Renfloué par Macron, Renault-Nissan annonce une hécatombe de l’emploi

Par Alexandre Lantier
25 mai 2020

Alors que l’État français vient d’annoncer un prêt garanti de 5 milliards d’euros à Renault dans le contexte de la pandémie du COVID-19, l’alliance Renault-Nissan se prépare à fermer des sites à travers l’Europe et le monde. Après une conférence demain par Emmanuel Macron, le groupe Renault-Nissan présentera le 27 mai un plan stratégique. Le 29, Renault dévoilera un plan d’économies de 2 milliards d’euros, annoncé en février, afin de rentabiliser le groupe et assurer que l’argent public profitera à terme aux actionnaires.

La semaine dernière, le Canard enchaîné a rapporté les mesures prévues par Renault, sans citer de source. Selon l’hebdomadaire satirique, «Quatre usines seraient fermées en France: Choisy-le-Roi, Dieppe et les Fonderies de Bretagne, pour commencer. Le gros morceau – Flins (qui assemble la citadine électrique Zoe et la Nissan Micra) – viendra plus tard.» Des sources officielles ont glissé à la presse que l’aide publique «n'impliquerait pas de renoncer à des suppressions d'emplois.»

Nissan, qui avait déjà annoncé en 2019 son intention de supprimer 12.500 emplois à travers le monde face à des surcapacités de production, compte désormais supprimer 20.000 emplois, selon l’agence japonaise Kyodo News. Ceci représente 15 pour cent de ses effectifs totaux. Les sites espagnols seraient en particulier menacés, notamment les centres de production de Zona Franca, Montcada et Sant Andreu de la Barca. Mais en 2019 le groupe comptait également supprimer des postes au Japon, au Royaume-Uni, au Mexique, en Inde et en Indonésie.

Les salariés sur le site de Montcada sont en grève depuis le 4 mai, et le site de Nissan à Sunderland au Royaume-Uni pourrait également être menacé.

L’usage de crédits publics pour détruire des dizaines de milliers d’emplois témoigne de la faillite du capitalisme et rencontrera une opposition légitime et méritée de la part des travailleurs. Abreuvée de milliards d’euros en crédits publics, l’aristocratie financière utilise ces ressources de manière foncièrement parasitaire. Plutôt que d’utiliser le soutien financier public pour sauver l’emploi et les capacités de production, ou réorienter les usines vers des équipements de première nécessité sanitaire, Renault-Nissan veut casser l’emploi afin de distribuer des profits à ses actionnaires.

C’est un avertissement sur l’hécatombe de l’emploi que préparent des entreprises à travers le monde, alors que les banques dans les pays impérialistes arrosent les sociétés d’énormes crédits suite à la pandémie. L’État français à lui seul a promis 300 milliards d’euros de garanties aux entreprises, et la Banque centrale européenne a annoncé des achats de dettes à la hauteur de 750 milliards et 540 milliards d’euros. Ce pillage du trésor public, planifié avec les appareils syndicaux dans chaque pays, annonce d’énormes attaques contre la classe ouvrière.

Le 19, les négociations entre Renault, les banques, et l’État (premier actionnaire de Renault avec 15 pour cent du capital) avaient débouché sur un prêt de 5 milliards d’euros garanti par l’État.

Renault est passée devant de nombreuses autres entreprises en France, car 500.000 d’entre elles ont sollicité des prêts officiels pour faire face à l’arrêt de l’activité pendant la pandémie, dont beaucoup sont en moins bonne posture financière. Les réserves de liquidités de Renault, à 10,3 milliards d’euros fin mars, suffisaient à couvrir les coûts de 600 milliards d’euros par mois liés à la fermeture de ses usines à travers le monde. Mais la direction de l’entreprise a déclaré à La Tribune qu’il aurait été «imprudent de ne pas solliciter l’aide proposée par l’État.»

La seule contrepartie du prêt, ont fait savoir les sources proches du dossier, était de ne pas verser de dividendes cette année. Renault pourra décider de ses modalités de remboursement dans les années à venir, y compris comment redistribuer des profits tirés des crédits publics octroyés en 2020. Aucune garantie sur la protection de l’emploi ou sur l’activité des sites n’était envisagée.

