L’Amérique latine, nouvel épicentre de la pandémie

Par Bill Van Auken
15 mai 2020

Les Amériques ont pour la première fois dépassé l’Europe pour ce qui est du nombre total de cas de coronavirus confirmés, a annoncé mercredi l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Le nombre total d’infections officiellement signalées dans l’hémisphère occidental a atteint 1,74 million, contre 1,73 million en Europe.

Bien que cette évolution soit incontestablement significative, les chiffres eux-mêmes sont universellement considérés comme sous-estimant grossièrement la propagation réelle du virus mortel. C’est le cas tant aux États-Unis que dans des zones de plus en plus étendues d’Amérique latine.

Avec cinq pour cent de la population mondiale, les États-Unis représentent plus d’un quart des cas confirmés (plus de 1,4 million) et près du tiers des décès (près de 85.000) dans le monde. Il n’y a pas condamnation plus irréfutable du capitalisme américain, de l’incompétence criminelle et de l’indifférence à la vie humaine du gouvernement Trump et de toute l’oligarchie au pouvoir.

Des ouvriers placent des croix sur une tombe commune après avoir enterré cinq personnes au cimetière de Nossa Senhora Aparecida à Manaus, au Brésil, le mercredi 13 mai 2020. On a ouvert une nouvelle section du cimetière le mois dernier pour faire face à une brusque montée du nombre de morts. (AP Photo/Felipe Dana)

Mais le déplacement de l’épicentre de la pandémie de l’Ancien vers le Nouveau Monde est également dû à sa progression de plus en plus incontrôlée en Amérique latine. Dans cette région du monde, le taux d’augmentation des infections est parmi les plus élevés de la planète.

Les morbidités sociales et économiques préexistantes qui ont fait de l’Amérique latine la région la plus socialement inégale de la planète, alimentent la propagation du virus. Cette région a vécu un siècle d’oppression et d’exploitation économique par l’impérialisme américain et le règne de bourgeoisies nationales rapaces déterminées à faire porter tout le fardeau de la crise de la région à la classe ouvrière. Cela a rendu les masses ouvrières d’Amérique latine extrêmement vulnérables à la pandémie.

La propagation du coronavirus a eu des répercussions à l’échelle du continent, notamment une montée en flèche du chômage et de la pauvreté, des révoltes sanglantes parmi le million et demi de détenus dans des prisons surpeuplées qui ont coûté la vie à des centaines de personnes, ainsi qu’une intervention croissante de l’armée dans la vie politique et sociale.

Les scènes horrifiantes vues pour la première fois dans la ville côtière de Guayaquil, en Équateur, où les cadavres étaient laissés dans les rues, se sont répétées dans les villes amazoniennes de Manaus au Brésil et d’Iquitos au Pérou, et ailleurs encore. Dans tous les pays, les systèmes de santé impitoyablement décimés par des programmes d’ajustement structurel successifs ont été débordés, les morgues et les cimetières sont débordés, dans plusieurs grandes villes on a creusé des fosses communes.

On trouve les exemples les plus frappants de la propagation incontrôlée du virus et de la négligence criminelle et de l’indifférence des classes dominantes capitalistes pour son coût en vies humaines, dans les deux plus grands pays de la région – en termes de population et d’économie – le Mexique et le Brésil.

Ces deux pays ont enregistré le plus grand nombre de décès confirmés dus au COVID-19 en une seule journée, 881 au Brésil et 353 au Mexique.

Dans ces deux pays, ces nouveaux records de mortalité sont largement symboliques. Tout le monde sait que le nombre réel de morts est bien plus élevé.

Au Brésil, les 881 décès ne représentent pas le nombre de personnes décédées au cours des 24 heures précédentes, mais le nombre de décès qui ont été confirmés, certains datant de quelques jours. En même temps, le gouvernement reconnaît encore 2.050 décès qui sont présumés dus au COVID-19, mais n’ont pas encore été confirmés. À cela s’ajoutent d’innombrables milliers de Brésiliens pauvres, morts chez eux, dans les quartiers populaires surpeuplés et les favelas de Sao Paulo, Rio de Janeiro et d’autres villes, sans aucun soin médical.,

Une étude réalisée à la faculté de médecine de l’université de Sao Paulo estime que le nombre d’infections est 15 fois plus élevé que le chiffre officiel, soit près de 3 millions. Le nombre de tests effectués au Brésil est près de dix fois moins élevé qu’aux États-Unis, où ils sont encore très insuffisants.

