Le jeu de roulette russe avec la vie de centaines de milliers de personnes

La grande entreprise allemande exige la fin du confinement

Par Peter Schwarz
7 mai 2020

Deux semaines après la levée initiale (article en anglais) de certaines des restrictions du confinement dû au coronavirus en Allemagne, les demandes pour son abandon total ont atteint un paroxysme. Les associations patronales en particulier intensifient la pression. Les gouvernements des Länder allemands font la course pour voir qui peut annuler les restrictions le plus rapidement. Les médias et les journaux ont fait passer leur propagande à la vitesse supérieure.

Tous jouent à la roulette russe avec la vie de centaines de milliers de personnes. Bien que le nombre de cas actifs en Allemagne soit en baisse depuis un mois en raison des mesures de distanciation sociale, la levée de la réglementation menace de produire une croissance explosive des infections. Le virus n'a rien perdu de son caractère dangereux et un vaccin n'est prévu que pour l'année prochaine.

Surtout, la pandémie continue de s'étendre, montrant clairement que seule une solution globale est possible. Aux États-Unis, le nombre d'infections augmente d'environ 30 000 par jour et atteint 1,2 million pour 950 000 cas actifs. Cela n'inclut pas les infections non détectées. La courbe d'infection augmente rapidement en Russie, qui enregistre en moyenne 10 000 cas par jour. Il n'y a pas non plus de baisse notable des nouvelles infections en Grande-Bretagne, qui avec plus de 29 000 décès a maintenant dépassé l'Italie comme pays le plus touché d'Europe. En Allemagne, environ 6 900 personnes sont mortes du virus.

BDI President Dieter Kempf, Chancellor Angela Merkel and BDI General Manager Joachim Lang at the German Industry Day 2017 (Wikimedia Commons)

Lundi, presque toutes les écoles d'Allemagne ont rouvert pour certaines classes. Une étude scientifique publiée au cours du week-end a montré à quel point cela est dangereux. L'étude réfute l'affirmation que le risque d'infection est plus faible chez les enfants que dans les autres classes d'âge.

Une équipe de recherche de l'hôpital Berlin Charité dirigée par le virologue Christian Drosten a examiné la quantité de virus contenue dans 3 712 échantillons et a constaté qu’elle n'était pas significativement différente dans les différentes classes d'âge. Les enfants pouvaient donc être aussi contagieux que les adultes. Les chercheurs ont mis en garde contre une réouverture sans restriction des écoles et maternelles.

Néanmoins, la chancelière allemande Angela Merkel et les ministres-présidents des Länder devaient s'entendre sur la poursuite de l'ouverture des écoles et maternelles lors d'une réunion mercredi. Joachim Stamp, le ministre de la Famille de Rhénanie du Nord-Westphalie, n'a même pas pris la peine d'attendre la réunion. Dans un Morning Briefing avec l'ancien rédacteur en chef du Handelsblatt Gabor Steingart, Stamp a déclaré que son Land, qui représente 20 pour cent de la population allemande, ouvrirait ses écoles et sections maternelles selon ses propres conditions si l’on ne parvenait à aucun accord. « Nous ne nous laisserons pas promener encore une semaine », a-t-il déclaré.

La pression pour lever les mesures restrictives et rouvrir les écoles et les maternelles provient surtout des grandes entreprises. Une association d'entreprises après l'autre s'est prononcée ces derniers jours en faveur d'un retour rapide au travail, même si cela coûte de nombreuses vies. «Qu’est-ce qui à la plus d’importance, le danger à la vie humaine ou la menace pour l'emploi et la croissance», écrit la Süddeutsche Zeitung, résumant ses arguments.

Après la réunion de mercredi, il devait être clair « dans quelles étapes la vie sociale et économique recommencera à bouger », a exigé Dieter Kempf, président de l'Association fédérale de l'industrie allemande (BDI). Chaque semaine d’arrêt économique coûte «à l'économie allemande le manque à gagner de quelques dizaines de milliards de dollars en valeur ajoutée».

L'Association fédérale de petites et moyennes entreprises a rédigé une lettre ouverte à la chancelière et aux ministres présidents : «Mettez fin à la fixation biaisée sur une approche purement virologique et, avec elle, au jeu dangereux joué avec l'avenir de ce pays. Levez le confinement avant qu'il ne soit trop tard. »

Le porte-parole des Chrétiens-démocrates et de l'Union chrétienne sociale pour les moyennes entreprises, Karsten Linnemann, a exigé un «plan par étapes pour toutes les branches avec une perspective claire». Le président de l'Institut Ifo, Clemens Fuest, a appelé à un plan de sortie convaincant. Eric Schweizer, président de la Chambre allemande de l'industrie et du commerce (DIHK), a appelé à «des critères clairs et des décisions pragmatiques».