Les sommes accordées par l’État français dans le cadre de la pandémie ne servent pas à financer des besoins urgents liés au COVID-19. Elles vont financer des restructurations déjà prévues, dans le cadre du passage à la voiture électrique et la crise économique internationale qui émergeait avant la pandémie. Clotilde Delbos, directrice générale de Renault, avait annoncé le 14 février la préparation du plan d’économie de 2 milliards d’euros après avoir annoncé une perte nette en 2019, pour la première fois depuis 2009, évaluée à 141 millions d’euros et liée à la chute de l’activité notamment en Chine et en Iran sous l’impact de mesures de guerre commerciale imposées par Washington.

En avril Nissan, qui a 1.140 milliards de yen (9 milliards d’euros) de trésorerie, a demandé 500 milliards de yens de prêts auprès de banques publiques et privées au Japon. «Nous avons assez de liquidités pour nos opérations courantes, mais on regarde différentes possibilités en cas de crise à l’avenir», a dit une porte-parole de Nissan, Azusa Momose. Le groupe compte produire environ 4,6 millions de véhicules en 2020, alors que ses capacités mondiales de production sont de 7 millions.

Les deux entreprises sont reliées par une prise de contrôle mutuelle de leurs capitaux, fortement déséquilibrée au profit de l’entreprise française. Nissan détient 15 pour cent des actions de Renault, qui détient 43 pour cent de Nissan.

Pour l’heure, l’exécutif français tente d’endormir les travailleurs en annonçant que la conférence de Macron demain va défendre l’écologie et les intérêts industriels français.

Une source proche de l’Élysée a déclaré à l’AFP que Macron préparait un plain de soutien général à l’automobile. «Ce plan a différentes composantes: souveraineté industrielle, transition vers les véhicules propres, et vise aussi à préserver la compétitivité du secteur», a-t-elle dit. Elle a souligné un «enjeu industriel, un enjeu d’emplois et de transformation de la filière vers la transition et la conversion vers les véhicules propres»

En fait, même les ministres de Macron laissent entendre qu’ils accepteront des pertes d’emploi énormes, avec entre autres une attaque contre les activités d’assemblage en France. «Nous serons extrêmement exigeants sur le fait que la France demeure le centre mondial pour Renault de l'ingénierie, de la recherche, pour l'innovation et le développement», a déclaré le premier ministre Édouard Philippe, qui a poursuivi, «nous serons extrêmement attachés à la qualité du dialogue et de l'accompagnement social».

Le ministre de l’Économie Bruno Le Maire a déclaré que Renault joue sa «survie», tout en disant son opposition à la fermeture de Flins, passant ainsi sous silence les autres sites ciblés par Renault.

La lutte contre ces politiques réactionnaires et illégitimes, par lesquelles les travailleurs et le public financent leur propre appauvrissement, exige la construction d’un mouvement international des travailleurs. Contre les entreprises transnationales, qui déplacent la production d’un pays à l’autre pour maximiser les profits, il faut une grève et une mobilisation commune des ouvriers dans tous les pays. Ceci exige la construction de comités d’action indépendants des appareils syndicaux.

Alors que les entreprises transnationales se préparent à éliminer la production dans des pays entiers, les appareils syndicaux n’organisent aucune action, même symbolique. Présents depuis avril dans les négociations entre l’État et le patronat sur la restructuration de Renault, les syndicats français maintiennent un silence assourdissant sur leur contenu. Le chef de la CGT, Philippe Martinez s’est contenté de lancer un appel nationaliste et impuissant: «Nous réagissons très mal. Ce dont a besoin Renault, c'est de reproduire des Renault en France et de retravailler sur l'emploi en France.»

En fait, il faut protéger l’emploi pas seulement en un pays, mais à travers le monde. Le fait que Renault prépare avec les syndicats des attaques massives contre l’emploi démontre également la faillite de l’homologue espagnol de Martinez, Unai Sordo, chef du syndicat stalinien CCOO. Tout en isolant la grève à Montcada, Sordo avait imploré le gouvernement de coalition entre Podemos et les social-démocrates d’intervenir auprès de Renault. Mais on sait à présent que Renault compte détruire des milliers d’emplois.

Le contexte de la pandémie et du retour au travail prématuré et dangereux organisé par les États nationaux ne fait que souligner encore plus la faillite du capitalisme et du système d’États-nation. Une lutte ouvrière indépendante et internationale contre cette restructuration mondiale de l’industrie exige une perspective socialiste et internationaliste. Afin de lutter pour l’emploi et pour la sécurité au travail, il est essentiel dans tous les pays de nationaliser les transnationales gavées de crédits publics sous le contrôle des travailleurs et de les opérer comme des services publics internationaux.