Au Mexique, les 38.324 infections et 3.926 décès confirmés ne représentent qu’une fraction du bilan réel de la pandémie. Rien qu’à Mexico, les autorités médicales ont recensé des milliers de décès que le gouvernement n’a pas signalés. Les hôpitaux débordent de victimes du COVID-19, incapables d’admettre de nouveaux patients. Les cercueils s’empilent devant les crématoriums de la ville. Parmi les 36 pays membres de l’OCDE (Organisation pour la coopération et le développement économique), le Mexique est celui qui a effectué le moins de tests.

Malgré cette réalité, les gouvernements de Brasilia et de Mexico se sont joints aux employeurs capitalistes pour forcer les travailleurs à retourner dans les usines et les lieux de travail, les exposant à la maladie et à la mort pour les besoins du profit.

Le président fasciste du Brésil, Jair Bolsonaro, a exprimé les intérêts de la classe capitaliste brésilienne et du capital financier mondial de la manière la plus brutale, proclamant que toutes les activités industrielles et de construction étaient des «services essentiels». Il s’est joint aux principaux hommes d’affaires dans une «marche» vers la Cour suprême du Brésil pour exiger qu’elle annule les mesures de quarantaine limitées imposées par les États.

Alors qu’auparavant on se moquait de lui comme d’un fou pour avoir qualifié le coronavirus de «petite grippe», Bolsonaro est à présent devenu le porte-parole le plus cohérent des intérêts capitalistes. Mercredi, il a résumé crûment, dans un discours à ses partisans d’extrême droite, l’ultimatum lancé à la classe ouvrière brésilienne: «Le peuple doit retourner au travail. Que celui qui ne veut pas travailler reste chez lui, putain. Un point c’est tout».

Pendant ce temps, 6.000 kilomètres plus au nord, à Mexico, le président Andrés Manuel López Obrador tenait une conférence de presse où il a déclaré voir «une lumière au bout du tunnel» et une «nouvelle normalité» se dessiner au Mexique. Ce qu’il voulait dire, c’est que les travailleurs mexicains allaient être renvoyés dans les ateliers de misère des maquiladoras et des usines automobiles de la frontière, dans les mines, les chantiers de construction et d’autres industries. Cela après que des centaines de travailleurs ont déjà perdu la vie à cause du COVID-19.

López Obrador n’agissait pas seulement dans l’intérêt des capitalistes mexicains, mais aussi sur l’ordre du gouvernement Trump et des constructeurs automobiles, fabricants d’armes et autres industries américaines, dont les chaînes d’approvisionnement dépendent de la production au Mexique.

Les travailleurs du Mexique et du Brésil ont déjà fait grève et protesté contre les tentatives visant à les forcer à continuer de travailler alors même que leurs collègues tombent malades et meurent au travail, depuis les maquiladoras de Ciudad Juárez, Tijuana, Mexicali et Reynosa, jusqu’aux centres d’appels et aux livreurs du Brésil. Le redoublement de la campagne de retour au travail dans ces deux pays ne peut que conduire à une explosion de la lutte des classes.

Face à la pandémie meurtrière du coronavirus, le sociopathe et fasciste Bolsonaro et López Obrador – promu par la pseudo-gauche internationale comme le représentant «progressiste», «de gauche» et même «socialiste» aux peuples du Brésil et du Mexique – sont arrivés à la même politique : défendre les intérêts des oligarchies autochtones et du capital financier international au dépens de la vie des travailleurs.

Rien ne pourrait montrer plus clairement l’indispensable nécessité d’une mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière dans toute l’Amérique latine contre tous les partis politiques et structures institutionnelles existantes qui représentent les intérêts des classes dominantes capitalistes et de l’impérialisme. Cela inclut non seulement les gouvernements d’extrême droite de Bolsonaro, Piñera au Chili et Duque en Colombie mais aussi les nationalistes bourgeois supposés de «gauche» comme López Obrador, les «socialistes bolivariens» du Venezuela et l’appareil bourgeois corrompu du Parti des travailleurs (PT) au Brésil.

La tâche décisive posée par la pandémie de coronavirus et son exacerbation de la lutte des classe est la construction d’une nouvelle direction révolutionnaire dans la classe ouvrière. Un tel parti doit se baser sur la lutte pour unir les travailleurs de toute l’Amérique latine avec ceux des États-Unis et du reste du monde dans une lutte commune pour mettre fin au capitalisme. Cela signifie la construction de sections du Comité international de la Quatrième Internationale au Brésil, au Mexique et sur tout le continent.

(Article paru d’abord en anglais 14 mai 2020)

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