Soixante-quinze ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale

Les idéologues de la droite en Allemagne exigent le sacrifice de vies humaines dans la pandémie de coronavirus

Par Christoph Vandreier
13 mai 2020

Au fil des ans, l'Allemagne est apparue comme un défenseur, plutôt que comme un danger, pour l'ordre mondial des droits de l'homme et du droit international, a affirmé le président allemand Frank-Walter Steinmeier dans son discours commémoratif à l'occasion du 75e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Selon le chef de l'État, la démocratie allemande a mûri à travers «des décennies de lutte avec notre passé».

Ce sont des phrases banales visant à cacher exactement le contraire. Trois quarts de siècle après la fin de la guerre la plus brutale de l'histoire du monde, une guerre d'anéantissement qui comprenait l'Holocauste, l'élite dirigeante allemande revient à des politiques autoritaires et au bout du compte fascistes pour appliquer son programme de militarisme et d'inégalités sociales. À ces fins, les crimes des nazis sont banalisés.

Ces tendances s'accélèrent en raison de la crise du coronavirus. L'élite dirigeante, avec sa politique de réouverture de l'économie, accepte la mort de centaines de milliers de personnes comme un prix à payer pour protéger la richesse des super-riches et renforcer la position de l'impérialisme allemand contre ses rivaux internationaux. Alors que des centaines de milliards d'euros affluent dans les comptes des principales banques, il n'y a apparemment pas assez d'argent pour les mesures de sécurité les plus élémentaires.

Cette politique sans scrupule de la classe dirigeante s'oppose irrémédiablement aux droits démocratiques fondamentaux et aux normes fondamentales de l'humanité. Par conséquent, des idéologies extrémistes de droites et fascistes toujours plus explicites, qui s'inspirent directement du langage du militarisme et des nazis, sont utilisées pour la justifier.

Aux États-Unis, l'un des conseillers les plus importants de Trump, l'ancien gouverneur Chris Christie, a appelé les gens à «sacrifier» leur vie pour le «mode de vie américain», comme ils l'ont fait pendant les deux guerres mondiales. Des images similaires sont évoquées dans les médias germanophones pour justifier la mort au profit des super-riches.

Déjà le 17 avril, l'homme d'affaires suisse Georges Bindschedler a déclaré dans la Neue Zürcher Zeitung (NZZ) qu'à la lumière de «l'acceptation arbitraire de la destruction de l'économie», il faut se demander, comme Frédéric le Grand l'a dit à ses soldats à la bataille de Kolin, «Alors, voulez-vous vivre éternellement?»

C'était l'exclamation de Frédéric le Grand alors que ses soldats battaient en retraite devant l'ennemi dans une situation désespérée. Elle est devenue synonyme de vouloir mener une guerre impitoyable et brutale. L'adaptation la plus connue est le livre et le film du même nom, «Chiens, à vous de crever», qui raconte l'histoire de la bataille de Stalingrad pendant la Seconde Guerre mondiale.

Aujourd'hui, l'homme d'affaires utilise le slogan militariste, qui fut poussé à l'extrême par les nazis, pour justifier son soutien à la campagne de reprise du travail qui est mise en vigueur par les gouvernements du monde entier. Tout comme la reconduite des déserteurs vers le front, les travailleurs doivent être renvoyés au travail pour risquer leur vie au profit de Bindschedler et de ses semblables.

Le philosophe Bernhard Gill était encore plus direct pour établir un lien avec l'idéologie inhumaine des nazis. Dans un article pour Der Spiegel, il a exprimé son opposition à une limitation de la propagation des infections. Il a affirmé que les victimes de la pandémie sont décédées en raison de leur fragilité et de la vieillesse. De son point de vue cette «mort est un processus naturel, douloureux pour les individus eux-mêmes, mais, vue avec le recul, elle crée un espace pour qu’une nouvelle vie reprenne».

