Alors que le chômage atteint l’ampleur d’une Grande Dépression, les syndicats canadiens soutiennent une dangereuse campagne de retour au travail

Par Roger Jordan
13 mai 2020

Le taux de chômage officiel du Canada a atteint son niveau le plus élevé depuis plus de quatre décennies, après que près de 3 millions de travailleurs ont perdu leur emploi au cours du mois de mars et des trois premières semaines d'avril.

Publiés vendredi dernier, les derniers chiffres de l'emploi de Statistique Canada ont révélé que 1,9 million de travailleurs ont perdu leur emploi au cours du seul mois d'avril. En outre, 1,1 million de personnes n'ont pas été incluses dans le total officiel des chômeurs de Statistique Canada parce qu'elles ont cessé de chercher un emploi. Si ces «travailleurs découragés» avaient été inclus dans les calculs de StatCan, le taux de chômage serait de 17,8% au lieu du chiffre officiel actuel de 13%.

Aussi horribles que soient ces chiffres, l'ampleur du désastre social produit par la pandémie de COVID-19 et l'incapacité manifeste des gouvernements des grandes entreprises canadiennes à s'y préparer est encore plus grande. Près de 7,6 millions de travailleurs, soit l'équivalent d'un tiers de la population active totale du pays, ont demandé à bénéficier de la Prestation canadienne d'urgence (PCU), l'allocation temporaire tout à fait inadéquate de 2.000 dollars par mois qu'Ottawa verse aux travailleurs qui ont perdu leur emploi ou sont incapables de travailler en raison de la pandémie.

Certaines régions du pays ont été particulièrement touchées par les pertes d'emplois. Au Québec, le chômage a plus que doublé, passant de 8,1% en mars à 17% en avril. La région du Grand Toronto a perdu plus de 500.000 emplois, tandis que le taux de chômage en Colombie-Britannique est passé de 7,2% à 11,5%. Plus d'un jeune sur quatre est désormais sans emploi, le taux de chômage officiel des 15-24 ans dépassant 27%.

L'élite dirigeante s'attend à ce que le taux de chômage élevé reste un élément clé de l'économie pour le reste de l'année et au-delà, même si elle force imprudemment les travailleurs à retourner au travail dans le contexte d'une pandémie qui fait rage.

La concurrence accrue pour l'emploi, combinée à la crise sociale et financière désespérée à laquelle sont confrontés les travailleurs et leurs familles, sera utilisée pour intensifier l'exploitation de la classe ouvrière. «Nous avons imposé cela à l'économie», a déclaré le professeur d'économie Mikal Skuterud à CTV News, «mais cela va avoir des effets d'entraînement permanents, en particulier sur les secteurs de la fabrication et de la construction. On craint sérieusement que ce ne soit pas un simple rebondissement rapide; il pourrait y avoir des effets à long terme».

La dévastation des emplois et la misère sociale déclenchée par la pandémie sont le produit inévitable des politiques menées par le gouvernement libéral de Trudeau, avec le soutien de l'ensemble de l'establishment politique et de l'élite patronale. Le gouvernement n'a rien fait pendant près de deux mois pour préparer le système de santé au COVID-19, mais il s'est montré capable, en mars, d'adopter à la hâte des mesures de sauvetage des grandes banques et des grandes entreprises pour un montant total de plus de 650 milliards de dollars. Pendant ce temps, les travailleurs et leurs familles ont été mis sous rations. De même, le système de santé n'a reçu qu'un maigre soutien. Pas plus de 4 milliards de dollars supplémentaires ont été débloqués pour lutter contre la pandémie et développer la capacité de pointe des hôpitaux.

Lundi, le gouvernement libéral fédéral a annoncé une nouvelle mesure pour soutenir les grandes entreprises: un programme de plusieurs milliards de dollars qui permettra aux entreprises ayant un chiffre d'affaires annuel de plus de 300 millions de dollars d'accéder à des prêts ou des garanties de prêts de plus de 60 millions de dollars.

Après avoir orchestré le plus grand vol de fonds publics de l'histoire du Canada, le gouvernement fédéral et ses homologues provinciaux – menés par les gouvernements de droite du Québec et de l'Ontario – mènent une campagne de retour au travail, en privilégiant le profit des grandes entreprises sur la vie des travailleurs. Ils le font alors même que le nombre de cas COVID-19 confirmés approche les 70.000 et que le nombre de décès atteint les 5.000. Le nombre de décès dus au coronavirus est désormais plus élevé au Canada qu'en Chine, dont la population est plus de 35 fois plus importante et où la pandémie a éclaté pour la première fois.

La double menace de la misère économique et de la fin de la PCU sera utilisée par les grandes entreprises et leurs serviteurs politiques au sein du gouvernement pour faire pression sur les travailleurs afin qu'ils retournent au travail dans des conditions dangereuses. Bien que le gouvernement Trudeau ait déclaré qu'il envisageait de prolonger la PCU au-delà de sa date de fin initiale du 15 juin, de puissants éléments de l'élite dirigeante demandent instamment que les prestations soient réduites ou subordonnées à la condition que les bénéficiaires prouvent qu'ils cherchent du travail. Le premier ministre du Manitoba, Brian Pallister, et le chef du gouvernement fédéral conservateur, Andrew Scheer, ont dénoncé la maigre prestation comme étant «trop généreuse», car elle offre aux travailleurs faiblement rémunérés, y compris à de nombreux travailleurs «essentiels» des soins de longue durée, de l'alimentation et de la logistique, plus que ce qu'ils reçoivent en un mois de travail à temps plein.

