Un retour au travail meurtrier commence

Par Marcus Day
28 avril 2020

Cette semaine débuteront sérieusement les efforts officiels visant à rouvrir les entreprises et à réduire les mesures de distanciation sociale dans tous les États-Unis, au mépris des avertissements des experts de la santé publique et des maladies infectieuses quant aux conséquences. Si on la permet, cette campagne criminelle pour réexpédier les travailleurs dans les usines et les lieux de travail, entraînera une explosion du nombre de nouveaux cas et un nombre incalculable de décès.

La Caroline du Sud, la Géorgie, l’Oklahoma et l’Alaska ont tous commencé la semaine dernière à assouplir les restrictions imposées aux entreprises. En Géorgie, les restaurants et les cinémas sont autorisés à rouvrir depuis hier, sous réserve de conditions, inadéquates, de sécurité. Le Tennessee autorisera la réouverture des restaurants en début de semaine, puis des commerces de détail, bien que ses règles de confinement individuel sont théoriquement en vigueur jusqu’au 30 avril.

Le retour au travail n’est pas limité aux États dirigés par les Républicains. Il s’agit en fait d’un effort bipartite. Le Colorado, le Minnesota et le Montana, qui ont tous des gouverneurs démocrates, ont tous annoncé leur intention de commencer à ouvrir des entreprises cette semaine. Le Minnesota va «permettre» à environ 100.000 travailleurs, agricoles, industriels, et de bureau, de recommencer à travailler dès aujourd’hui, selon le bureau du gouverneur.

Porte d’entrée de l’usine automobile de Detroit avec des barrières pour renforcer la distanciation sociale en vue de la reprise de la production

L’Illinois – dont le gouverneur Démocrate milliardaire J. B. Pritzker se présente comme un opposant rationnel et scientifiquement informé de Trump – assouplit les restrictions sur les opérations non urgentes, les magasins de détail et les jardineries à partir du vendredi 1er mai, malgré l’extension apparente de son ordonnance de confinement domiciliaire jusqu’au 31 mai. Il mettait « la dernière main aux principes de la prochaine étape pour avancer en toute sécurité vers une réouverture par étapes».

Si les médias se sont concentrés en grande partie sur les projets des États de rouvrir parcs, plages, restaurants et petits magasins, l’aristocratie financière elle, est surtout soucieuse de renouveler la production industrielle à grande échelle dès que possible – si la société a du tout fermé au départ. Des sociétés telles que les fabricants de matériel de construction ou agricole comme Caterpillar et Deere & Co ont largement poursuivi leurs activités pendant la pandémie en obtenant d’être désignés «infrastructure essentielle critique» par l’Administration Trump, alors que les cas d’infection continuent d’apparaître parmi leurs ouvriers.

Dans le cadre d’un test d’essai pour l’ensemble de l’industrie manufacturière qui n’a pas produit ces dernières semaines, le géant de l’aérospatiale Boeing avait repris sa production la semaine dernière. Un nombre important de travailleurs ont toutefois boycotté le retour au travail.

A présent, l’ensemble de l’industrie automobile se prépare à rouvrir, la plupart des constructeurs automobiles envisageant le 4 mai, soit dans un peu plus d’une semaine. Ford et General Motors demandent aux travailleurs de revenir cette semaine et de commencer à préparer les usines pour un redémarrage. La relance de la production dans l’industrie automobile, extrêmement complexe et interconnectée au niveau mondial, entraînera le retour au travail non seulement dans les usines d’assemblage aux États-Unis, mais aussi dans toute la vaste chaîne d’approvisionnement et les réseaux logistiques de toute l’Amérique du Nord, et au-delà.

Cette tentative frénétique de relancer l’économie n’a aucune base scientifique. Elle ne répond pas à une diminution du nombre de cas ou à un recul du danger représenté par la pandémie. Au contraire, en dépit des déclarations des médias et des responsables sur la nécessité d’ «aplatir la courbe», les États-Unis ont enregistré le plus grand nombre de nouveaux cas vendredi et samedi, respectivement. Dimanche, le nombre de cas approchait le million et le nombre de décès, 60.000.

Les responsables de la santé de Trump continuent d’avertir que le dépistage du virus reste insuffisant. Le Dr Anthony Fauci, le plus grand expert américain en maladies infectieuses, a déclaré jeudi: «Nous devons augmenter considérablement non seulement le nombre de tests mais aussi la capacité à les effectuer… Je ne suis pas du tout convaincu à l’heure actuelle qu’on ait ce qu’il faut pour y parvenir».

