Édouard Philippe annonce un déconfinement prématuré en France

Par Alexandre Lantier et Anthony Torres
29 avril 2020

Hier après-midi, après l’annonce par l’Union européenne (UE) d’une politique de déconfinement généralisé à son sommet jeudi, le premier ministre Édouard Philippe a présenté son projet pour le déconfinement en France devant les bancs clairsemés de l’Assemblée nationale. Ce projet propose de rouvrir les écoles le 11 mai et de retourner à la normale sur les lieux de travail non-essentiels à la lutte contre la maladie. L’Assemblée a voté ce programme à 368 contre 100 avec 103 abstentions.

Le déconfinement annoncé à travers l’Europe et en particulier en France est prématuré et aura des conséquences désastreuses. Alors que la Chine n’a levé le confinement de Wuhan le 8 avril, deux mois et demi après le début du confinement de cette ville qui a été le premier épicentre du COVID-19 et quand plus de nouveaux cas n’y étaient recensés, la France n’a attendu que six semaines pour lever le confinement. 23.786 nouveaux cas ont été recensés hier en Europe, dont 2.638 en France, et l’épidémie n’est pas du tout maîtrisée en Europe.

Les scientifiques alertent que, vu la virulence du COVID-19, le déconfinement produira une flambée de nouvelles infections. Le virologue allemand Christian Drosten a accordé des entrevues dans la presse britannique et belge pour mettre en garde contre le danger d’une nouvelle épidémie qui déborderait les hôpitaux déjà surchargés. «Je regrette ce qu'il se passe depuis quelques jours. Nous sommes sur le point de perdre complètement notre avance sur la maladie», a dit Drosten, qui a regretté la «pression politique et économique à revenir à la normale.»

Drosten a ajouté, «Je crains que le taux de reproduction ne croisse à nouveau et que nous devions affronter une deuxième vague. … des camions-citernes remplis de désinfectant circuleront dans les rues, car ce sera les seules mesures, désespérées, pour combattre le virus.»

Ces craintes sont confirmées par l’analyse de la biostatisticienne Chloé Dimeglio, du laboratoire du CHU de Toulouse, à partir d’une modélisation de la pandémie. Elle dit que le confinement a sauvé plus de 100.000 vies en France: «A l’heure actuelle, nous comptabilisons environ 22.000 morts. Dans un premier temps nous avons comparé la mortalité réelle à celle obtenue via notre modèle, elles sont comparables. Nous avons donc regardé ce qu’aurait donné le modèle s’il n’y avait pas eu le confinement. Selon notre modèle, on a évité plus de 100.000 morts de plus.»

Le déconfinement remet ces vies en danger, sachant que face à des maladies très contagieuses comme le COVID-19, une action prompte ou un délai trop long dans la mise en œuvre d’une stratégie a des conséquences drastiques sur l’évolution de la pandémie.

Andrea Ammon, la directrice du Centre européen pour la prévention et le contrôle des maladies à Solna, en Suède, a dit au journal madrilène El Pais: «Je sais qu’en janvier, que les Chinois ont confiné Wuhan et les villes aux alentours, on m’a dit que ce serait impossible en Europe. A ce moment on avait 20 cas. A ce moment, si on avait introduit des mesures de contrôle dures, on n’aurait pas stoppé l’expansion de la maladie, mais le pic aurait été bien moins élevé.»

Philippe a foulé aux pieds tous ces avertissements pour insister sur une reprise express du travail. Tout en avouant qu’il lançait «un déconfinement aussi attendu que risqué» et que «l’immunité collective n’est pas suffisante», il a prétendu que «l’arrêt prolongé de la production de pans entiers de notre économie» présente à la France le «risque de l’écroulement.»

En fait, si le confinement a posé des difficultés aux travailleurs, c’est à cause de la politique réactionnaire menée par l’UE, et l’inaction et les mensonges du gouvernement français. L’UE et la Banque centrale européenne ont donné 2.290 milliards d’euros aux plans de relance, mais comme après le krach de 2008, elles veulent donner la quasi-totalité de ces sommes aux banques, alors que les travailleurs et les PME ne reçoivent que peu ou rien, et les travailleurs précaires ont faim. Quant au gouvernement Macron, il a longtemps nié la pénurie de masques liée à son refus d’en commander avant la pandémie et prétendu que le COVID-19 n’était qu’une grippe.