Le ministre du Travail du Québec a déclaré sans ambages que les travailleurs qui refusent de se présenter au travail lorsqu'ils sont convoqués par leur employeur perdent leur droit au PCU, même s'ils craignent pour leur sécurité.

Dans ces conditions, les syndicats continuent à étendre leur collaboration corporatiste avec le gouvernement libéral de Trudeau et les grandes entreprises au détriment des intérêts des travailleurs, voire de leur vie même.

Le jour même où Statistique Canada révélait des pertes d'emploi record en avril, le CTC a publié sur son site web un long document approuvant la campagne de retour au travail de l'élite dirigeante. Intitulé cyniquement «Conditions de santé et de sécurité pour le déconfinement des secteurs de l’économie», ce document acceptait sans conteste le droit des patrons de mettre en danger la vie des travailleurs et de leurs familles en organisant un retour au travail précipité qui va à l'encontre de tous les avis médicaux et scientifiques.

Le retour au travail, selon la déclaration du CTC, est un «défi monumental à l'ère du COVID-19, mais c'est un défi que nous devons relever».

Le «défi» que les bureaucrates syndicaux se sont fixé est de multiplier les paroles en l’air sur la garantie d'un «lieu de travail sûr», de réprimer l'opposition croissante des travailleurs à un retour prématuré au travail et de s'assurer ainsi que le capitalisme canadien puisse recommencer à engranger des profits massifs.

Le CTC et Unifor, le plus grand syndicat industriel du pays, se sont engagés le mois dernier à s'associer au gouvernement et aux employeurs pour faire en sorte que les entreprises canadiennes «reviennent en force». Dans une déclaration publiée conjointement avec le ministre fédéral du Travail, la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante et l'Association des banquiers canadiens, ils ont déclaré: «Nous avons convenu qu'à mesure que la situation continue d'évoluer, nous devons rester flexibles et adaptables ... et, surtout, nous devons continuer à travailler ensemble. Notre réunion a renforcé le fait que nous avons des objectifs communs, à savoir protéger la santé, la sécurité et le bien-être des travailleurs canadiens et faire en sorte que les entreprises canadiennes soient prêtes à revenir en force et que l'économie puisse se redresser en remettant les gens au travail rapidement et en toute sécurité après la fin de la crise».

Les travailleurs n'ont pas d'«objectifs communs» avec l'élite des affaires, qui condamne des millions de travailleurs à des rations gouvernementales tout en se gavant de vastes largesses de l'État.

L'élite capitaliste exploite la crise du coronavirus pour intensifier la guerre des classes qu'elle mène depuis des décennies. Elle a notamment saccagé les soins de santé et autres services sociaux essentiels par des mesures d'austérité successives, accordé des réductions d'impôts massives aux grandes entreprises et aux riches, abrogé le droit de grève des travailleurs et détourné des ressources considérables destinées à répondre aux besoins sociaux pour financer la participation de l'impérialisme canadien à une longue série de guerres prédatrices menées par les États-Unis et à un programme de réarmement massif.

L'appel des syndicats à «travailler ensemble» avec les banquiers et les patrons qui ont encaissé des centaines de milliards de dollars de fonds de sauvetage est, comme ils l'admettent eux-mêmes, axé sur l'aide aux entreprises «qui reviennent en force». Il s'agit de les aider à remettre les travailleurs au travail en pleine pandémie et à intensifier l'exploitation de leur main-d'œuvre afin de générer des bénéfices exceptionnels pour les investisseurs et les actionnaires.

Les travailleurs doivent rejeter cette voie avec tout le mépris qu'elle mérite. Ils doivent défendre leur propre programme de classe pour faire face à la crise: un programme visant à répondre aux besoins sanitaires et sociaux de la grande majorité, et non à soutenir les profits des entreprises. Toute production non essentielle doit être arrêtée jusqu'à ce que la pandémie soit contenue, et tous les travailleurs licenciés ou incapables de travailler doivent recevoir leur plein salaire. Les ressources de la société doivent être mobilisées pour renforcer le système de soins de santé et veiller à ce que les travailleurs de la santé et les autres travailleurs essentiels disposent d'équipements de protection individuelle et de tout ce qui est nécessaire pour assurer leur sécurité. Pour financer ce programme, les énormes sommes d'argent accumulées par les banques et les grandes entreprises doivent être saisies et affectées à la satisfaction des besoins sociaux.

Ces revendications nécessaires ne seront réalisées que par une lutte politique: la mobilisation de la classe ouvrière contre le système de profit capitaliste et ses institutions, et la lutte, aux côtés des travailleurs aux États-Unis et dans le monde entier, pour un gouvernement ouvrier dédié à des politiques socialistes.

(Article paru en anglais le 12 mai 2020)