Des travailleurs russes protestent contre les conditions bestiales d'un champ pétrolifère alors que le Premier ministre est hospitalisé avec le COVID-19

Par Andrea Peters
2 mai 2020

Une éruption de coronavirus parmi les travailleurs d'un champ pétrolifère sibérien appartenant au géant russe de l'énergie Gazprom a déclenché de furieuses protestations cette semaine, des employés exigeant des conditions de travail sécuritaires et des soins appropriés pour ceux qui sont tombés malades. «Où sont les masques?! Où est la quarantaine?! Nous ne sommes pas des cochons!» ont crié des travailleurs, qui exigeaient que la direction apparaisse et réponde à leurs accusations.

Les manifestations ont eu lieu alors que le nombre officiel d'infections au COVID-19 dans le pays a augmenté à plus de 106.000 jeudi (après l'augmentation la plus élevée en un jour du pays, soit 7099 nouvelles infections) et le Premier ministre russe, Mikhail Mishustin, a été hospitalisé en étant infecté à son tour. Le personnel soignant du pays a du mal à soigner les patients et à contenir le virus sans équipement adéquat.

Lundi, des centaines de personnes dans le champ pétrolifère Chayandinsky en Yakoutie se sont rassemblées pour dénoncer Gazprom pour les avoir mis en quarantaine en masse sans séparer les non-malades des malades, leur fournir un équipement de protection, ni communiquer les données sur le nombre réel d'infections. Ils nous donnent des «aliments pour animaux» et «nous gardent comme des porcs», hurlent les travailleurs enregistrés sur une vidéo qui est maintenant largement diffusée sur Internet. Le même jour, les manifestants ont utilisé des billots de bois pour bloquer la route vers une ville voisine, refusant de la rouvrir à la circulation jusqu'à ce que la société réponde à leurs revendications.

Une installation de production de pétrole de Gazprom située dans la région de Yamal, en Russie (AP Photo / Petr Shelomovskiy)

Les opérations dans le champ pétrolier, qui emploie 10.500 personnes, sont à l’arrêt depuis la mi-avril, date à laquelle la société affirme que les premiers cas de coronavirus ont été découverts. Les proches des travailleurs insistent sur le fait que les infections sont apparues pour la première fois à la fin mars. Une fois qu'elle a fermé ses portes, Gazprom a refusé de laisser quiconque quitter les lieux et d'isoler les malades. Les travailleurs du secteur pétrolier décrivent avoir été «captifs» pendant des semaines sans aucune information sur les résultats des tests au COVID-19 administrés par l'entreprise, ni indication du moment ni de la façon dont ils pourraient être rapatriés chez eux.

Vers le milieu de la semaine, les autorités de Gazprom ont annoncé qu'elles avaient pris des dispositions pour commencer le transfert des travailleurs hors du champ pour rentrer dans leurs villes d'origine, où ils seront soit placés sous observation en isolement ou envoyés à l'hôpital pour traitement. La Bachkirie, une région de Sibérie occidentale avec pour capitale Oufa, a annoncé que 1.800 habitants y retourneraient des opérations de Gazprom.

Cependant, malgré les proclamations officielles accueillant les travailleurs chez eux, les patients souffrant de COVID-19 au retour se retrouveront dans des hôpitaux surchargés, incapables de fournir des soins médicaux appropriés. Jeudi, un médecin du principal hôpital régional d'Ufa a lancé un appel vidéo aux dirigeants du Kremlin et au président Vladimir Poutine pour demander l'ouverture d'une enquête sur l'administrateur de l'hôpital. Pendant des semaines, lui et ses collègues ont été privés d'équipement de protection individuelle (EPI) adéquat ou de tout moyen de se laver. Les conditions à l'hôpital étaient cauchemardesques avant même la pandémie. Maintenant, ils travaillent essentiellement sans repos.

Dans toute la Russie, des reportages font état de personnel soignant tombant malade et mourant du coronavirus. À Saint-Pétersbourg, des responsables signalent que 250 travailleurs de santé sont traités pour le COVID-19. À l'hôpital Botkinsky de Moscou, 121 ont été infectés. Selon le ministère de la Santé, 70 personnels de santé à travers le pays sont morts jusqu'à présent de la maladie. Les médias russes ont rapporté cette semaine deux cas distincts de travailleurs de santé impliqués dans la lutte contre le coronavirus tombant des fenêtres, causant la mort dans un cas. Certains gouvernements régionaux ont promis aux familles des morts qu’elles recevraient 1 million de roubles (12.217 euros) en compensation de leur perte.

L'un des principaux moteurs des taux élevés d'infection parmi le personnel de santé est la pénurie généralisée d'EPI. À l'hôpital Kommunarka de Moscou, l'un des centres de traitement des maladies infectieuses de la capitale, tout le personnel infirmier a démissionné cette semaine en raison de mauvaises conditions de travail et de bas salaires. En plus de ne pas avoir d'EPI, ils ont dit qu'on leur avait refusé la nourriture et l'hébergement adéquats. Ils n'avaient pas encore reçu les primes promises aux médecins et infirmières impliqués dans la lutte contre le COVID-19. Les administrateurs de l'hôpital leur ont dit que puisque c’est Poutine qui avait fait la promesse, les infirmières devraient «l'appeler et lui écrire».

Les tensions sociales créées par le virus et son impact se répandent, notamment par les médias sociaux russes qui sont inondés de commentaires dénonçant l'état misérable du système de santé du pays et la réponse du gouvernement. Mardi, le chef du parti politique Russie Juste, Sergei Mironov, a averti la Douma que le pays serait bientôt confronté à des «manifestations contre la faim» si des mesures n'étaient pas prises pour fournir plus d'aide à la population.

Deux jours plus tard, cependant, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a noté qu'une récente remarque qu'il avait faite indiquant que le gouvernement pourrait verser des paiements aux citoyens pour aider à compenser les effets économiques de la crise avait été mal interprétée. Il n'est pas prévu de fournir une quelconque forme d’aide directe. Entre temps, le chômage et les arriérés de salaires continuent d'augmenter en Russie, où l'ordre officiel de «rester à la maison» a été prolongé jusqu'au 11 mai.

(Article paru en anglais le 1er mai 2020)