L’effort de réouverture des entreprises ne répond pas non plus à une population réclamant à grands cris de reprendre le travail et de s’exposer à la pandémie. C’est là un faux récit fabriqué par l’establishment politique et les médias bourgeois. Au contraire, malgré la propagande pour faire pencher l’opinion publique en faveur de la réouverture, les sondages continuent de montrer une opposition écrasante à ces mesures. Un sondage de CBS News jeudi a révélé que 70 pour cent des personnes interrogées étaient d’accord que «la priorité était de ralentir la propagation du coronavirus en maintenant les gens confinés et par la distanciation sociale, même si l’économie était touchée à court terme».

Le caractère international de la campagne de retour au travail de la classe capitaliste et l’impitoyable indifférence face à la mort et à la souffrance qui en résulteront sont résumés dans les commentaires de Wolfgang Schäuble, le président du Bundestag allemand (parlement). «Lorsque j’entends que tout le reste doit passer après la protection des vies, alors je dis que cet absolutisme n’est pas correct» a-t-il déclaré ce week-end.

Dans pratiquement toutes les communications des entreprises et des gouvernements sur la relance de l’économie, on trouve des phrases toutes faites selon lesquelles la vie et la sécurité des employés ou de la population sont la priorité absolue. Ce sont des mensonges. Dès la première apparition de la pandémie, la classe dirigeante ne l’a pas considéré comme une crise sanitaire mondiale qui nécessitait la mobilisation des ressources de la société mais comme une perturbation des marchés.

Très vite, elle a profité de l’occasion pour transférer des milliers de milliards de dollars aux sociétés et aux banques. Pour que ce nouveau gonflement massif des prix des actifs se maintienne cependant, le processus de production et d’exploitation des travailleurs pour le profit doivent rapidement reprendre.

Samedi, ces opinions se sont vues, une fois de plus, exprimées dans un éditorial du Washington Post, propriété du milliardaire et PDG d’Amazon, Jeff Bezos. Sous le titre «Nous approchons de la fin du début de la crise du COVID-19. De plus grands défis nous attendent», le comité de rédaction écrit, «restaurer l’économie et la santé de la nation sont tous deux des priorités – ni l’une ni l’autre ne peuvent être ignorées ou écartées avec légèreté. La première exigence est de fixer des attentes raisonnables».

Quelles sont ces «attentes raisonnables»? «Il semble maintenant clair qu’une mobilisation nationale massive de temps de guerre pour relever le défi, que beaucoup ont suggérée, n’aura pas lieu».

Pour le dire en langage clair, les sténographes de Bezos argumentent: il n’y aura pas de mesures à grande échelle de prises pour lutter contre la pandémie. Beaucoup de gens vont mourir. Il faut s’y habituer, car l’économie (c’est-à-dire les marges bénéficiaires de l’oligarchie) doit être «restaurée».

Et alors que près d’un million de personnes sont tombées malades du COVID-19 aux États-Unis et que des dizaines de milliers sont mortes, Bezos, en effet, «en tire le meilleur parti». Il a augmenté sa fortune de 25 milliards de dollars depuis le début de l’année, selon l’Institut d’études politiques, soit plus que le produit intérieur brut du Honduras.

En même temps, le refus de fournir des équipements de protection individuelle de base aux travailleurs d’Amazon et de Whole Foods, ainsi qu’à des millions d’infirmières, d’employés des supermarchés et à d’innombrables autres travailleurs jugés essentiels, engendre une colère explosive et provoque une vague croissante de grèves sauvages et d’autres actions au travail. Alors que la campagne pour remettre de nombreux travailleurs au travail s’accélère cette semaine, les luttes de masse sont à l’ordre du jour.

Les travailleurs doivent rejeter le faux choix qu’on leur présente: qu’ils doivent soit s’exposer à la pandémie, soit envisager le chômage et la misère. On peut et on doit s’opposer à la volonté de relancer la production au risque de morts massives.

Sur chaque lieu de travail, des comités de sécurité de base doivent être formés. Ces organisations doivent nécessairement être totalement indépendantes des syndicats. Ces derniers, contrairement à leurs propres affirmations que la sécurité des travailleurs est leur «première priorité», ont passé des décennies à imposer la discipline des directions et à défendre les intérêts des entreprises en matière de profit.

Ces comités doivent avancer ces revendications:

Les ressources nécessaires à la réalisation de ces revendications existent, mais une oligarchie criminelle les monopolise. Cette dernière est prête à pousser la société dans l’abîme afin de défendre ses richesses et ses privilèges.

Les fortunes des super-riches doivent être saisies et réorientées vers la lutte contre la pandémie et la satisfaction des besoins sociaux urgents. Les grandes entreprises et les banques doivent être placées sous le contrôle démocratique des travailleurs. Cela signifie la lutte pour le socialisme. Nous demandons à tous ceux qui partagent cette perspective de prendre la décision de rejoindre le Parti de l’égalité socialiste.

(Article paru d’abord en anglais 27 avril 2020)