Le confinement lui-même, plébiscité par les travailleurs à la mi-mars, n’a été adopté que face à une vague internationale de grèves sauvages et de débrayages, surtout en Italie et aux États-Unis. A présent, les gouvernements et derrière eux l’aristocratie financière abreuvée de crédits publics par l’UE, espèrent forcer une reprise du travail en pleine pandémie au mépris des vies humaines.

Philippe a insisté qu’à la fin du confinement, le virus sera toujours présent: «Nous allons devoir vivre avec le virus, […] ce n'est pas réjouissant mais c'est un fait». Il a annoncé une stratégie basée sur le triptyque «Protéger, tester, isoler». Chaque élément de ce triptyque est une fraude politique.

Pour la protection, Philippe a déclaré que «le port du masque dans certaines situations» s'ajoutera aux gestes barrières habituels pour limiter la propagation du virus. Or le gouvernement dit depuis le début de la pandémie que le port du masque n’était pas utile, car il avait laissé s'épuiser les stocks stratégiques de masques pour faire ses cadeaux fiscaux aux riches. A présent, il propose aux particuliers de se fabriquer des masques en tissu, qui ne garantissent pas une barrière optimale contre le virus, car les masques FFP2 plus performants ne sont pas accessibles pour les travailleurs.

Philippe a eu la malhonnêteté de dire que son gouvernement avait dépisté massivement au début de l’épidémie lorsque les tous premiers cas se sont déclarés. En fait, la France est l’un des pays qui a le moins dépisté: 7.103 tests par million d’habitants, 2,5 fois moins que les USA et moins de 4 fois moins que l’Espagne, l’Italie et l’Allemagne. Macron a méprisé les appels urgents de l’OMS à dépister en masse de la population. Mais une stratégie de dépistage, possible à présent grâce à la mobilisation des laboratoires publics pour exiger que le gouvernement les autorise à faire les tests, est inutile si elle ne va pas de pair avec une stratégie pour isoler et traiter les cas qu’on découvre.

Tout indique qu’il sera impossible d’organiser l’isolement des malades et des nouveaux cas au vu des projets du gouvernement. Tout en avouant que les Français craignent de prendre les transports en commun, Philippe a prétendu qu’il serait possible d’y faire respecter les gestes barrière. Mais si le gouvernement déconfine et organise une reprise du travail, l’affluence dans les transports rendra caduque toute tentative de maintenir la distance barrière minimale de 2m entre les voyageurs.

Les personnes testées positives au COVID-19 auront selon Philippe à choisir entre s'isoler chez elle, «ce qui entraînera confinement de tout le foyer pendant 14 jours, pour des raisons évidentes», ou dans un lieu mis à sa disposition, par exemple un hôtel réquisitionné par l'État.

Ayant avoué que les enfants propagent le virus, le gouvernement va rouvrir les écoles dès le 11 mai. Selon Philippe, «la réouverture sera «progressive à partir du 11 mai, sur la base du volontariat sur l'ensemble du territoire. Les classes seront de 15 élèves maximum, et plusieurs mesures sanitaires seront mises en place, dont la mise à disposition de gel hydroalcoolique. Les crèches seront aussi rouvertes avec des groupes de 10 enfants maximum.» Tous les commerces, hors restaurants et cafés, seront également autorisés à rouvrir le 11.

Philippe a de nouveau souligné que sa politique est coordonnée étroitement avec les syndicats.

Les travailleurs ne peuvent accorder aucune confiance à la politique du gouvernement et des appareils syndicaux, faite de répression, de mensonges et de cadeaux aux riches. Pour se donner le maximum de chances d’éviter une seconde vague épidémique, il faut prolonger le confinement. Mais ceci nécessite la mobilisation des travailleurs pour exproprier les vastes sommes subtilisées par l’UE pour financer les banques et les tourner vers les aides financières, alimentaires et médicales nécessaires à rendre le confinement tolérable aux travailleurs et aux petits entrepreneurs.

Ceci passe d’abord par l’organisation des travailleurs, indépendamment des syndicats, pour exercer massivement leur droit au retrait pour éviter des situations où ils sont forcés à travailler dans des conditions qui propageront la maladie.