Gill lui-même est, bien sûr, conscient que sa théorie de la sélection naturelle a des implications sociales. Par exemple, des chercheurs britanniques ont découvert que les habitants des régions pauvres étaient deux fois plus susceptibles de mourir du coronavirus que les habitants des quartiers riches. Une autre étude a révélé que les hommes qui ont succombé au COVID-19 sont décédés en moyenne 13 ans plus tôt que l'espérance de vie moyenne. Pour les femmes, c’est 11 ans plus tôt. Par conséquent, on ne peut pas parler de la fragilité ou la vieillesse comme étant la principale raison de décès.

Au bout du compte, Gill est soucieux de fournir une justification pseudo-biologique de la mort de masse causée par les conditions sociales. Rien ne différencie cette position du «principe aristocratique de la nature» d'Adolf Hitler, qui, selon le Führer des nazis, se résume par le fort qui prévaut contre le faible. La justification de Gill de la mort de personnes ayant des conditions préexistantes ou de personnes âgées suit la même logique.

Le social-démocrate Konrad Heiden a déclaré dans sa biographie de Hitler qu'avec cette déclaration, «Hitler a dit tout ce qu'il avait à dire». Dans Mein Kampf, Hitler a opposé ce principe aristocratique de la nature à la «masse des nombres et à leur poids mort», c'est-à-dire aux principes de démocratie et d'égalité.

Cette question est à nouveau soulevée. Le professeur germano-américain Hans-Ulrich Gummbrecht a dénoncé dans un article publié dans la NZZ le 24 mars le «principe d'égalité», c'est-à-dire la protection égale de toute vie humaine. Ce principe est en tout cas plutôt récent, a-t-il déclaré, ajoutant: «Jusqu'au milieu du XXe siècle, la décision consciente de sacrifier une grande partie de la population masculine jeune à des fins de pouvoir et d'honneur était l'un des principes générateurs de consensus lors de situations exceptionnelles de guerres nationales.»

Bien que le professeur ait déclaré que l'on peut considérer les développements ultérieurs comme représentant le progrès humain, il a noté qu'il ne fallait pas fermer les yeux sur les inconvénients. Par exemple, il faut se demander si la protection de la vie ne remet pas en cause «la survie de l'humanité ou du moins l'avenir de la jeune génération».

Gummbrecht adhère ici aussi à l'idéologie militariste et fasciste résumée par Heinrich Lersch en 1916 en pleine Première Guerre mondiale, lorsqu'il écrivit dans le poème L’adieu du Soldat, «L'Allemagne doit vivre, même si nous devons mourir!» Le slogan a été adopté de manière proéminente par les autorités du Kaiser et par les nazis, à qui Lersch se rallia plus tard.

La résurrection de ces positions ne doit pas être prise à la légère. La deuxième figure de proue de l'État allemand, le président du Parlement fédéral Wolfgang Schäuble, a adopté cette argumentation inhumaine et a même attaqué le principe de la dignité humaine contenu dans la Loi fondamentale allemande. Cela n'inclut pas le droit à la vie, a insisté Schäuble. Il n'est pas vrai que «tout doit céder la place» devant la protection de la vie.

Mais si les personnes gravement malades n’ont pas accès à un respirateur qui leur sauve la vie, ce qui les condamne à une mort horrible par étouffement afin de protéger les profits des grandes entreprises, alors l'article I de la Loi fondamentale, qui a été adoptée à la suite des crimes contre l'humanité des nazis, ne vaut pas le papier sur lequel elle est écrite.

La demande fasciste de Schäuble de sacrifier des vies pour les riches a été acceptée par les représentants de tous les partis au Parlement. Le chef du Parti libéral-démocrate, Christian Lindner, le chef d'extrême droite de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD), Alexander Gaulland, et deux membres éminents du Parti des verts, Robert Habeck et Katrin Göring-Eckardt, ont tous félicité Schäuble pour ses remarques.

