «Rapport mondial sur les crises alimentaires 2020» du PAM, publié lundi, 135 millions de personnes dans le monde se trouvent déjà menacées de famine. Beasley a déclaré qu’avec la propagation du virus, «130 millions de personnes supplémentaires pourraient être poussées au bord de la famine d’ici à la fin de 2020». Cela représente un total de 265 millions de personnes».

Des boîtes de nourriture sont distribuées par la Greater Pittsburgh Community Food Bank, lors d’une distribution en plein centre-ville de Pittsburgh, le 10 avril 2020 [Source: AP Photo/Gene J. Puskar]

Les régions qui souffraient le plus en 2019 étaient l’Afrique (73 millions de personnes «en crise ou pire») et le Moyen-Orient avec l’Asie (43 millions de personnes). Ce n’est pas seulement la pauvreté qui frappe ces pays, mais aussi les conflits et l’impact des catastrophes naturelles; des crises économiques et du changement climatique; et les pires essaims de criquets pèlerins depuis des décennies en Afrique de l’Est qui mettent 70 millions de personnes en danger.

Beasley a souligné que 821 millions de personnes se trouvent déjà en situation d’insécurité alimentaire dans le monde, un chiffre record. «Si nous ne nous préparons pas et n’agissons pas maintenant pour garantir l’accès, éviter les déficits de financement et les perturbations du commerce», a-t-il averti, le résultat pourrait être une «catastrophe humanitaire».

Les 10 pays les plus touchés sont le Yémen (15,9 millions de personnes «en crise ou pire»); la République démocratique du Congo (15,6 millions); l’Afghanistan (11,3 millions); le Venezuela (9,3 millions); l’Éthiopie (8 millions); le Sud-Soudan (7 millions); la Syrie (6,6 millions); le Soudan (5,9 millions); le nord-est du Nigeria (5 millions); et Haïti (3,7 millions). Tous ces pays sont les victimes de plus d’un siècle d’oppression et d’exploitation impérialistes qui se poursuivent jusqu’à aujourd’hui. La plupart, sinon tous, continuent à souffrir des interventions militaires, des sanctions économiques ou des intrigues politiques menées par les États-Unis, qui ont eu des conséquences sociales dévastatrices.

Dans les 55 pays en crise alimentaire qui font l’objet du rapport, le nombre d’enfants qui souffrent d’un retard de croissance s’élève à 75 millions et 17 millions souffrent d’émaciation, des chiffres ahurissants. Beasley a déclaré: «Des millions de civils qui vivent dans des pays en proie à des conflits, dont de nombreuses femmes et de nombreux enfants, risquent d’être poussés au bord de la famine. Le spectre de la famine est une possibilité très réelle et dangereuse».

Les pays africains touchés par des conflits sont particulièrement menacés, notamment la République centrafricaine, le Tchad, le Nigeria et le Sud-Soudan, ainsi que les pays qui accueillent un grand nombre de réfugiés comme le Liban et l’Ouganda.

Plus de la moitié de la population du Yémen et du Sud-Soudan, qui ont enduré des années de guerre, fait face déjà à de graves pénuries alimentaires avant même que le virus ne les atteigne. Au moins 14 millions de Yéménites sont au bord de la famine, tandis que 80 pour cent des 24 millions d’habitants du pays dépendent de l’aide alimentaire.

L’organisme «Save the Children» (Aide à l’enfance) a estimé l’année dernière qu’au moins 75.000 enfants yéménites de moins de cinq ans sont morts de faim depuis le début de la guerre menée par les Saoudiens et soutenue par les États-Unis. Près de 3,6 millions de personnes ont été déplacées par le conflit.

Au Sud-Soudan, plus de cinq millions de personnes sont confrontées à la famine et dépendent de l’aide alimentaire pour survivre, et 1,7 million de femmes et d’enfants souffrent de malnutrition sévère.

Plus de 30 des pays les plus pauvres du monde pourraient connaître une famine généralisée et dans 10 de ces pays, déjà plus d’un million de personnes sont au bord de la famine.

Le PAM a déclaré que les mesures de confinement dans les pays les plus pauvres, avec des systèmes de santé fragiles et des conditions de vie surpeuplées et insalubres, ne suffiraient pas à empêcher la propagation du coronavirus. En même temps cela priverait des millions de travailleurs d’un moyen de subsistance déjà maigre. En somme, cela conduirait à une catastrophe économique et humanitaire. Les restrictions quasi mondiales sur tous les travaux et déplacements, sauf les plus essentiels, affectent les travailleurs agricoles et perturbent les chaînes d’approvisionnement.