Depuis le début du confinement, les banques et les grandes entreprises ont encaissé des centaines de milliards d'euros du Trésor public. Les programmes de sauvetage et les compensations salariales payés par le gouvernement fédéral et les Länder s'élèvent à 1,200 milliards d'euros à eux seuls. En outre, 500 milliards d'euros sont mis à leur disposition par la Commission européenne et plus de mille milliards d'euros par la Banque centrale européenne. La BCE achètera des dettes publiques et privées afin de stimuler les marchés boursiers.

Seule une fraction de ces vastes sommes est destinée à lutter contre la pandémie et ses conséquences sociales, ou à soutenir les petites entreprises, qui font faillite en grand nombre. La plus grande part de ces sommes se retrouvera sur les comptes des banques et des grandes sociétés. La plus grande société de la bourse allemande, Volkswagen, négocie actuellement avec le gouvernement fédéral un plan de sauvetage et des primes pour les clients d'une valeur de plusieurs milliards d'euros, même si la société a réalisé un bénéfice de 17 milliards d'euros l'année dernière et a versé en plus des milliards de dividendes aux actionnaires – surtout aux riches familles Porsche et Piech, ainsi qu'aux cadres supérieurs.

Les représentants des grandes entreprises exigent maintenant que ces énormes sommes d'argent soient extraites de la classe ouvrière. C'est la vraie raison de leur insistance sur la nécessité de mettre fin au confinement.

Wolfgang Schäuble, le président du Parlement allemand, âgé de 77 ans, a fourni le slogan de cette campagne lorsqu'il a déclaré au Tagesspiegel il y a10 jours que les vies humaines devraient être sacrifiées aux intérêts commerciaux. Depuis, presque tous ceux qui préconisent une fin rapide du confinement calquent leurs remarques sur celles de Schäuble.

Dans une interview avec la Mittelbadische Presse, qui paraît dans sa circonscription, Schäuble a réitéré son argument. « Plus les mesures durent dans le temps, plus les conséquences économiques et sociales seront grandes », a-t-il déclaré. « Par conséquent, il n'est pas correct de dire que la protection de la vie et de la santé a une priorité inconditionnelle sur tout le reste. »

Dans la même interview, Schäuble a exigé que les milliards qui tombent maintenant dans l’escarcelle des super-riches soient désormais «générés», c'est-à-dire obtenus grâce à l'exploitation de la classe ouvrière et aux réductions des dépenses sociales. « Mais pour le moment, je crains que les gens aient l'impression que l'État peut tout payer », a-t-il déclaré. «Au bout du compte, cependant, nous ne pouvons dépenser en assistance et en protection sociale que ce que nous sommes en mesure de générer.»

En tant que ministre allemand des Finances, Schäuble était responsable des programmes d'austérité impitoyables qui ont détruit les services sociaux de la Grèce et plongé les travailleurs dans une énorme pauvreté. Ses paroles doivent être considérées comme un avertissement.

Alors que les grandes entreprises, les médias et les politiciens poussent à la fin du confinement, ils cherchent également à exploiter délibérément les angoisses des couches de la classe moyenne qui craignent pour leur existence. Les médias ont systématiquement exagéré l’importance des manifestations de quelques dizaines de manifestants contre la «restriction des droits fondamentaux» due aux mesures anti-coronavirus.

Samedi, pour la première fois 5 000 personnes ont assisté à une de ces manifestations après que la Cour constitutionnelle fédérale a annulé son interdiction par la ville de Stuttgart. Alors que l'organisateur, l'homme d'affaires informatique Michael Ballweg, affirmait qu'il n'était ni de gauche ni de droite, la manifestation a été accueillie avec enthousiasme par les extrémistes de droite comme un coup porté à la «dictature des virologues».

Selon le Guardian, Christian Drosten, le principal virologue d'Allemagne, reçoit actuellement des menaces de mort. La campagne contre lui a également été rejointe par le ministre-président de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Armin Laschet, qui est candidat à la succession de Merkel et fait pression pour mettre rapidement fin au confinement. Les virologues changent «leurs opinions tous les quelques jours», a déclaré Laschet de manière accusatrice lors du talk-show d'Anne Will. Ils avaient mis en garde contre une flambée d'infections qui ne s'est jamais produite, a-t-il ajouté.

Le célèbre journaliste d’affaires Ranga Yogeshwar a qualifié cela de «non-sens». La réalité est qu'une deuxième vague ne s'est pas encore matérialisée car les conseils des virologues ont été suivis. « Au lieu de célébrer le succès des mesures et d'être satisfait du déroulement positif des événements jusqu'à présent, les critiques à l’égard des experts augmentent. »

La pandémie pourrait être contenue et son impact social surmonté si seulement une fraction des milliers de milliards d'euros qui sont déversés dans les poches des entreprises et des super-riches était investie dans la lutte contre le virus, des équipements de protection individuelle, des tests universels, des services de garde pour les parents qui doivent travailler et un soutien aux chômeurs et aux petites entreprises.

Mais une telle solution est incompatible avec le système capitaliste, qui repose sur l'enrichissement d'une minorité aux dépens de la grande majorité. Cela nécessite la mobilisation de la classe ouvrière pour un programme socialiste.

(Article paru en anglais le 6 mai 2020)