La résurrection de l'idéologie fasciste va de pair avec la campagne globale de banalisation et de justification des crimes des nazis. Déjà en février 2014, le professeur d'histoire d'Europe orientale Jörg Baberowski a défendu l'apologiste nazi Ernst Nolte. À titre de justification, a-t-il ajouté, «Hitler n'était pas violent». Il a comparé l'Holocauste à des fusillades pendant la guerre civile russe, déclarant: «Essentiellement, c'était la même chose: la tuerie en masse à l'échelle industrielle.»

Cette falsification répugnante de l'histoire, parue dans Der Spiegel, le magazine d'information le plus diffusé d'Allemagne, n'a pas été critiquée par un seul professeur ou historien pendant trois ans. Le Parti de l'égalité socialiste (Sozialistische Gleichheitspartei – SGP) et son organisation de jeunesse, l’IYSSE (Étudiants et jeunes internationalistes pour l’égalité sociale), ont été violemment attaqués parce qu'ils s'opposaient aux falsifications de Baberowski. Des représentants de tous les partis au Parlement et du gouvernement allemand ont soutenu le professeur.

Le professeur Herfried Münkler de l'Université Humboldt a également reçu des applaudissements de l'establishment politique quand il a nié que l'Allemagne avait des objectifs impérialistes pendant la Première Guerre mondiale et a exhorté Berlin à devenir «le gendarme de l’Europe».

L'historien militaire Sünke Neitzel, qui était le seul invité dans le studio de la chaîne ZDF pour son émission officielle après le discours de Steinmeier, avait accusé l'Union soviétique à l’occasion du 75e anniversaire de l'invasion par l'Allemagne nazie d'être conjointement responsable de la guerre d'anéantissement. Dans sa stratégie d'extermination, l’Armée rouge a servi de modèle pour la Wehrmacht, a affirmé Neitzel. Lorsque des cellules terroristes d’extrême droite ont été découvertes dans l'armée allemande un an plus tard, Neitzel a ouvertement appelé l'armée à se calquer plus étroitement sur les traditions de la Wehrmacht d'Hitler.

Steinmeier a joué un rôle essentiel dans la renaissance du militarisme et du fascisme allemands. Lors de la Conférence de Munich sur la sécurité en 2014, le ministre des Affaires étrangères a exhorté l'Allemagne à «s'engager dans la politique étrangère et de sécurité plus précocement, de manière plus décisive et plus substantielle». Il a fustigé une «culture de la retenue» et a déclaré: «L'Allemagne est trop grande pour commenter la politique mondiale à l’écart».

Depuis lors, il a travaillé à plusieurs reprises avec des forces extrémistes de droite sur la politique intérieure et étrangère pour poursuivre cet objectif. En février 2014, il accueillit à l'ambassade d'Allemagne à Kiev Oleg Tyagnibok, le chef du parti fasciste Svoboda, qui avait joué un rôle important dans le coup d'État en Ukraine soutenu par Berlin. En novembre 2017, il invita les co-dirigeants de l'AfD, Alexander Gaulland et Alice Weidel, à une réunion au Palais de Bellevue, résidence officielle du président. En conséquence, le gouvernement de la grande coalition a adopté les politiques de l'extrême droite et intégré politiquement l'AfD dans les processus parlementaires de prise de décision.

Les politiques de militarisme et d'inégalité sociale, qui sont maintenant intensifiées par la pandémie du coronavirus, et la résurrection de l'idéologie fasciste confirment les avertissements du SGP selon lesquels la banalisation des crimes nazis fait partie de la préparation de l'élite dirigeante pour commettre de nouveaux crimes de dimensions historiques.

Après que Baberowski ait décrit Hitler comme «non-violent» en février 2014, l'IYSSE a écrit: «Les efforts pour justifier un récit historiquement faux coïncident avec un tournant crucial dans l'histoire allemande. Ils sont étroitement liés aux déclarations du président Joachim Gauck et du ministre des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier selon lesquelles il est temps de mettre fin aux décennies de retenue militaire de l'Allemagne. La résurrection du militarisme allemand nécessite une nouvelle interprétation de l'histoire qui minimise les crimes de l'ère nazie.»

(Article paru en anglais le 11 mai 2020)