Des millions d’agriculteurs en Afrique et dans d’autres pays à faible revenu, déjà confrontés à des niveaux élevés d’insécurité alimentaire, risquent de ne pas pouvoir travailler leurs terres et produire des denrées alimentaires. Sur les 257 millions de personnes souffrant de la faim en Afrique, la plupart vivent dans des zones rurales.

L’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest illustre de manière frappante les enjeux. Les petits agriculteurs n’ont pas pu travailler leurs terres, vendre leurs produits ou acheter des semences et autres intrants essentiels, laissant plus de 40 pour cent des terres agricoles non cultivées.

Le PAM a également noté que de nombreux pays parmi les plus pauvres ont été durement touchés par l’effondrement des secteurs du voyage et du tourisme. Les villages des montagnes de l’Atlas au Maroc, par exemple, dépendant presque entièrement des touristes et des randonneurs pour leur survie. D’autres souffriront de la chute catastrophique des envois de fonds (jusqu’à 20 pour cent, selon la Banque mondiale), car les travailleurs migrants sont mis à pied ou licenciés.

Cela touchera les États déchirés par des conflits comme la Somalie, Haïti et le Sud-Soudan. Aussi il touchera les petites nations insulaires comme Tonga, où les envois de fonds représentent parfois plus de 30 pour cent du produit intérieur brut. Cela touchera même de grands États comme l’Inde, le Pakistan, l’Égypte, le Nigeria et les Philippines, où les envois de fonds sont devenus une source cruciale de financement extérieur. Les flux vers l’Afrique subsaharienne devraient diminuer de 23 pour cent.

Les personnes particulièrement menacées sont les réfugiés et les personnes déplacées qui vivent dans des camps et des installations dans les villes, ainsi que les personnes âgées, les jeunes enfants, les femmes enceintes et allaitantes, et les handicapés.

Pour ceux dont la vie ne tient déjà qu’à un fil, l’impact économique de la pandémie les poussera à bout. On a déjà signalé des cas de stockage de la nourriture et de gonflement des prix dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, rendant la nourriture à la fois rare et inabordable pour ceux qui en ont le plus besoin. La colère suscitée par les pénuries alimentaires a déclenché de violentes protestations dans toute l’Afrique du Sud ces deux dernières semaines, tandis que des manifestations ont également commencé au Liban.

Dans le nord-est du Nigeria, près de trois millions de personnes souffrent déjà de la faim et 440.000 enfants de moins de cinq ans sont gravement sous-alimentés en raison de l’insurrection en cours à Boko Haram. Le risque de famine est déjà élevé en Inde, au Bangladesh et au Myanmar, tandis qu’aux Philippines, la police impose un état d’urgence à la pointe du fusil et le gouvernement se prépare à un état d’urgence militaire alors que les troubles s’intensifient.

Face à cette catastrophe mondiale, Beasley a exhorté le Conseil de sécurité des Nations unies à fournir une aide de 2 milliards de dollars déjà promise, mais non versée. Il a averti que 350 millions de dollars supplémentaires étaient nécessaires pour mettre en place le réseau logistique qui permettra d’acheminer la nourriture et les fournitures médicales, y compris les équipements de protection individuelle, là où elles sont nécessaires.

Ce pathétique plaidoyer tombera dans l’oreille d’un sourd. Ces sommes ne sont qu’une infime partie des milliers de milliards de dollars que les États-Unis, l’Europe et d’autres puissances impérialistes versent aux sociétés et aux institutions financières pour les maintenir à flot. Les seules dépenses que les grandes puissances accorderont en relation avec les nations opprimées seront le renforcement de leurs forces militaires pour des interventions de type colonial visant à dépouiller ces pays de leurs ressources naturelles et à contrôler le mécontentement social croissant parmi les travailleurs et les agriculteurs pauvres.

Si l’on veut sauver des millions de vies dans les pays les plus pauvres du monde, les travailleurs du monde entier doivent reprendre la lutte pour mettre fin au capitalisme. Ils doivent établir un système socialiste mondial basé sur une production planifiée en fonction des besoins. Le développement d’un mouvement politique socialiste de la classe ouvrière dirigé contre les classes dominantes des centres impérialistes et leurs agents locaux dans les nations opprimées est le seul moyen de protéger les personnes les plus vulnérables du monde contre les terribles conséquences de la pandémie.

(Article paru en anglais le 23 avril 2020)